On va parler de sujets hyper intimes alors qu’on ne se connait pas du tout, c’est un peu bizarre : imaginez vous qu’on est juste deux ou trois autour d’un verre.
A chaque fois que quelqu’un vient dans mon cabinet, j’ai l’impression que la première phrase qu’il dit c’est « c’est quoi ce bordel avec l’amour ? ». Je pense que c’est la phrase que j’entends le plus ! Comment ça se fait qu’on devient dingue à ce point ? T’imagine l’énergie et le temps qu’on dépense là-dessus ? Quand on est seul on se plaint. Quand on est avec quelqu’un on se demande « Est-ce que c’est la bonne personne ? Est-ce que je l’aime ? ». Et pourtant on en parle tout le temps, on regarde des histoires d’amour, on entend parler d’amour… On s’y connait, on ne devrait pas galérer autant ! On va donc s’interroger sur le discours qu’on reçoit en termes d’amour et de sexualité.
Il y a quelques mois, j’intervenais en milieu scolaire avec des CM2. Donc 10 ans. C’est petit, c’est mignon. A cet âge-là, on parle des graines qui se rencontrent, le bébé dans le ventre de la maman… Et quand je pars je leur dis « je dois partir alors que vous avez encore plein de questions » et un petit me fait « ce n’est pas grave madame si on a des questions on n’a qu’à aller sur YouPorn ». Donc YouPorn : comme YouTube, mais avec du porno, 24/24, 7/7. Quand on a 10 ans, quand on a 13 ans, quand on se demande comment on fait les bébés, on va chercher les réponses sur YouPorn. Il faut qu’on ait conscience que le nouveau vecteur de la découverte de la sexualité et de « l’amour », c’est la pornographie. Voilà la porte d’entrée aujourd’hui.
Moi à mon époque on commençait à découvrir la sexualité et l’amour par le prisme de la peur. Le message il y a 30 ans c’était « attention ! ». Tu peux mourir (le SIDA), tu peux interrompre une vie (l’avortement). Le premier message était « protégez-vous, c’est dangereux ». Ce message existe toujours, mais il est devenu secondaire par rapport à la pornographie.
D’ailleurs quand je parle de pornographie il ne faudrait pas résumer ça à quelques sites internet. On pourrait parler de « culture pornographique ». La télévision. Les musiques. Les clips. Les pubs. Les séries. Tout cela s’inspire des codes la pornographie. On joue avec ces codes là. On transmet une certaine vision de la sexualité, de la femme, de l’homme… Et bien sûr, les jeunes aujourd’hui lorsqu’ils ont une question la posent sur internet : c’est de leur génération.
La question maintenant c’est : est-ce un bon moyen ?
La question de ceux qui ont créé les sites pornographiques ce n’est pas « comment faire des vidéos pédagogiques ». C’est « comment gagner un maximum d’argent ». Et pour ça, on va faire des vidéos qui provoquent immédiatement chez celui et celle qui les regarde une excitation sexuelle, qui sera le support de la masturbation. Et qui soit très accessible.
A notre époque, quand on avait cette curiosité sexuelle, on devait avoir un plan pour aller récupérer le magazine… C’était toute une affaire. Aujourd’hui il faut mettre la main dans sa poche. Maintenant tu n’as même pas le temps d’avoir la curiosité, de te poser des questions, que déjà l’image s’impose à toi.
Que se passe-t-il quand des enfants regardent ce genre d’image ? La pornographie provoque l’excitation sexuelle. C’est vrai aussi chez les enfants – ça nous surprend. Donc je ressens une excitation sexuelle, alors qu’en même temps mon esprit me dit « Ohlala, c’est pas bien ce que tu es en train de regarder ». Et mon corps me dit « Ohlala, c’est très bien ce que tu es en train de regarder ». Et là nait un sentiment de culpabilité. Je me sens coupable d’éprouver une sensation agréable sur quelque chose de mal. Qu’est-ce qui va mal chez moi ? On ne comprend pas. Alors que fait-on ? On revient voir. Et la pornographie nous rend dépendant. C’est le but ! Et bien sûr les producteurs savent que plus on commence tôt, plus l’addiction est forte… Mon imagination a été remplacée par les images : je suis obligé d’y retourner car je ne sais pas le faire par moi-même. Si je suis stressé, angoissé, et que du coup j’ai des pulsions qui ressortent, je n’ai pas appris à les vivre, mais j’ai été habitué à un moyen très simple de les décharger en deux clics. Et la pornographie devient une dépendance. J’enregistre très tôt que c’est un moyen de gérer mon malaise. Je dis souvent que « la pornographie, c’est la drogue des gentils garçons et des gentilles filles, parce que ça ne se voit pas ! ».
Mais au fond quel est le problème ? « Les enfants sont capables de faire la part des choses, ils savent que ce n’est pas comme ça dans la vraie vie ! » Eh bien non. D’abord parce qu’ils n’ont pas d’autres repères – donc difficile de distinguer ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. L’autre chose c’est que la pornographie trouble notre rapport au réel. Elle fait passer pour vrai ce qui est une mise en scène. Mais alors c’est vrai ou c’est faux ? Parce que « ils le font pour de vrai » ! C’est vrai ou non ? Je suis perdu. Je ne comprends pas. Et je ne comprends pas ce qui se passe dans mon corps. Alors pour comprendre, qu’est-ce que je fais ? Je teste.
Je raconte souvent cette histoire d’un garçon de 13 ans que je reçois dans mon cabinet parce qu’on a appris qu’il avait eu différents rapports sexuels avec un autre garçon de 13 ans dans les toilettes de l’établissement. « Pourquoi tu as fait ça ? » Il me répond très décomplexé : « Moi je regarde de la pornographie depuis à peu près 3 ans [10 ans donc] et puis très rapidement j’ai cliqué sur des images avec de la pornographie entre deux hommes. Je me suis dit que ça voulait peut-être dire que j’étais homosexuel. Alors je me suis dit qu’il fallait tester. J’ai proposé à un garçon de la classe qu’on teste. Alors on regardait les images, et puis on reproduisait. Et vous savez quoi madame ? Ça marche ! C’est même agréable. » Il y a un vrai trouble du jugement. Il y a un tel déficit de parole que les jeunes testent.
Évidemment ça donne une certaine vision de la sexualité. Aujourd’hui, lorsqu’on nous parle de « comment avoir des rapports sexuels », c’est dicté par les codes de l’industrie pornographique. Avant c’était la religion le repère. Aujourd’hui, ce n’est plus « est-ce que c’est grave d’avoir des relations sexuelles avant le mariage ? » mais « il faut avoir des relations sexuelles avant le mariage ». Les questions, elles, tournent autour des différentes pratiques vues dans la pornographie. « Est-ce qu’il faut ou pas faire ci ou ça ? » On s’est cru libéré des normes, mais on est en réalité excessivement normé par la pornographie qui nous dit comment faire. On ne s’en rend pas compte, mais on est conditionné à penser la sexualité par le prisme du plaisir [et non de l’amour]. Pourquoi avoir des relations sexuelles ? Pour jouir ! Et donc si je n’arrive pas à (faire) jouir, c’est que j’ai un problème. Les notions de performance se sont introduites dans la sexualité. On est encore dans une sexualité très normative.
Le corps devient un instrument du plaisir. J’utilise le corps de l’autre pour en tirer du plaisir, je laisse l’autre utiliser mon corps pour en tirer du plaisir. Et ça c’est une atteinte très violente à la dignité de personne humaine, de ne jamais être considéré comme chose. On arrive au slogan de « sexe sans sentiment », que tous ont intégré. On a une vision de la personne qui peut être dissociée, entre corps, cœur, esprit. Mais dans la vraie réalité, ce n’est pas possible ! On a toujours des émotions qui nous habitent. Et qu’est-ce que j’ai comme émotion quand je suis utilisé par l’autre pour son propre plaisir ? Dégoût, honte… C’est une vision de la personne humaine complètement fausse.
L’idée c’est le « sexe récréatif », le « sexe McDo ». On « fait du sexe » comme on « fait du foot ». Le sexe est devenu un objet de consommation. Évidemment la relation, l’humanité est évacuée, dégradée. Après toute une époque où on disait « le but c’est la procréation », puis une autre où on dit « le but c’est le plaisir », on pourrait peut-être passer à « le but c’est l’amour, l’intimité ». Le plaisir n’est plus le but, mais ce qui accompagne l’acte sexuel.
Mais évidemment, si les enfants regardent du porno, c’est parce que les adultes regardent du porno ! « Les adultes savent ce qu’ils font, c’est très différent, ça n’a aucun impact sur la vie de couple. » Comment aller dénoncer une pratique que nous-mêmes adoptons ? Il y a une grande hypocrisie de ce point de vue chez nos hommes politiques. Mais là il faut faire quelque chose parce que le drame est immense. Une génération entière a son imaginaire qui est violé. Avec des symptômes qui ressemblent au viol. Notamment : la victime se sent coupable.
Un quart des gens viennent dans mon cabinet pour une addiction à la pornographie. Et ils sont très marqués par ce sentiment de culpabilité. Ce qu’il faut dire à ces personnes, c’est qu’elles sont victimes. Même si vous êtes allé chercher. Ce sont les adultes qui ne vous ont pas correctement protégés. [Anecdotes sur la présence des smartphones partout chez les enfants] Ça doit à la fois se régler à un niveau individuel, familial, mais aussi à un niveau politique.
« Non mais on exagère avec tout ça, les jeunes d’aujourd’hui sont super romantiques. Ils sont en couple dès la maternelle ! » En fait on les met en couple dès la maternelle. Dès le primaire, le collège, le lycée, le plus important pour l’enfant, l’ado, c’est d’être en couple. Quand j’interviens dans des établissements, à côté de toutes les questions trash, on a toutes les questions « comment est-ce qu’on sait qu’on est amoureux, comment faire une déclaration à une fille, etc. ». Et en fait ça aussi c’est un sujet. Parce qu’a 11 ans, l’objectif, c’est d’être en couple. Mais pourquoi ils veulent être en couple alors que leurs parents divorcent. Histoire pour illustrer : une fille de 13 vient me voir en cabinet parce qu’elle est addict à la pornographie depuis ses 7 ans. Elle a eu toutes sortes de pratiques sexuelles avec son amoureux de 7 ans, et ses copains, etc. Je lui dis : « si j’avais une baguette magique pour réaliser tous tes vœux, qu’est-ce que tu voudrais ? ». Et elle du tac au tac : « sortir avec un garçon populaire ». T’as 13 ans, tu pourrais arrêter la faim dans le monde, la guerre, changer ta vie, et ton horizon c’est « sortir avec un garçon populaire ». Pourquoi ? Parce que si je sortais avec un garçon populaire, les autres me regarderaient. La question de la fille, du garçon à cet âge, c’est la question existentielle « suis-je aimable, suis-je unique ». Et il cherche la réponse dans le couple. Qui est aussi un moyen de montrer aux autres que l’on est aimable.
Le problème c’est que si je suis en couple dans l’espoir de répondre à cette question, je perds toute ma liberté. Si mon petit copain me dit « Si tu m’aimes, fais-moi plaisir, envoie moi une photo de toi nue. Quoi ? Tu ne veux pas ? Tu as peur ? Mais l’amour c’est une histoire de confiance ! » Vous croyez vraiment que la fille de 16 ans qui attends de son copain la réponse à la question la plus existentielle de sa vie elle va dire non ? Bien sûr que non ! Et le garçon lui va aussitôt l’envoyer à ses copains, parce que lui aussi a besoin de se valoriser auprès de ses pairs. Et la fille se retrouve considérée comme « une pute ». Et la fille se dit « j’aurais du savoir dire non… Si je l’ai pas fait, c’est que je dois être tordue. » Mais on ne sait pas exercer sa liberté, son consentement quand on est pris dans des questions affectives et existentielles aussi fortes ! Bien sûr là je vous fais avec la photo, mais idem ensuite avec toutes sortes de pratiques sexuelles. Et nous on est là « ils sont tellement libres ces jeunes ! ».
Alors qu’ils sont tout sauf libres. Il y a une telle pression sociale. Colossale. Tu imagines finir le collège sans être sorti avec quelqu’un ? C’est impossible. Ou alors tu as un gros problème. Je vais vous dire : le vrai rebelle aujourd’hui, c’est celui qui n’a pas de petit copain, de petite copine au collège, au lycée. Pas de relations sexuelles…
Le couple peut être dangereux. Dangereux. Si on n’a pas répondu à ces grandes questions avant, je suis en danger car ce que dit, fait l’autre me met en situation extrêmement vulnérable. Si j’existe à travers le couple, le jour où il y a un problème, je me sens détruit de l’intérieur. Et le couple fusionnel 1+1=1 c’est toujours une fusion qui détruit l’un des deux, l’absorbe. Donc oui, dans ces cas, le couple est dangereux.
Le couple heureux, c’est 1+1=3 : toi, moi, nous. Le couple heureux est composé de deux célibataires heureux ! J’ai répondu à mes questions, je sais qui je suis ! Et c’est à l’adolescence que l’on peut répondre à ces questions, développer sa personnalité. Mais si l’on croit que l’expérience sexuelle ou le couple vont y répondre, on se trompe, et on ne développe pas ces réponses. Notre responsabilité d’éducateurs c’est de les y aider. En réalité, une fille de 15 ans se fout des garçons. Elle est dans sa construction personnelle. Les garçons ne l’intéressent que pour la valorisation narcissique.