Les textes donnés ici sont les échanges effectués avec une personne défendant une position "créationniste".
Seul le premier texte, essayant de proposer une alternative au créationnisme et de montrer son impossibilité, est reproduit ci-dessous intégralement. Il est accessible au format Word par le bouton "1 - Réponse au créationnisme".
La réponse qui y a été faite, défendant le point de vue créationniste, est accessible sous "2 - Contre argumentaire". S'ensuit une dernière réponse intitulée "3 - Reprise".
On trouvera également sur ce site le texte travaillé d'Humani Generis.
La première question qui se pose, ou du moins la première question que tu sembles poser est celle de la validité des théories scientifiques que tu mets en concurrence avec la Genèse. Pour faire simple on retrouve deux volets :
§ les "temps longs", soit l’ensemble des évolutions théoriques (notamment la radio datation) qui ont fait passer l’âge estimé de la Terre de 6000 ans à quelques 4,5 milliards d’années ;
§ la théorie de l'évolution en elle-même, dans laquelle tu ne remets pas en cause la possibilité de variations dues aux mutations génétiques, mais rejette en revanche tout mécanisme de spéciation et de différentiation conduisant à l'apparition de nouvelles espèces ("une drosophile reste une drosophile", je te cite).
a. L’argumentation
On peut résumer le gros des idées avancées par les deux articles scientifiques que tu m’as envoyés en une thèse générale : l’absence de référence fiable donnant une origine des temps rend inutilisable toute radio datation. On serait donc contraint de faire des hypothèses qui conditionnent le résultat. Or les hypothèses actuellement utilisées présupposent ces temps longs. En toute logique, elles conduisent à des résultats « temps longs ». Le résultat est dans l’hypothèse, le raisonnement n’a donc aucune valeur scientifique.
Cela aboutit à la fois à réfuter la datation de l’histoire de l’Univers, de la Terre et de la Vie (« de façon générale ») et celle de l’Histoire humaine. Nous prendrons ces deux aspects l’un après l’autre.
b. Pourquoi cela ne tient pas – De façon générale
Avant même de rentrer sur le terrain des radios datations et de la datation géologique, partons sur d’autres bases. Il existe en effet d’autres méthodes de radio datation.
o Quelques approches scientifiques antérieures à la théorie de l’évolution
D’abord il est à noter que même avant l’élaboration de la théorie de l’évolution par Darwin, plusieurs scientifiques ont cherché à déterminer l’âge de la Terre sans s’appuyer sur la Bible (contrairement à un Newton ou à un Kepler). S’ils sont arrivés à des résultats très divers et pour l’essentiel faux, un consensus émerge : l’âge de la Terre se compte au moins en dizaines de millions d’années ou même en milliards (certains arrivent déjà au chiffre de 4 milliards d’années au XVIIème siècle), et certainement pas en milliers. Les méthodes sont très diverses : rotation des océans, refroidissement de la Terre, salinité des eaux…
Passons sur ces études quelques peu datées pour rentrer dans des approches plus modernes. J’en propose ici deux avant de revenir sur la question de la radio datation
o La tectonique des plaques
Le mouvement des plaques tectonique est tout à fait irréfutable. Il est mesurable aujourd’hui au millimètre près. Nous possédons toute la technologie GPS nécessaire pour cela. On trouve une vitesse d’éloignement qui est en gros de 2 cm/an (à peu de choses près, ce n’est pas ce qui m’intéresse ici).
Par ailleurs, on retrouve des fossiles (peu importe leur datation ici) de certaines espèces uniquement sur la côte Nord-Est du Brésil et au niveau du Golfe de Guinée par exemple. On saint ainsi que certaines espèces ont existées seulement dans deux régions très éloignées (Inde et Afrique, Amérique du Nord et Europe) et nulle part ailleurs. Puisque l’on sait que les plaques se déplacent, il apparait évident qu’à un certain moment ces régions étaient mitoyennes. On ne voit pas autrement pourquoi certaines espèces identiques auraient existées seulement à ces endroits et pas à d’autres, sans parler de la forme des continents qui se recoupe assez miraculeusement.
De là on fait un rapide calcul : 5000 kilomètres entre l’Amérique du Nord et l’Europe ou entre l’Amérique du Sud et l’Afrique à 2 centimètres par an, on tombe sur 200 millions d’années. Disons en gros quelque chose de l’ordre de quelques centaines de millions d’années, c’est l’ordre de grandeur qui compte. Ce n’est pas le résultat exact qui compte. Peu importe que le rythme ait un peu varié ou que la distance soit un peu plus ou moins grande. (A titre indicatif, pour que ces régions se touchent il y a 6000 ans, il faudrait qu’on ait eu un rythme constant de 830 mètres par an, soit plus de deux mètres par jour en ininterrompu depuis…)
En fin de compte, on voit que certains évènements géologiques se chiffrent en centaines de millions d’années, à l’aide d’un calcul simple, basé sur des éléments observables. Il n’y a bien sûr aucun recours à une quelconque datation géologique ou radioactive (bien que celle-ci donne les mêmes résultats).
o La cosmologie
Oublions la Terre, les radios datations et tout le reste. Regardons plus loin, à l’échelle de l’Univers. Il y aurait de très nombreux exemples à donner permettant de prouver l’existence de temps longs (de l’ordre du milliard d’année). Donnons le plus simple. En utilisant la luminosité de certaines étoiles (les supernovæ) nous sommes capables de déterminer la distance à laquelle se trouvent les autres galaxies que nous observons. Nous savons par exemple qu’Andromède se trouve peu ou prou à deux millions d’années lumières de nous.
Ici il n’y a même pas besoin d’invoquer le Big Bang ou n’importe quelle autre théorie pour invoquer le fait que nous ayons dû être proches à un certain moment. C’est beaucoup plus simple que cela. Pour que la lumière ait le temps de parcourir cette distance, il a bien fallu que lesdits deux millions d’années s’écoulent ! J’ai pris l’exemple de la galaxie la plus proche : on en trouve aisément à plusieurs milliards d’années de nous (Wikipédia m’informe que le record est de 13,4 milliards-lumières). Si nous pouvons les voir, il a fallu que la lumière ait le temps de parcourir cette distance.
A nouveau, sans même chercher à donner de datation précise, on voit que les durées sont de l’ordre de plusieurs milliards d’années.
o Un mot sur la radio datation
Pour terminer cette première phase de mon argumentation, je ne peux pas ne pas dire un mot sur la radio datation. Celle-ci fait unanimité dans la communauté scientifique. Elle possède une base théorique solide la radioactivité.
L’argument avancé en opposition est tout à fait valable. La question de l’origine des temps est toujours complexe. Notons que certaines méthodes permettent de s’en affranchir dans une certaine mesure. Par ailleurs, les résultats sont effectivement donnés (selon cas, selon élément radioactif utilisé, selon données sur le sujet…) avec une certaine marge d’erreur (qui n’est tout de même pas de l’ordre de plusieurs milliards d’années. On peut tout à fait dénoncer les approximations d’une méthode scientifique. Rappelons tout de même qu’ici les opposants avancent une marge d’erreur d’environ 67 000 000% (sic!!!). Ce n’est plus un problème de détermination des hypothèses. S’il y a un problème, il doit être bien plus large que cela.
Cela me semble suffire à montrer l’invalidité de cette réfutation. Je passe cependant rapidement sur ce point (tout en rappelant le consensus de la communauté scientifique à ce sujet), le but de mon argumentation étant tu l’auras compris de passer par d’autres approches.
o Bilan
Ces quelques exemples simples et variés font appel à des disciplines, des théories et des méthodes très différentes entre la salinité des océans, la cosmologie et la tectonique des plaques. Ils montrent tous que l’âge de la Terre se compte en centaines de millions ou milliards d’années.
Pour réfuter les « temps longs » qui sont donc loin d’être une théorie, il faudrait réfuter l’ensemble de ces propositions et démonstrations qui font appel à des principes très différents. Il faudrait donc invoquer une multiplicité d’erreurs alors que rien ne semble remettre tous ces éléments en cause, sans même reparler de la radio-datation.
Qu’est-ce qui est le plus honnête intellectuellement ? Admettre que tous ces éléments très divers pointent vers une seule explication simple : la longue existence de la Terre et de l’Univers ? Ou invoquer une myriade de faits, considérer qu’il y a des erreurs multiples à tous les niveaux, sans que ces erreurs puissent avoir de cause commune, et que toutes ces erreurs mènent à une même conséquence absurde ?
Encore une fois pour réfuter les temps longs il faudrait réfuter tous ces points un par un.
c. Pourquoi cela ne tient pas – Sur l’histoire humaine
o Tentative de compromis avec les éléments précédents
Essayons de sauver les meubles de la vision créationniste. Admettons que l’histoire de l’Univers et celle de la Terre se compte effectivement en milliards d’années. Admettons aussi que l’histoire de la vie se chiffre en centaines de millions d’années (confère exemple de la tectonique des plaques, la vie existait il y a 200 millions d’années).
Pour rendre cela conciliable avec la Bible, disons que les « jours » dont parle la Bible correspondent à des « périodes » de temps de longueur indéterminée qui autorise des durées plus importantes comme celles dont nous parlons ici.
En affirmant tout cela suite à l’argumentation qui précède, on pourrait continuer à tenir l’historicité de l’Histoire humaine. Autrement dit : rien ne nous dit qu’Adam et Eve n’ont pas été créés ex nihilo puis que leur descendance a bien vécu comme la Bible nous le présente, ce qui nous donne une date de création d’Adam il y a 6000 ans (j’ai refait le calcul généalogique), en -4000 environ.
Aucun des arguments avancés ci-dessus ne s’applique à l’Histoire humaine, mais seulement à celle de l’Univers, de la Terre et de la Vie (j’insiste sur cette dernière). Ils ne remettent pas en cause cet aspect-là.
Tenons-nous là un compromis ?
o Pourquoi ce n’est pas très honnête intellectuellement
Avant même de rentrer dans l’argumentation scientifique, il faut souligner que cette position est tout de même un peu limite intellectuellement et difficilement tenable. Petite parenthèse exégétique (noter le déplacement épistémologique).
On peut jour à l’infini sur la sémantique pour interpréter les termes de la Genèse. « A première vue, il peut s’agir de sept journées normales de 24h, comme on l’entend. Mais le mot utilisé dans la Bible est « yom », qui signifie jour, mais qui peut aussi vouloir dire période. Donc est-ce qu’il y a vraiment eu 7 fois 24h, ou 7 périodes de durée indéterminée. » (je te cite) Est-il admissible de parler de « périodes » indéterminées comme proposé ?
Notons d’abord que le mot utilisé pour traduire de façon générale est « jour ». Ce n’est pas anodin. Mais plus important : quelle autre période que le jour est séparée, divisée, rythmée comptée avec « le soir » et « le matin » dont on nous parle à longueur de récit ? Il n’y a guère que la journée. Bien sûr dans une optique où l’on accepte que certains termes puissent être figuratifs, cela ne pose pas de problème. Mais si l’on veut vraiment s’en tenir à une lecture littérale et historique (au sens où elle décrit vraiment l’histoire factuelle de ce qui s’est passé à la fondation du monde) ça devient quand même difficilement tenable.
Par ailleurs, il faut noter que le compromis trouvé au point précédent (« Oui mais ») mène déjà à certaines apparentes (j’insiste) contradictions avec le texte littéral de la Genèse (et de la Bible) puisque qui dit vie il y a plusieurs millions voire milliards d’années (à ce stage, je m’accorde à croire que la radio datation est réhabilitée) dit aussi mort il y a plusieurs millions d’années, en tout cas bien avant le péché originel. A ce stade, dans le cadre d’une lecture littérale (mort = mort organique) il y a une contradiction intenable. Cela nous montre déjà qu’il faut dépasser cette première lecture. La vérité étant une, la Bible proclamant la vérité et le réel que nous observons également, on voit qu’il faut trouver un autre terrain pour découvrir la Vérité une que celui de la lecture littérale. Nous en reparlerons dans la troisième partie, mais ce point méritait d’être soulevé afin de montrer qu’il y a déjà un certain dépassement, sans abandon pour autant nous le verrons.
Pour ces différentes raisons, on voit que le compromis proposé n’est pas vraiment tenable avec une lecture cohérente de la Bible. Soit elle est vraiment littérale et n’accepte pas cette histoire de « période », soit elle est autre (mais laquelle ? nous le verrons par la suite) et ne cherche pas à démontrer l’âge de l’humanité de cette façon. Une approche « mi-littérale, mi-autre » qui n’en est donc pas une.
Mais admettons, et réfutons cette approche par les faits.
o Eléments historico-scientifiques
Au fond il est superflu d’argumenter ici. L’argumentation précédente se suffit à elle-même. Ayant prouvé la validité des méthodes de datation modernes, il suffit d’appliquer celles-ci à l’histoire humaine pour retrouver une datation qui ne saurait être compatible avec celle de la Genèse. Pour montrer que l’on n’a même pas besoin de ce système de datation pour prouver cela, attelons-nous tout de même à une nouvelle argumentation.
En utilisant les généalogies bibliques à partir d’Adam, on trouve donc que celui-ci est créé par Dieu il y a 6000 ans, en -4000. Les calculs deviennent un peu compliqués à partir de Moïse mais pour ma part en prenant un exode du peuple hébreux en -1280 (proposé par certaines données historiques), j’ai trouvé une création d’Adam en 3725 av JC ce qui semble suffisamment proche pour que l’on s’appuie là-dessus.
L’argument qui réfute cela est assez simple. Six mille ans, ce n’est pas assez pour replacer tout ce que l’on connait de l’Histoire humaine.
Prenons un premier exemple. Avec la datation génésienne, on apprend que le Déluge a eu lieu en gros vers 2600 av JC. Pendant ce temps, l’Histoire nous apprend que la Pyramide de Saqqarah a été construite vers -2600 av JC elle aussi. Donc il faudrait qu’en quelques années après que le monde ait été noyé les descendants de Noé aient été suffisamment nombreux pour constituer un empire en Egypte capable d’ériger une pyramide. Autant le dire tout de suite : c’est rigoureusement impossible. D’autant qu’on a la généalogie des enfants de Noé, du moins pour les premières générations (et son fils a son premier enfant à 100 ans, donc la population n’augmente pas vraiment vite) et que cela ne correspond pas du tout, mais alors pas du tout !
Ne pourrait-on pas remettre en cause la datation de la pyramide ? Pas vraiment ! C’est là qu’est tout l’intérêt de l’argument. Je n’ai pas creusé, mais je suis sûr que les datations habituelles (carbone 14, datation à l’aide de poteries, etc…) donnent ce résultat. Or ce qui précède nous a contraints à accepter la cohérence de la radio datation. Mais imaginons que nous voulions nous en passer. Nous savons quel est le pharaon qui a fait construire cette pyramide grâce à des tablettes (on a même le nom de l’architecte), et on peut ensuite remonter par généalogie jusqu’à nos jours ! En effet on connait les dates de règne de la plupart des pharaons, leur descendance, etc… ce qui nous amène sans peine à l’époque moderne. Euréka !
Mais ne peut-on pas s’en sortir avec les marges d’erreur sur les dates de tous ces pharaons ? On ne connait pas les dates et noms de tout le monde (tu vois j’essaye vraiment de sauver les meubles). Eh bien non, justement parce qu’on a la descendance de Noé et que le temps nécessaire à la constitution d’une population suffisamment importante pour justifier l’existence d’un empire capable d’ériger des pyramides pour un pharaon en Egypte est beaucoup trop important ! On a des centaines d’années de marge… Tiens, sachant que les petits-enfants de Noé ont des enfants en gros tous les 35 ans (il n’y a que son fils qui met 100 ans) et qu’ils sont en gros 3-4 à chaque fois, en prenant 4 pour être sympa, en disant que tout le monde est fertile, que tout le monde a des enfants, pour avoir une population mondiale de plus de 10,000 habitants il faudrait 14 générations, soit 490 ans ! Et 10,000 gars sur la Terre, ça ne fait pas un empire en Egypte…. Bref, le compte n’y est pas du tout. Et pourtant en repartant d’un seul couple, je ne te raconte même pas les problèmes de consanguinité et de maladies génétiques auxquels on se retrouve confronté (argument également valable si nous descendons tous d’Adam et Eve d’ailleurs) : en fait l’humanité s’éteindrait très vite. (Note : je me suis souvenu après avoir rédigé cette partie que Noé embarquait sur l’arche avec ses trois enfants et leurs femmes. Cela ne change absolument rien aux deux problèmes soulevés : même avec une génération de gagnée les temps sont beaucoup trop courts pour arriver à quelque chose de cohérent, et la variété génétique est beaucoup trop faible)
Dépassons ce seul exemple et Noé pour aller jusqu’à Adam. Le premier pharaon égyptien règne en 3150 av JC. Avant il faut réussir à caser tout ce qu’on sait d’autre de l’histoire de l’homme : il a fallu en 850 ans qu’il ait le temps de se sédentariser, d’inventer l’écriture et l’agriculture, d’apprendre à maîtriser le fer, le bronze, les autres métaux, à construire des maisons, à domestiquer des animaux, à faire du feu, j’en passe et des meilleures. En une phrase je viens de balayer plusieurs étapes qui prennent chacune un temps considérable et dont on sait par des fossiles et des restes archéologiques (sans prendre en compte aucune datation, même si celle-ci confirme cela) qu’elles ont existées. Ah, et l’homme doit aussi avoir eu le temps de coloniser toute la planète en partant d’un foyer unique (Adam et Eve) puisque l’on trouve des traces de son existence à peu près partout sur la planète. En 850 ans et même en mille ça semble quand même un peu difficile. Il est donc impossible de dire que l’humanité est née dans un jardin quelque part sur Terre il y a quelques 6000 ans en les personnes d’Adam et Eve. Cela s’est forcément passé il y a beaucoup plus longtemps, et donc nécessairement d’une façon différente que celle proposée par la Genèse.
Que ce soit concernant la descendance d’Adam ou sa propre naissance il est donc absolument impossible de tenir la généalogie et la datation bibliques. Autrement on arrive à des incohérences complètes. Tu remarqueras que je n’ai jamais fait appel à une quelconque datation carbone ou archéologique ou autre, sauf peut-être pour ma dernière remarque (les restes mondiaux), même si évidemment celles-ci confirment et si j’ose espérer qu’après la première partie de ce texte leur validité n’est plus à prouver.
d. Conclusion
Que retirer de tout cela ? Quelques points simples. D’abord le fondement scientifique des temps longs est absolument hors de doute, de même que la validité des méthodes de radio datation. Ensuite une lecture littérale et historiciste de la Genèse selon laquelle celle-ci raconterait factuellement l’Histoire telle qu’elle s’est déroulée est totalement incompatible avec l’ensemble des connaissances que nous avons sur notre Histoire. Ces deux éléments conduisent à admettre sans faillir que l’Univers, la Terre, la Vie et l’Homme sont bien apparus il y a plusieurs milliards ou millions d’années, et qu’une lecture historiciste de la Genèse n’est pas tenable, que ce soit sur l’histoire de l’humanité en général ou sur celle d’Adam. Autrement dit, la datation biblique ne pouvait pas être historiquement valide.
Mais cela nous laisse aussi avec une grosse question qu’il faut absolument résoudre : comment lire la Bible et la Genèse dans ce cas ? En effet, cette argumentation ne semble-t-elle pas remettre en question la vérité des textes bibliques ? C’est une question centrale, nous y reviendrons.
a. L’argumentation
L’argument est simple et assez imparable : nous n’avons aucune preuve d’évolution d’espèce. Autrement dit, on assiste bien à certaines variations au sein d’espèces mais pas à l’apparition de nouvelles espèces. Celle-ci est impossible, même en laboratoire. La théorie de l’évolution est donc une extrapolation tout à fait injustifiée et infondée qui passe de variations intraspécifiques à l’apparition de nouvelles espèces.
La réfutation des temps longs au profit d’une datation biblique participe bien sûr de l’argumentation, puisque des durées extrêmement longues sont nécessaires pour soutenir la théorie de l’évolution, qui devient apparemment impossible sur des durées aussi courtes.
b. Pourquoi cela ne tient pas
o La fin de l’opposition de principe
Le cœur de l’argumentation s’est effondré avec ce qui précède. En effet les réfutations de la théorie de l’évolution s’appuient sur un refus de principe : les temps sont trop courts, l’évolution ne peut donc se produire. Autrement on ne voit pas pourquoi on mettrait une telle énergie à réfuter les temps longs pour réhabiliter les « temps courts » bibliques (si ce n’est bien sûr pour tenir une valeur historiciste de la Bible et de sa datation).
Maintenant que la validité des temps géologiques a été solidement établie, plus rien n’empêche a priori que l’évolution des espèces se fasse. Il n’y a plus d’opposition de principe au phénomène. Cela ne suffit bien sûr pas, mais on voit déjà que tous les éléments nécessaires : des mutations génétiques régulières (qui ne sont pas niées par l’opposition à la théorie de l’évolution) et des durées extrêmement longues (plusieurs centaines de millions d’années). A ce stade, il n’est déjà pas absurde de proposer une vision évolutionniste de l’histoire du vivant. Comme j’ai bien conscience que cela ne suffit pas à convaincre, nous allons tout de même continuer à argumenter.
o Sur l’observation directe
Il faut écarter un autre a priori avant de pouvoir continuer. L’argumentation s’appuie notamment sur cet argument en apparence de bon sens : « nous n’avons jamais pu l’observer de façon directe, cela est donc tout à fait incertain et ne peut être tenu pour plus sûr qu’une simple hypothèse ».
S’il apparait simple, ce principe est évidemment faux. Aujourd’hui, personne n’a rencontré Alexandre le Grand en personne. Mais les traces de son existence que nous pouvons retrouver aujourd’hui (textes, fresques, sculptures…) suffisent, bien qu’elles soient étonnamment peu nombreuses. De plus « Alexandre le Grand a existé » reste l’explication la plus simple à l’ensemble des éléments à notre connaissance : des textes et œuvres d’art parlant de lui, la colonisation grecque d’une large région du monde allant de la Macédoine à l’Egypte et à l’Indus en quelques années, la fondation d’innombrables « Alexandrie » à cette même époque et ainsi de suite.
De même personne ne remet en cause l’existence des dinosaures, bien que nous ne les ayons pas rencontrés : les fossiles que nous pouvons retrouver (indépendamment de la question de la datation) sont suffisants.
Bref : une observation directe n’est pas nécessaire pour établir un fait.
o De premiers exemples d’évolution des espèces (échelle courte)
Tout cela étant bien posé, rentrons dans le vif du sujet. Est-il vrai qu’il n’y a pas d’exemples d’évolution des espèces ? Après quelques recherches rapides, il s’avère que cela est tout à fait faux : les exemples sont au contraire multiples. Dans cette partie, nous allons en aborder quelques-uns qui sont tout à fait proches de nous, visibles et évidents. Dans la partie suivante, nous irons plus loin encore.
Prenons un exemple proposé par Darwin lui-même : celui des oiseaux. Soyons bien clairs dès le début : « oiseau » n’est pas une espèce. En zoologie, c’est une « classe ». Celle-ci est ensuite divisée en « ordres », « sous-ordres », « familles » et enfin « espèces ». Techniquement, deux individus appartiennent à la même espèce s’ils sont potentiellement capables d’avoir une descendance fertile (définition la plus simple). On comprend assez aisément que si deux individus (modulo le sexe évidemment et les éventuelles maladies d’infécondité etc) ne sont pas capables de se reproduire ensemble, c’est difficile de parler d’espèce identique.
L’intérêt des oiseaux, c’est qu’ils sont domestiqués par l’homme depuis assez longtemps pour qu’on ait de bonnes traces sur plusieurs siècles de ce qui s’est passé. Il apparait que de nouvelles races ou espèces se sont formées au fil des siècles au gré des préférences des oiseleurs. Ainsi à l’échelle de quelques siècles a-t-on vu apparaître de nouvelles races et espèces d’oiseaux. Je ne suis malheureusement pas assez érudit pour te donner les exemples précis (je pourrais te redonner ceux de Darwin que j’ai sous la main, mais je ne sais pas dans quel cas il s’agit de nouvelles races et dans quel cas il s’agit de nouvelles espèces). Ce qui est certain c’est que ce cas est fermement établi et documenté.
Le cas des chiens est également intéressant, mais il n’y a à ma connaissance seulement eu formation de nouvelles races (différences prononcées mais reproduction fertile possible) et pas de nouvelles espèces (reproduction impossibles).
Ce cas simple suffit cependant à montrer à l’échelle humaine l’importance des variations des espèces, pouvant mener à l’apparition de nouvelles races ou espèces qui n’existaient pas auparavant.
J’aurais pu également donner l’exemple des bactéries, par exemple dans l’expérience de Lenski. Comme leur espérance de vie est beaucoup plus courte que celle de la plupart des autres animaux (quelques heures ou jours) on peut facilement obtenir un nombre extrêmement important de générations en quelques années d’études. On voit alors apparaître des variations et mutations très importantes. Je n’ai pas pris cet exemple (pourtant valide) parce que la notion « d’espèce » est plus difficile à saisir à ce niveau, étant donné que le phénotype est moins évident. Il existe néanmoins.
o Réfutation des objections
On pourrait répondre « dans tous les cas, il s’agit toujours d’oiseaux, donc ce n’est pas une vraie évolution ». Ce serait à la fois faux et malhonnête. Pourquoi ?
D’abord parce que d’un point de vue zoologique, on parle bien d’espèces. Or les oiseaux ne sont pas une espèce. On voit mal une mésange se reproduire avec un flamand rose ou un hibou… Ce n’est pas parce que d’un point de vue humain on utilise un terme générique que cela traduit la réalité biologique.
On pourrait tenter de répondre qu’il s’agit de changements « au sein d’un même type d’animaux ». Autrement dit, il ne s’agit pas d’une vraie évolution tant qu’on n’a pas vu un poisson devenir une girafe. Pour la raison qui précède, ce serait déjà faux : il y a bien une vraie évolution. Si on peut faire apparaître de nouvelles espèces ainsi, il n’y a aucune raison pour qu’on ne puisse pas pousser plus loin. Nous nous sommes déjà affranchis de la limite des espèces. Enfin, rappelons que l’échelle de temps invoquée ici est assez courte (plusieurs siècles).
o Autre exemple (Durée longue)
Je ne suis pas expert du sujet, je ne vais donc pas pouvoir m’étendre très longuement. Je vais me « contenter » d’un exemple simple qui se suffit à lui-même. Il s’agit de l’histoire évolutive du cheval. Il se trouve que celle-ci est particulièrement bien documentée et complète, avec de nombreux fossiles montrant l’évolution progressive des individus sur les 60 derniers millions d’années. On trouve ainsi des traces et des fossiles d’individus d’époque variés, dont le phénotype change peu à peu en partant de l’Hyracotherium il y 60 millions d’années pour aller jusqu’au cheval moderne. L’individu ancien mesurait 60cm de long pour une hauteur au garrot de 20cm, possédait des doigts semblables à ceux d’un chien (munis de coussinets). Rien à voir avec le cheval moderne. On peut noter que certains discutent son lien avec le cheval moderne, même si celui-ci est très généralement admis.
Si on discute cet exemple, on pourrait prendre un maillon un peu plus proche de nous, qui lui fait consensus : Merychippus, qui est apparu il y a 17 millions d’années, mesurait 1 mètre (contre 1m60 pour le cheval actuel), possédait des doigts…
Si grâce aux nombreux fossiles intermédiaires on voit que les lointains descendants de ces maillons sont les chevaux modernes, on peut aussi leur trouver d’autres descendants bien différents. Il y a bien une diversification avec apparition de nouvelles espèces variées au fil des millions d’années, menant à l’apparition du cheval à partir de quelque chose qui ressemblait grosso modo à un chien herbivore.
o Bilan
Ce qui ressort de tout cela c’est que rien ne s’oppose a priori à la théorie de l’évolution. Par ailleurs elle fait mieux qu’être « possible » puisqu’elle est maintenant étayée par de nombreux exemples et arguments concrets et solides.
Petite remarque sémantique : ce n’est pas parce que l’on parle de « théorie » que la chose en est moins valide. La gravité aussi est une théorie, tout comme la relativité ou tout autre modèle.
En revanche, le terme souligne qu’il ne s’agit que d’un modèle. Par exemple la relativité générale modélise l’action des masses sur l’espace-temps. Peut-être les choses ne se passent-elles pas exactement comme cela. Cela ne ferait pas de la relativité quelque chose de fondamentalement faux pour autant. Il s’agit simplement de la meilleure modélisation que nous ayons pour le moment (les équations les plus proches de la réalité, qui elle ne fonctionne pas forcément avec des équations !). De même la théorie de l’évolution demande d’être affinée. Certains arbres évolutifs sont incomplets, certains mécanismes encore mal connus ou inexpliqués… Le modèle n’est pas complet. Cela ne remet pas pour autant sa validité en cause.
c. Discussion sur la notion d’espèce
o Dans la Bible
Le texte de la Genèse dit « la terre produisit de la verdure : des herbes portant semence selon leur espèce, des arbres donnant selon leur espèce des espèces contenant leur semence » (Gn1,12) et encore « Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce, les bestiaux selon leur espèce, et toutes les bestioles du sol selon leur espèce » (Gn1,25). La formulation insiste sur la division par espèce, et fait le lien entre la semence et l’espèce. On pourrait avoir tendance à dire que cela interdit le phénomène d’évolution, puisque la descendance de chaque espèce est de cette même espèce.
o En zoologie
Il faut bien voir que la notion d’espèce est une construction humaine, une catégorie créée parce qu’elle aide à ordonner et comprendre le monde. C’est la raison pour laquelle la notion d’espèce est un peu floue, et qu’il est parfois difficile de décider si oui ou non deux « races » appartiennent ou non à la même espèce, ou encore de décider à partir de quel moment exact on peut parler d’espèces différentes.
Par ailleurs, il est évident que le phénomène d’évolution est un phénomène lent et progressif. Chaque individu appartient toujours à la même espèce que son parent. Pour reprendre la définition simple de tout à l’heure, il serait capable de se reproduire avec lui en donnant un descendant fertile. C’est l’accumulation progressive des différences qui fait que l’on finit par avoir effectivement deux espèces différentes.
On peut probablement faire un parallèle avec les couleurs. Entre rouge et orange, il n’y a pas de frontière nette et définie. Si l’on part d’un pot de peinture rouge dans lequel on rajoute une goutte de peinture jaune, on donnera toujours le même nom à la couleur après mélange qu’avant mélange. On ne voit pas vraiment la différence. Mais en répétant cela un très grand nombre de fois, sans qu’à aucun moment on n’ait perçu un changement de couleur entre deux étapes on finira par obtenir du orange, une couleur que l’on reconnaîtra comme nettement différente de la couleur initiale. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas eu à un moment un individu de l’espèce Merychippus (l’ancêtre du cheval) dont le fils était un Equus caballus (cheval moderne, une autre espèce). La transition est continue, sans changement d’espèce brutal ou discernable. C’est indécidable, pour la bonne raison qu’il s’agit d’une construction (non sans fondement toutefois). En revanche, avec du recul sur de nombreuses générations, on peut dire qu’un cheval (Equus caballus) a eu pour arrière-arrière-…-grand-père un individu qui était d’une espèce différente (Merychippus), avec lequel il n’aurait pas pu se reproduire.
o Synthèse
En conclusion la vision de la transmission de la spéciation présentée dans la Bible est-elle un obstacle à l’évolution ? Bien évidemment non, puisque la semence de chaque individu engendre bien un individu de sa propre espèce. Ce n’est qu’avec le temps et des différences prononcées accumulées que l’on peut parler d’espèces différentes.
Cet argument revenant régulièrement, il me paraissait important d’y répondre directement.
Cela étant posé, il faut tout de même relever le mauvais positionnement de cette démarche. On ne peut pas poser « d’objection de principe » à l’observation du réel à partir de la Bible. Il faut bien sûr que l’observation soit réelle, ce que nous avons démontré précédemment, mais la Bible ne serait être un argument d’autorité réfutant telle ou telle observation du réel. Nous y reviendrons par la suite.
4. Conclusion
Quel bilan de cette première partie ? Nous avons repris un ensemble d’arguments scientifiques tirés de différentes disciplines telles que l’histoire, la cosmologie, la géologie, la physique, la zoologie ou l’archéologie ou la paléontologie. Ceux-ci sont venus soutenir par des moyens très différents l’existence d’une longue histoire terrestre et humaine. Nous avons également montré que l’évolution était solidement étayée dans ses fondements, ce qui n’empêche d’affirmer qu’elle montre des limites et peut être incomplète.
D’un point de vue exégétique, pour le moment peu développé, nous avons montré deux choses et soulevé une question. D’abord certaines données ne sauraient être vraies au sens historico-scientifique : les durées notamment ne collent pas du tout avec tout ce que nous savons de notre planète, de la vie et de notre histoire. Ensuite, rien n’interdit en soi l’évolution dans la Bible. Tout cela nous laisse avec une question importante : comment concilier cela avec le fait que « les textes bibliques proclament la vérité » ? N’est-ce pas la porte ouverte à tous les vents que d’affirmer cela ? C’est la question qui va nous occuper par la suite.
a. Principe
Nous avons largement abordé la question scientifique dans la partie précédente. Le but est de se concentrer maintenant sur la Bible et d’en interroger notre lecture. L’approche devient exégétique : quelle lecture des textes sacrés ?
Nous sommes bien d’accord pour affirmer que ces textes proclament la vérité. Nous sommes également d’accord sur le fondement historique de ces textes, du moins dans leur plus grand nombre : nous allons y revenir largement dans cette partie puisque c’est une question centrale.
Le but de cette partie est de nous permettre de poser certains fondements sur lesquels nous nous appuierons par la suite pour tenter de proposer une lecture cohérente de la Bible. Les deux termes apparemment opposés à tenir sont les suivants :
§ La Bible proclame la vérité, affirmation qui se trouve au fondement de notre foi ;
§ Le réel contredit certaines affirmations bibliques, ainsi que nous l’avons vu dans la partie précédente sur la question des temps longs.
Comment concilier ces deux dimensions dont aucune n’est réfutable ?
b. Définition
Avant de commencer, mettons-nous d’accord sur une première définition. Lorsque nous parlerons de « valeur historiciste », par exemple en demandant : « quelle est la valeur historiciste de ce texte ? », nous nous demandons en fait : « les faits se sont-ils déroulés ainsi que le texte le raconte ? ». Autrement dit on parle d’une description précise des faits.
Cela est tout à fait différent de la « valeur historique » : « quelle est la valeur historique de ce texte » signifiera ainsi « ce texte s’appuie-t-il sur des évènements ayant réellement eu lieu ? ». On parle d’un fondement historique.
Le récit de Roland et de son combat contre les Maures par exemple est historique mais pas historiciste. Il s’appuie sur des évènements ayant vraiment eu lieu (des affrontements entre les Maures et Charlemagne dans les Alpes au début du IXème siècle, au cours duquel rien n’empêche qu’un chevalier ait eu un comportement héroïque). Mais il ne décrit pas les faits avec exactitude (peu importe que l’homme en question se soit véritablement appelé Roland, il n’a pas affronté autant d’adversaires que cela a été raconté, il n’est pas mort ainsi en chantant, et ainsi de suite sur l’ensemble des détails et de la description précise des faits). Evidemment tout récit historiciste est historique.
En conséquence, si je dis « le récit de la traversée de la Mer Rouge n’est pas historiciste », cela signifie que les évènements ne se sont probablement pas déroulés comme l’Exode le raconte. La mer ne s’est pas forcément coupée en deux, etc. En revanche, cela ne remet pas en cause le fondement historique. Par exemple, cela ne veut pas dire que les Hébreux n’ont pas effectivement traversé la mer Rouge en quittant l’Egypte sauvés par Dieu (fondement historique). Fin de l’exemple.
Ce choix de vocabulaire est probablement très discutable, mais c’est celui que nous utiliserons ici.
c. Abstract
Dans cette partie, nous allons montrer qu’une lecture historiciste de la Bible est impossible puisqu’elle mène à des contradictions et des absurdités. Pour cela nous prendrons quelques exemples dans le Pentateuque en essayant de montrer les paradoxes auxquels on aboutit d’un point de vue historiciste. Cela nous montrera qu’il est nécessaire d’avoir une autre lecture de la Bible. Autrement dit : nous voulons montrer que la Bible ne peut pas toujours être lue de façon littérale. En même temps nous nous attacherons à montrer que cela ne pousse pas du tout à renier le fondement historique des évènements relatés. En conclusion, puisque la vérité dont on parle dans les textes bibliques n’est pas historiciste, nous nous demanderons de quelle vérité il s’agit : cela nous mènera à la partie suivante.
a. Les datations
Inutile de détailler à nouveau, mais nous avons montré précédemment que les datations de la Genèse et notamment les âges des individus (et donc la généalogie) n’ont pas de valeur historiciste.
b. Les créations
o De façon générale
Rappelons-le, il y a dans la Genèse deux récits de la Création. L’un au chapitre 1, l’autre au chapitre 2. Ces deux récits, nous allons y revenir, sont très différents.
Si le but de la Genèse (et de la Bible) est de nous relater le détail des faits tel qu’ils sont arrivés, pourquoi ces deux récits ? Cela rend une lecture linéaire impossible. On a notamment ce passage très paradoxal, aux versets 4a et 4b du deuxième chapitre : « Telle fut l’histoire du ciel et de la terre quand ils furent créés. Au temps où le Seigneur fit le ciel et la terre, il n’y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs. » Dieu vient de créer le monde, et là-dessus on nous annonce que le monde n’est pas encore créé ! Et à nouveau on crée l’homme, les plantes, etc.
On voit que l’approche proposée par la Bible n’est pas celle d’un récit historique (ou plutôt historiciste dans notre vocabulaire).
o Origine des deux récits
Ajoutons autre chose pour bien montrer qu’il y a une distinction forte entre ces deux textes, en montrant qu’ils ont des origines bien différentes.
En premier lieu le nom de Dieu n’est pas le même dans les deux récits. Alors que le premier récit l’appelle Elohim, le second l’appelle Yahvé. En effet ces deux textes sont issus de deux traditions différentes, l’une dite élohiste, l’autre dite Yahviste. Plus largement cela se retrouve dans tout le style et le vocabulaire employés dans ces deux textes.
Si les traditions et les origines sont différentes, c’est notamment parce que les dates d’écriture sont très différentes (je sais que tu contestes ce point, nous y reviendrons donc). Alors que le consensus scientifique nous dit que l’écriture du premier récit a probablement été finalisée lors de l’Exil (587-536). Le premier récit date plutôt du IXème voir du Xème siècle avant JC. Soit un décalage dans le temps de plusieurs siècles !
Deux textes bien différents donc, issus de tradition et d’époques différentes, ce qui montre déjà que l’approche n’est pas vraiment celle d’un récit historique de faits.
c. Détails dans les récits de la création
o Principe
Nous allons maintenant rentrer dans le détail des textes, pour soulever un ensemble d’éléments paradoxaux ou contradictoires sur le pur plan des faits. Le but est de montrer qu’on ne peut rester dans une lecture littérale de ces textes.
o L’ordre de la création
Dans le premier récit, les choses sont créées dans un ordre bien précis : (1) la lumière, (2) les eaux du ciel, (3) la mer et la terre, (4) les plantes, (5) les luminaires célestes, (6) les animaux, (7) l’homme.
Dans le second récit, l’ordre est complètement différent : (1) l’homme, (2) les plantes, (3) les animaux (on notera les nombreuses omissions par rapport au premier récit).
C’est soit l’un, soit l’autre !
Qu’en déduire ? Puisque la Bible laisse apparaître sciemment des contradictions dans l’ordre de la création, c’est que cet élément n’est pas important : ce n’est pas de cela que veut nous parler le texte. C’est un détail secondaire dont la Bible nous montre qu’il importe peu pour nous aider à nous focaliser sur ce qui est essentiel (mais quoi ?).
o La constitution de l’homme
Dans le second récit de la création, Dieu fait l’homme avec de la poussière ou de la glaise (selon traduction) : « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol » (Gn2,7). Je ne rentre même pas dans les détails : il est bien évident que l’homme n’est pas fait de poussière ou de glaise. Même si on essaye de s’en tirer en disant qu’on retrouve les mêmes éléments dans l’homme et dans la poussière ou la glaise (carbone, hydrogène…), il est certain qu’on ne les trouve pas dans les mêmes proportions (il faudrait 70% d’eau par exemple) et qu’il manque de nombreux éléments (métaux lourds…).
Autre élément allant dans le même sens. Toujours dans le second récit, il est écrit : « Le Seigneur Dieu prit une des côtes d’Adam, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme il façonna une femme et il l’amena vers l’homme » (Gn2,21-22). Il y aurait beaucoup de remarques à faire ! D’abord l’homme devrait donc avoir un nombre impair de côtes ! Ensuite on ne peut pas faire une femme à partir de la chair d’un homme : nous n’avons même pas les mêmes chromosomes !
On voit donc que la Genèse ne cherche pas non plus à nous parler de la constitution physique de l’homme puisqu’elle propose des détails fantaisistes. Là encore elle nous montre elle-même que ce n’est pas son sujet.
o Le problème de la nourriture
Pour aborder ce point, reprenons rapidement la vision non-évolutionniste et bibliste de l’histoire. Dieu crée le monde, puis Adam il y a 6000 ans. Celui-ci commet le péché originel et se trouve chassé du jardin d’Eden. A partir de ce moment, la mort et le mal entrent dans le monde. On considère que les animaux peuvent évoluer peu à peu par mutation génétique. L’existence d’animaux comme les dinosaures n’est pas remise en cause, simplement leur datation. Ils ont rapidement disparu (pourquoi ? comment ?).
Nous avons déjà soulevé beaucoup d’incohérences dans ce récit. Montrons en une autre à l’aide du premier récit de la Genèse ? Au verset 30, Dieu dit « à tous les animaux de la Terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui va et vient sur la terre et qui a souffle de vie, je donne comme nourriture toute herbe verte ». Autrement dit : au commencement tout le monde est herbivore.
Cela pose un nouveau problème. En effet, on possède des fossiles très anciens d’animaux évidemment carnivore comme les dinosaures. A partir d’individus exclusivement herbivore, on ne peut pas en quelques siècles ou même en un ou deux milliers d’années obtenir des individus spécifiquement carnivores, des prédateurs avec tous les changements physiologiques que cela implique (dentition, système digestif, griffes, corps adapté à la course, stratégies de chasse en groupe…).
Un exemple certes un peu stupide, mais qui montre à nouveau que le but du texte ne peut pas être de décrire scientifiquement les animaux (qui sont eux aussi faits de glaise dans le second récit, notons-le) et de façon générale l’ensemble de ce qui existe. L’auteur biblique était tout à fait au courant de l’existence de très nombreuses espèces carnivores…
o Le jardin d’Eden
Le second récit nous parle d’un jardin planté « en Eden » (littéralement « en paradis »), à la source de l’Euphrate et du Tigre (et de deux autres fleuves), à l’orient. Ce jardin ne disparait pas lors du péché originel. Au contraire : « Le Seigneur posta, à l’orient du jardin d’Eden, les Keroubim, armés d’un glaive fulgurant, pour garder l’arbre de vie » (Gn3,24). Notons que les Keroubim sont des anges.
Nous avons maintenant exploré, cartographié et photographié sous tous les angles l’intégralité de notre planète : on n’a jamais trouvé de jardin d’Eden, ni d’anges armés de glaives, ni d’arbre de vie ! Il faut bien reconnaître qu’on ne trouve pas de jardin d’Eden et d’anges à la source du Tigre et de l’Euphrate…
o Dieu dans son jardin
« Le Seigneur Dieu se promenait dans le jardin à la brise du jour. » (Gn3,8) Le texte de la Genèse parle très clairement d’une présence corporelle de Dieu dans le jardin d’Eden. On ne voit pas autrement comment il se promènerait, ou pourquoi Adam et Eve se cacheraient derrière des feuillages. C’est évidemment très gênant.
o Bilan
Qu’est-ce qui ressort des éléments que nous venons d’évoquer ? Tout simplement que le récit de la Genèse ne peut pas être pris pour historique ou scientifique. Il ne cherche pas à décrire les faits tels qu’ils sont advenus, ni à décrire le monde tel qu’il est matériellement, scientifiquement (constitution des êtres, habitudes de vie,…). Le texte nous montre lui-même sciemment ses contradictions à ce niveau-là. C’est donc que pour lui, l’essentiel n’est pas là.
d. En bonus
o Principe
Ajoutons quelques exemples tirés de d’autres passages de la Genèse, afin de montrer que la conclusion à laquelle nous venons d’aboutir n’est pas propre aux deux récits de la Création.
o Les « autres hommes et femmes »
Adam et Eve se retrouvent donc chassés du jardin d’Eden. Ils vivent donc seuls sur terre avec leurs deux enfants Caïn et Abel. Après le meurtre d’Abel, Caïn est condamné à errer sur la terre, qui est donc déserte à cette époque. Mais voilà qu’il s’inquiète « d’être tué par le premier venu qui [le] trouverait » (Gn4,15) ! Mais qui pourrait-il bien croiser : il n’y a personne sur terre que ses parents, et il vient de partir loin d’eux !
C’est d’ailleurs très étonnant : Caïn part donc au pays de Nod à l’Est d’Eden et là, « il s’unit à sa femme » (Gn4,17). Tiens ! Mais d’où elle sort celle-là ?
Quelques versets plus loin (Gn4,26), Seth fils d’Adam a un fils. Mais avec quelle femme ? Deux solutions : soit il s’est uni à sa mère ce qui ne semble pas très acceptable (cf. Lv20,11), soit il s’est uni à sa sœur (que la Bible aurait omis de mentionner), ce qui pose à peu près le même problème (cf. Dt27,20). Ou alors sa femme vient d’ailleurs, mais alors on a un problème puisque Adam, Eve et Seth sont censés être seuls sur terre (avec Caïn qui est parti au loin). Problème.
On a donc un problème dans la description de l’humanité. On voit que le texte s’en soucie peu ! Tout en faisant tout remonter à Adam, notamment grâce aux diverses généalogies, il fait intervenir à de multiples moments d’autres hommes et femmes.
Là encore on en déduit que ce n’est pas le but du texte. Autrement dit il ne cherche pas à nous raconter une histoire littérale de l’humanité. Ici, non seulement il n’est pas historiciste mais il n’est pas historique non plus : on parle de trous béants dans le récit qui le rendent non seulement peu plausible, mais même impossible. Ce n’est d’ailleurs pas une idée que nous plaquons sur le texte : c’est ce que le texte nous montre de lui-même !
o Le Déluge
Les chapitres 6 à 8 de la Genèse font le récit du Déluge. Là encore comme pour la Création on retrouve deux récits d’origines différentes entremêlés. Cela dément d’entrée la volonté d’un récit factuel mais passons. A cause de cela, on retrouve comme dans la Création des contradictions.
Par exemple, au chapitre 6 versets 19 et 20 : « De tout ce qui vit, de tout ce qui est chair, tu feras rentrer dans l’arche un mâle et une femelle, pour qu’ils restent en vie avec toi. De chaque espèce d’oiseaux, de chaque espèce d’animaux domestique, de chaque espèce de reptile du sol, un couple t’accompagnera pour rester en vie. » (on notera le style lourd et répétitif). Quelques versets plus loin : « De tous les animaux purs, tu prendras sept mâles et sept femelles ; des animaux qui ne sont pas purs, tu en prendras deux, un mâle et une femelle ; et de même des oiseaux du ciel, sept mâles et sept femelles, pour que leur race continue à vivre à la surface de la terre. » Là encore, il faudrait savoir ! Un ou sept ? Remarquons que les oiseaux sont explicitement nommés à chaque fois, la première pour dire « un couple », la seconde pour dire « sept couples ».
On notera également, comme dans la Création, des répétitions un peu absurdes. Alors que Dieu finit ses instructions au chapitre 6, on termine par « Noé fit ainsi. Tout ce que Dieu lui avait ordonné il le fit. » Et au verset suivant… Tout recommence comme si rien ne s’était passé, alors que Dieu vient de donner ses instructions ! Et Dieu réexplique qu’il faut monter dans l’arche, prendre des animaux, qu’il va y avoir un Déluge… Bref un fois de plus le récit se répète de façon étonnante : il ne cherche clairement pas à faire le récit de faits.
e. Bilan
On voit donc suite à ces différents exemples que la Genèse ne cherche pas à faire le récit d’évènements historiques. Mais cela se limite-t-il à la Genèse ? Pour répondre à cette question, nous allons prendre des exemples d’autres livres.
a. Dans l’Exode
Le passage de la Mer Rouge aux chapitres 14 et voisins de l’Exode est lui aussi une mosaïque de plusieurs textes d’origines variées (décidément c’est une manie !). Les deux traditions sont contradictoires en ce qui concerne les faits bruts, ce qui nous montre une fois de plus que le texte ne s’intéresse pas au détail des faits.
On peut tout cristalliser dans ces deux versets : « Moïse étendit le bras sur la mer. Le Seigneur chassa la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent. Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. » (Ex14,21-22) A nouveau c’est soit l’un, soit l’autre ! Soit Dieu a envoyé un fort vent pour chasser la mer sur le côté (le vent qui vient d’une direction, l’est en l’occurrence, ne peut pas chasser la mer de deux côtés différents en même temps), soit il l’a fendue en deux pour que les eaux forment une muraille à droite et à gauche (ce qu’aucun vent au monde ne saurait accomplir). Je ne nie la possibilité d’aucun des deux, puisque à Dieu rien n’est impossible. Par contre, ça ne peut pas être les deux en même temps.
b. Dans Josué
Terminons cette longue énumération par un dernier exemple, emblématique s’il en est. Au verset 12 du chapitre 10 du livre de Josué se trouvent quelques phrases en apparence anodine : « le soleil s’arrêta au milieu du ciel, il ne se hâta pas de se coucher pendant un jour entier ».
Comment comprendre ce verset ? L’interprétation séculaire de l’Eglise est simple : le Soleil tourne autour de la Terre. Si le Soleil s’arrête c’est qu’habituellement il se déplace, et donc qu’il tourne autour de la Terre. Le raisonnement est simple et découle directement de ce que le texte décrit. Il s’agit d’ailleurs d’un des versets sur laquelle l’Eglise s’appuyait pour réfuter les thèses de Galilée.
Il est aujourd’hui hors de doute que la Terre tourne effectivement autour du Soleil, et non l’inverse. Qu’en conclure ? Qu’il y avait bien sûr une mauvaise interprétation du verset. En quel sens ? En cherchant à décrire le monde physique à partir de la Bible. Ce n’est pas du tout ce que celle-ci cherche à faire ! En l’occurrence il s’agit de raconter un miracle montrant la force du Seigneur, peu importe qui tourne autour de qui.
Cet exemple me paraissait intéressant en ce qu’il montre de façon avérée comment une lecture scientifico-historiciste peu mener à des erreurs.
En terminant cette partie, il me paraissait intéressant de soulever d’autres erreurs auxquelles on peut aboutir en suivant la Bible d’un point de vue littéral, afin de montrer que cela ne se limite pas à aux aspects historique et scientifique.
« Quand homme commet l’adultère avec la femme de son prochain, cet homme adultère et cette femme seront mis à mort. » (Lv20,10) Voilà un verset que personne ne voudrait appliquer aujourd’hui, que l’Eglise ne demande pas de suivre et que Jésus n’a pas suivi non plus ! Il ne peut pas s’agir d’une vérité absolue à suivre à la lettre.
« Car aucun homme atteint d’une infirmité ne s’approchera [du Seigneur], qu’il soit aveugle, boiteux, défiguré ou difforme, qu’il soit un homme au pied ou au bras fracturé, un bossu ou un rachitique, quelqu’un qui a une tache dans l’œil, qui est affecté de gale ou de dartres purulentes, ou qui a les testicules écrasés. » (Lv21,18) idem
Il n’y a que deux exemples ici, on pourrait en donner beaucoup, beaucoup d’autres. Il est de nombreux principes que l’on ne peut suivre à la lettre dans l’Ancien Testament, et qui montrent qu’il faut donc dépasser la lecture littérale.
Nous nous demandions quelle lecture faire des textes sacrés ? Nous n’avons pas encore de réponse complète à cette question. En revanche, nous avons vu que la Bible nous montre que bien souvent elle ne s’intéresse pas, ou pas avant tout, à l’exactitude des faits dont elle parle. D’ailleurs, il serait impossible à de multiples titres de tenir l’exactitude de ces faits et affirmations tant d’un point de vue historique que scientifique (physique, zoologique…) ou encore moral. Les différents éléments historiques et exégétiques nous ont montré qu’il n’était pas possible de construire une vision d’ensemble de l’Histoire qui soit cohérente si l’on cherchait à conserver les faits bibliques dans leur expression littérale.
Nous rentrons maintenant dans le vif du sujet de l’exégèse. La première question à se poser pour pouvoir lire correctement un texte, c’est de se demander ce que l’auteur a voulu dire à travers ce texte.
Reprenons l’exemple du chant de Roland, qui compte les ennemis par centaines de milliers, des prouesses inimaginables des chevaliers francs qui pourfendent des foules innombrables… Si on lit le texte en pensant que l’auteur a voulu raconter comment la bataille s’est passée, nous faire en quelque sorte un rapport, on arrive à des conclusions absurdes sur les forces en présence. Si on comprend que l’auteur voulait raconter un exploit héroïque, on comprend que les chiffres importent peu et sont simplement là pour éclairer l’essentiel qui est ailleurs : l’héroïsme du chevalier. En fait les chiffres sont même complètement faux. Pour autant ils ne nous cachent pas la vérité, ils ne nous mentent pas. Ils n’ont jamais prétendu être vrais ! Ce serait un peu comme l’Odyssée de mensonge parce que les cyclopes ou les sirènes n’existent pas vraiment.
Voilà donc la question que nous allons maintenant nous poser. Précisons que nous allons nous cantonner au Pentateuque. Il y aurait des choses bien différentes à dire sur les autres livres, les Evangiles par exemple.
a. Présentation
C’est un point déjà évoqué succinctement sur lequel il nous faut revenir de façon un peu plus complète. Les textes du Pentateuque ont été écrits plusieurs siècles après les évènements qu’ils relatent. Ils sont d’ailleurs bien souvent composés de plusieurs écrits issus d’origines, de tradition et d’époques différentes. C’est la raison pour laquelle on trouve souvent des doublons dans les textes bibliques (nous en avons relevé quelques-uns). Cela explique aussi que le style soit si coupé, haché.
Ainsi les deux récits de la Création qui datent respectivement du VIème et IXème ou Xème siècle avant Jésus-Christ. Le livre de l’Exode daterait lui du VIIème siècle avant JC alors que l’Exode aurait eu lieu vers -1200, tant dans les datations historiques que bibliques, soit cinq cents ans plus tôt. Et ainsi de suite pour ces différents livres.
En faisant quelques recherches, j’ai ainsi découvert que l’on pouvait relever plusieurs anachronismes dans les textes bibliques, notamment en ce qui concerne les patriarches, ce qui n’est guère étonnant. Cela concerne notamment les peuples nommés, qui correspondent à ceux qu’Israël côtoie effectivement quelques siècles plus tard, mais pas ceux que les patriarches auraient dû côtoyer à leur époque. Passons.
b. Et Moïse ?
Pourtant la tradition scripturaire attribue le Pentateuque à Moïse. Serait-ce faux ? Avant toute étude, on remarquera que Moïse est le personnage principal du Pentateuque. Ce n’est donc pas absurde d’en parler comme des « textes de Moïse », puisque les évènements qu’il a vécu, les paroles qu’il a prononcées en sont d’une certaine façon « la source ».
Toutefois il apparait que cette appellation est avant tout une commodité de dénomination, doublée d’un sens véritable que nous venons de relever. Saint Augustin remettait déjà en cause la réalité de l’écriture mosaïque du pentateuque au IVème-Vème siècle, sans disposer évidemment des moyens que nous avons aujourd’hui, simplement en se basant sur une étude approfondie des textes.
Ce qu’il faut bien voir, c’est qu’on ne remet rien en cause en rejetant le fait que Moïse ait écrit lui-même les textes. Ils n’en sont pas moins valides ou inspirés ou vrais pour autant.
A ces arguments s’ajoutent évidemment les datations modernes, les évidences que nous avons relevées précédemment de recomposition de textes, de contradictions ou de divergences qui prouvent bien que ce n’est pas là l’œuvre d’un seul homme, ni même d’une seule tradition.
Au cas où cela serait tout de même nécessaire (je m’efforce pourtant d’accumuler autant d’arguments et d’exemples que possible, de façon aussi claire que possible), voici quelques éléments dans le Pentateuque qui contredisent que Moïse en soit la source. Ce ne sont que trois exemples parmi d’autres, probablement parmi les plus marquants.
§ Au début du Deutéronome, on trouve ces deux versets. « Voici les paroles que Moïse adresse à tout Israël au-delà du Jourdain, dans le désert. » (Dt1,1) « C’est au-delà du Jourdain que Moïs se décida à graver cette Loi et dit… » (Dt1,5) On notera une nouvelle répétition, mais surtout que l’auteur parle de Moïse à la troisième personne du singulier et au passé. De plus, il se situe visiblement en Israël et parle de l’époque où l’on était « de l’autre côté du Jourdain », époque visiblement révolue.
§ Allons à l’autre bout du Deutéronome où il est question de la mort de Moïse, qu’il a difficilement pu raconter lui-même. On nous dit notamment « Jusqu’à ce jour nul n’a connu son tombeau » (Dt34,6), ce qui induit clairement que l’auteur écrit très longtemps après cet évènement, et encore « il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse » (Dt34,10) ce qui va dans le même sens.
§ En Genèse 12,6 l’auteur prend la peine d’expliquer que « les Cananéens étaient alors dans le pays » (à l’époque d’Abram), suggérant clairement que ce n’est plus le cas aujourd’hui. Or les Cananéens partirent… lorsqu’Israël les chassa lors de la conquête de la Terre Promise, longtemps après la mort de Moïse.
c. Quelle conclusion en tirer ?
Puisqu’il apparait clairement que l’auteur des textes bibliques écrit plusieurs centaines d’années après les évènements évoqués, il n’en a manifestement pas été témoin lui-même. Il est même impossible qu’il connaisse des témoins de ces évènements. S’il s’appuie très probablement sur des textes plus anciens, des traditions orales… son but ne peut pas être de faire un récit détaillé d’évènements qu’il ne peut pas connaître. Moïse n’a pas connu Abraham ni Adam, n’était pas là dans le jardin d’Eden, n’a pas connu la descendance d’Adam et de Noé (et n’a pas pu en avoir de traces : l’écriture n’existait pas, même si on tient la datation biblique pour vraie). Voilà pour la Genèse. Quant aux quatre autres textes, leur auteur n’a pas vécu la sortie d’Egypte, ni la marche dans le désert, il écrit pendant l’Exil où le Temple a été détruit et les tables de la loi perdues, il n’a pas affronté les Amalécites et les autres peuples du désert, pas plus qu’il n’a entendu les discours de Moïse au peuple. Et encore une fois, il ne peut connaître aucun témoin de ces évènements ni en avoir de trace écrite puisque les Hébreux avaient probablement autre chose à faire dans le désert que de graver leur histoire sur des tablettes qu’ils n’avaient pas. Sans négliger du tout l’importance des traditions orales qui servent évidemment de support au récit, rappelons que l’on parle d’évènements qui ont eu lieu (ou auraient eu lieu) des centaines voire des milliers d’années auparavant.
Il s’agit donc d’un argument supplémentaire, ni le plus important, ni le plus convaincant certes, en faveur d’une lecture non historiciste des faits décrits dans le Pentateuque.
a. Idée générale
Puisque nous nous demandons quelle est l’intention de l’auteur, la solution la plus simple serait de lui poser la question directement. Pour cela il nous faut scruter les textes. Comme la déclaration d’intention n’est pas absolument évidente dans le Pentateuque (bien qu’elle soit plutôt claire nous le verrons), nous allons commencer par faire un détour par les Evangiles, afin de nous en servir comme de comparatifs. Ils permettront de mettre en exergue les éléments voulus dans le Pentateuque.
b. Exemple des Evangiles
o Chez Saint Luc
Prenons d’abord Saint Luc pour voir quelle intention il présente à son lecteur dans son évangile. Voici ce qu’il écrit en guise d’incipit : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des évènements qui se sont produits parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sureté des enseignements que tu as reçus. » (Lc1,1-4)
Deux éléments importants. D’abord, Luc parle de témoins directs et affirme même l’être lui-même : « au milieu de nous », « ceux qui furent dès le début témoins oculaires ». Ensuite, et cela va ensemble, il insiste sur son intention de rédiger un compte rendu aussi précis et exact que possible des faits : « après m’être informé exactement », « l’exposé suivi », « la sureté des enseignements ». Il précise dès le début que c’est « le récit des évènements » qui l’intéresse.
Luc annonce donc clairement son intention : réaliser un compte rendu précis et documenté des évènements dont lui et ses amis ont été témoins.
o Chez Saint Jean
Passons à Jean. Son évangile possède deux conclusions que je reproduis ici :
« Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. » (Jn20,30-31)
« C’est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est véridique. » (Jn21,24)
On retrouve les mêmes éléments qu’en Luc. L’auteur insiste sur le fait qu’il a été lui-même (ou sa source) témoin des évènements qu’il raconte. Par ailleurs il insiste sur le fait qu’il veut parler des faits (« témoigne des faits », « signes », « témoignage » qui est nécessairement un récit de faits). Leurs intentions sont claires.
o De façon générale dans les autres évangiles
De façon générale, les évangiles (y compris Matthieu et Marc chez qui la déclaration d’intention est moins directe, moins évidente et don non analysée ici) font l’effort de replacer les faits dans un contexte historique, géographique, culturel, proche et compréhensible par le lecteur, montrant donc que leur écrit veut présenter des faits crédibles, étant réellement advenus.
c. Et dans le Pentateuque ?
Ces déclarations d’intention mettent en relief l’absence de déclarations équivalentes dans le Pentateuque. Au contraire : au début de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome, on trouve plutôt une déclaration très vague du type « à un moment, quelque part… ».
Le livre de la Genèse s’ouvre sur un écrit poétique (au niveau du style c’est indéniable) tout le contraire d’une déclaration « d’historien » comme celle de Luc ! Il n’y a pas de meilleure façon de dire « l’exactitude des faits ne m’intéresse pas » que de commencer par une poésie (attention, je n’ai pas dit que la valeur du récit de la Création n’était que poétique) ! Voilà pourtant comment s’ouvre le Pentateuque.
Comment se termine-t-il ? Par le récit de la mort de Moïse déjà évoqué, qui ne fait donc qu’insister sur la distance de l’auteur d’avec les évènements, tout le contraire de ce que font Luc et Jean en insistant sur la présence à leurs côtés de témoins directs (et le fait qu’ils le soient eux-mêmes).
d. Conclusion
Bref, la déclaration d’intention des évangiles, celle d’historiens ou d’enquêteurs, met en lumière tout ce que le Pentateuque n’est pas. L’intention qu’il déclare lui-même n’est pas celle-là et l’écarte au contraire. Au-delà de toute analyse technique des textes, l’auteur nous explique directement quelle n’est pas son intention. En un mot comme en cent : la Genèse et le Pentateuque ne sont pas et ne prétendent pas être le récit de faits véridiques.
a. En bref
Après avoir détaillé en long, en large et en travers ce que le Pentateuque n’est pas en accumulant autant d’arguments différents que possible, il est temps d’adopter une posture un peu plus positive pour proposer quelque chose et une vision aussi cohérente que possible de ces textes.
A partir de textes et traditions préexistants, les auteurs du Pentateuque ont voulu présenter la volonté de Dieu pour l’Homme à travers l’histoire de leur rencontre.
Note : je sors cette phrase de mon chapeau, elle vaut ce qu’elle vaut. Nous allons détailler un peu pour voir ce qu’elle contient. Comme beaucoup a déjà été dit, nous n’allons pas systématiquement revenir dans le détail sur les arguments qui soutiennent tout cela : le but était justement de les exposer avant pour les avoir en main à ce stade de notre réflexion.
b. Parler de Dieu
Commençons par l’essentiel. Le but des textes bibliques, et du Pentateuque en particulier, n’est pas de nous parler du monde, de l’Histoire ou de la physique. C’est de nous parler de Dieu. C’est d’ailleurs par cela que la Bible et la Genèse commencent : « Au commencement, Dieu fit » (Gn1,1). Tout est toujours mis en regard avec Dieu, son action, sa volonté. Tout le reste est au service de ce but. Quel autre but d’ailleurs pourrait avoir la Bible que celui de nous parler de Dieu !? Les seules questions sont celles de la connaissance de Dieu et du salut de l’homme.
C’est d’ailleurs ce que nous disaient les évangélistes : ils disent vouloir (1) témoigner de leur rencontre avec Dieu, (2) faire en sorte que ce témoignage puisse ensuite soutenir la foi de ceux qui reçoivent la Parole et les mène donc vers le Salut (« Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la foi en son nom. » - Jn20,31).
Tous ces textes ont donc quelque chose à nous dire sur Dieu, sa relation avec l’homme (et réciproquement) et le salut de celui-ci. Je ne vais pas reprendre tous les passages de la Bible un par un pour montrer qu’ils vont en ce sens, mais cela serait possible. Nous le ferons succinctement pour les passages que nous avons déjà abordé dans notre argumentation.
Ajoutons un dernier élément, au risque d’être redondant. Qu’est-ce qui fait le salut de l’homme ? La grâce, la foi et les œuvres nous dit l’Eglise. Passons sur la grâce qui n’est pas de notre ressort. Nous avons donc besoin de la foi : raison pour laquelle la Bible nous parle de qui est Dieu, de comment Il entre en relation avec l’homme, avec cette cristallisation autour de Jésus, Messie annoncé par l’Ancien Testament et Sauveur manifesté dans le Nouveau Testament. Ensuite viennent les œuvres : voilà pourquoi la Bible nous parle de ce qui est bon et mauvais, et de la façon dont nous devons vivre pour nous convertir concrètement dans nos actes et pouvoir recevoir le salut. On retrouve les deux aspects évoqués précédemment et on voit surtout qu’eux seuls importent pour notre salut. Reconnaître Dieu et vivre avec Lui. Voilà de quoi dépend notre Salut. Notre entrée dans le Royaume ne dépendra en aucune façon de ce que nous dirons de la date de création de l’homme, du déroulement du Déluge ou du passage de la Mer Rouge.
a. Et l’Histoire dans tout cela ?
Cette approche exégétique ne conduit-elle pas à abandonner la dimension historique de la Bible, pourtant fondamentale ? Ne risque-t-on pas de perdre toute la valeur, la « sûreté » des textes en l’éliminant ainsi ?
Avant de répondre à cette question d’une importance capitale, une remarque. La réfutation de l’approche historiciste n’est pas idéologique, faite pour préférer cette approche exégétique à celle plus littéraliste. Au contraire : elle découle d’autres arguments que nous avons développés précédemment. Ce sont ceux-ci qui nous aident ensuite à mieux discerner entre les différentes approches exégétiques possibles (justement en éliminant celles qui ne le sont pas).
La réponse est évidemment non. On n’abandonne pas la dimension historique. Nous avons vu que la dimension historiciste des différents textes n’avaient pas de sens, tant scientifiquement que d’un point de vue exégétique. Pour autant rien n’oblige a priori à refuser le fondement historique de la plupart de ces récits ! Au contraire : il a bien fallu à un moment qu’il y ait un premier homme, une première femme, une première faute, et ainsi de suite. Il est d’ailleurs évident que certains textes perdraient de leur valeur si on lâchait ce fondement historique (par exemple l’Exode). Nous ne sommes donc pas en train de passer à une approche purement symbolique, ce qui pourrait être une grande crainte (à raison d’ailleurs).
Cela s’éclairera lorsque nous reviendrons plus précisément sur les trois passages que nous avons discutés précédemment (la Création, le Déluge, l’Exode).
b. Quelle vérité dans les textes bibliques ?
o Retour sur la notion de vérité
Deuxième crainte ou question que l’on pourrait avoir : cela ne remet-il pas en cause le fait que la Bible proclame la vérité ? Remettre en cause la vérité des faits narrés, n’est pas remettre en cause la vérité des textes ?
Là encore la réponse est bien évidemment non. Pour bien comprendre cela nous devons revenir à la notion absolument fondamentale de vérité. La vérité est profondément une. Elle ne saurait être plurielle. En revanche, elle se présente sous des rapports divers. Saint Thomas d’Aquin dit par exemple que si on considère une chose selon son être substantiel, selon qu’elle est absolument alors on parle d’un « étant », autrement dit on parle de « l’être ». Si on considère cette même chose selon la fin alors on dit qu’elle est « bonne ». Ainsi pour une seule et même chose, une seule et même réalité, une seule et même Vérité au sens fort, on dira plusieurs choses différentes, selon l’ordre de la bonté et l’ordre de l’étant. Ces deux aspects ne sont pas contradictoires, ils ne s’opposent pas l’un à l’autre, mais bien plutôt se complètent. Ce n’est pas parce que je parle seulement de l’être substantiel et pas de la bonté que ce que j’ai dit au sujet de l’être substantiel deviens faux, ou moins vrai. Ce sont des aspects différents.
Prenons un autre exemple plus simple, celui d’un gâteau. En considérant cette même réalité, un cuisinier en donnera la recette, un géomètre l’aire et le volume ou encore la circonférence, un chimiste la composition élémentaire, un gourmand le goût, et ainsi de suite. L’un a-t-il plus raison que l’autre ? Non bien sûr. Tout cela participe de la vérité pleine et entière.
Cela étant dit, il est évident que les aspects ne peuvent pas impliquer des choses contradictoires entre elles. Par exemple le géomètre ne peut pas dire « ce gâteau occupe un volume de 80L » tandis que le chimiste dit « il n’y a que 5 atomes dans ce gâteau » (ce qui implique que le gâteau est tout petit, et contredit le géomètre).
o La vérité dans la Bible
Dire que la Bible ne donne pas toujours la vérité historique ou scientifique, ce n’est pas dire que la Bible ne dit pas la vérité, ou diminuer la valeur de vérité de ce que dit la Bible. Il s’agit simplement de dire que la Bible ne parle pas de la vérité historique, ou plutôt (pour ne pas donner l’impression qu’il y aurait plusieurs vérités) de l’aspect historique de la vérité. La Bible ne parle pas de celle-là. Effectivement cela implique que la Bible ne dit pas toute la vérité, mais cela n’est pas vraiment nouveau ! Elle ne parle ni de la relativité générale ni de la physique quantique (vérités d’ordre scientifiques). Pourtant ne dit-on pas que la Bible dit toute la vérité ? Si bien sûr ! Mais selon un ordre de la vérité, selon un aspect de la vérité parmi d’autres : à savoir celui de Dieu, sa volonté, son action, etc…C’est sans doute le plus important d’une certaine façon, mais ce n’est pas le seul. Bien évidemment, cela amène à dire des choses vraies sous de nombreux autres rapports. Comme Dieu agit dans l’Histoire, on est amené à parler de celle-ci, de l’action que Dieu y a, de ce qui s’est passé (cf. livres des Rois, des Chroniques, des Maccabées…) mais toujours au service de cette vérité-là.
Je m’efforce d’être concis, j’espère avoir été malgré tout suffisamment clair et complet…
o La Bible nous ment-elle ?
Mais alors dire que certains éléments historiques de la Bible sont faux (par exemple l’histoire de la descendance d’Adam, les datations, l’existence du jardin d’Eden, le Déluge,…), n’est-ce pas dire que la Bible ment ? N’est-ce pas poser des contradictions, ce que nous avons prohibé deux paragraphes plus haut ? Là encore, non, pour une raison simple que nous avons déjà évoquée : les textes ne prétendent pas dire là quelque chose de vrai au sens littéral, historique, factuel. Le texte sacré ne nous demande pas de tenir ces éléments là pour vrais : ce ne sont pas ceux qui l’intéressent, il ne les a jamais prétendus vrais. Ce ne sont que des éléments de récit au service d’autre chose. Ils n’ont de sens que dans la perspective de cette fin. Encore une fois dans la chanson de Roland, écrite dans un genre épique, les chiffres sont au service d’autre chose : magnifier l’acte du chevalier. Le texte ment-il à ce sujet ? Non pas vraiment. Répondre oui, c’est n’avoir rien compris à ce que l’auteur fait. Certes les chiffres sont formellement faux, mais l’auteur les a sciemment inventés pour s’en servir autrement, et part du principe que son lecteur est conscient de cela et ne s’intéresse pas à cela. Cela ne diminue pas la vérité dont le récit parle.
Nous y reviendrons dans un instant avec des exemples concrets qui espérons-le serons plus clairs que cette explication de principes un peu abstraits.
a. Bilan préalable et liste des aspects à tenir
Avant d’entamer cette rapide reprise de trois textes, petit point rapide afin d’être bien au clair sur les principes et éléments principaux que nous avons posés précédemment et que nous devons donc continuer à tenir. On retrouve rapidement :
§ L’impossibilité de tenir nombre d’éléments du récit biblique (notamment : lieux, datations) ;
§ Le fait que les auteurs n’ont pas vécu lui-même les évènements qu’il raconte ;
§ Leur intention de nous parler de Dieu ;
§ L’importance de rester cohérent avec l’Histoire ;
§ L’importance de ne pas éliminer celle-ci du récit.
Nous allons voir que l’approche exégétique proposée permet de résoudre l’essentiel des paradoxes, questions, problèmes soulevés précédemment avec l’approche « littéraliste » ou « historiciste ». Quelque part, c’est le meilleur argument en sa faveur (en sus de ceux donnés précédemment dans la quatrième sous-partie) et à l’encontre de l’autre lecture : sa cohérence d’ensemble. Elle permet notamment de résoudre la difficulté que nous avions fait apparaître à l’aune de la lecture historiciste, à savoir : comment tenir à la fois les données de l’histoire et de la science, et le fait que la Bible proclame la vérité ? Nous l’avons en fait résolue en principe dans la sous-partie précédente.
Bien évidemment nous n’allons pas reprendre ces passages verset par verset, il y aurait de quoi écrire des encyclopédies entières. Nous nous contenterons donc d’une « vue d’ensemble ».
b. La Création, ou les créations
o L’intention des auteurs
Quelle est-elle dans ce cas précis ? Tout simplement nous dire quelle est la volonté de Dieu pour l’homme. Qui est l’homme, pour quoi est-il fait, qu’est-ce qui le fonde, de quoi est-il fait non pas matériellement mais substantiellement ? Quel est son rapport premier à Dieu, à l’autre ? Ce n’est pas le comment qui intéresse les auteurs, qui reprennent d’ailleurs la substance de vieux mythe païen pour leur faire porter un nouveau message : l’homme est fait pour et par l’amour, il est fait pour Dieu. Il est homme et femme faits pour aller ensemble vers Dieu.
Plus largement le texte veut nous dire pourquoi et pour quoi Dieu a fait le monde, et quelle est la nature profonde de celui-ci. Le monde est voulu et fait par Dieu, profondément bon par nature, et offert à l’Homme qui en a la charge.
Enfin, l’auteur veut exprimer la forte rupture de l’homme d’avec Dieu, en exprimant l’idée de cette faute originelle qui a ensuite entaché tout le genre humain.
Les auteurs utilisent d’ailleurs un style poétique, d’anciens mythes païens pour décrire une création merveilleuse du monde. Leur intention n’est clairement pas de faire un rapport factuel : ils choisissent au contraire des faits ou d’autres (d’où les deux récits) pour les mettre au service d’un même message : Dieu a fait le monde bon par amour, et l’homme en particulier, mais l’homme dès l’origine s’est séparé violemment de Dieu.
o Ce qui est au service du récit
Essayons de passer rapidement en revue tous les éléments de ces récits qui ne sont pas vrais au sens factuel, mais sont simplement au service de l’intention de l’auteur qui est de nous parler de Dieu. Nous avons déjà montré pour nombre d’entre eux qu’ils ne pouvaient de toute façon pas être des faits véritables. On énumère ainsi rapidement :
§ Les noms des personnages (Adam, Eve, Caïn, Abel…)
§ Toutes les dates et durées proposées, qui sont en revanche porteuses de symboles forts (la diminution progressive des durées de vie montre par exemple l’expansion progressive de la mort dans l’humanité)
§ Les lieux (le jardin d’Eden)
§ Le déroulé concret des évènements (l’homme qui nomme les animaux, le péché originel n’a pas consisté non plus en la consommation d’un fruit)
§ L’histoire de Caïn et Abel
o Ce qui est historique
Ce récit largement symbolique (noms, durées, formules utilisées, actes posés…) n’est néanmoins pas sans fondement historique. Il y a nécessairement eu un premier homme, une première femme, une faute originelle. Voilà les faits.
De là à savoir qui ils étaient, ce qu’ils ont fait, comment l’humanité a ensuite grandi, etc. impossible de le savoir, et ce n’est pas la question du texte. L’important est que cela soit arrivé.
A la limite, nous sommes sûrs que cela ne s’est pas passé comme raconté dans la Genèse, d’abord parce que le récit est volontairement imaginaire et ne cherche pas à raconter les faits précis, (un peu comme on est sûr que la guerre de Troie ne s’est pas passée comme dans l’Iliade) ensuite à cause de toutes les absurdités auxquelles on aboutirait. On peut simplement dire que dès l’origine l’humanité s’est d’une façon ou d’une autre coupée de Dieu. Le comment n’a pas d’importance : il n’a de conséquences ni sur notre connaissance ou notre reconnaissance de Dieu, ni sur notre salut.
o La question de la mort
Un argument qui revient souvent dans les thèses créationniste est le suivant : si on réfute le récit littéral de la Genèse en faveur d’une vision évolutionniste et de temps longs, on affirme nécessairement que des milliers d’êtres vivants sont morts et ont souffert avant que ne soit commis le péché originel, ce qui contredit les innombrables versets qui nous disent que la mort trouve sa racine et son origine dans le péché originel.
Comment procéder pour répondre ? Nous arrivons à une absurdité : d’une part il est certain que des millions d’êtres vivants sont nés et morts avant l’apparition de l’homme, d’autre part la Bible qui proclame la vérité nous dit que le péché originel est la racine et l’origine de la mort. Impossible de nier ces deux termes. Pourtant ils semblent se contredire. Comment faire ? Comme le disait Einstein, « un problème sans solution est un problème mal posé ». La solution réside dans la même réflexion que pour la question de la vérité dans la Bible précédemment : c’est une histoire de définition. De quelle mort parle-t-on ?
Pas de la mort physique en tout cas. Le corps matériel d’Adam et d’Eve (comprendre « des premiers hommes », peu importe leur nom, leur date de naissance et le comment du pourquoi) ne pouvait que vieillir. Ce n’est pas un corps glorieux, mais un corps « de ce monde » qui devait donc se dégrader. Si on essaye de prendre le récit de la Genèse à la lettre, on arrive à la même conclusion : « Je vous donne toutes les herbes, tous les arbres qui ont des fruits : ce sera votre nourriture. » (Gn1,29) Que je sache les concombres, courgettes, blé, maïs et autres légumes et herbes sont des êtres vivants ! Ils naissent, croissent, se reproduisent… et meurent ! Et comme Dieu les donne à manger aux animaux et aux hommes, il est certain que ces plantes meurent ! On voit apparaître un nouveau paradoxe dans la vision littéraliste. Et surtout si on reste sur le plan de la mort physique on arrive à l’énorme contradiction soulevée au paragraphe précédent, ce qui est inacceptable. Il est nécessaire pour rester cohérent d’affirmer que la mort physique existait avant le péché originel. Quant à la mort physique de l’homme, c’est une autre question, nous l’aborderons rapidement dans quelques instants.
Nous avons éliminé la mort physique. De quelle autre mort peut-il s’agir ? Très certainement de la mort spirituelle, celle de l’enfer. Voilà une vision bien plus cohérente, qui déplace le problème de la mort et résout donc le paradoxe précédent, tout en conservant toute la gravité de la situation et même en l’augmentant puisque la mort de l’enfer est bien plus grave que celle du corps. Enfin elle fait le lien entre péché et salut, ce qui est tout de même bienvenu. On pensera également à cette phrase de Jésus : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps » (Mt10,28). Le vrai problème, la mort véritable, c’est celle de l’âme.
o Et la souffrance ?
Plus largement que la seule mort, on accepte donc que la souffrance physique apparaisse dès avant le péché originel. Eh bien oui, tout à fait. Mais est-ce vraiment gênant ? D’une part la souffrance physique est indispensable à la vie dans ce monde (perdre ce sens est une maladie grave) : nous avons besoin de savoir que nous sommes en train de nous tordre la cheville ou de nous bruler pour réagir. Même Adam dans son jardin d’Eden aurait eu mal au pied en se cognant contre un arbre dans une lecture littéraliste j’imagine ! Notre corps est construit comme cela.
En revanche, on peut tout à fait imaginer qu’il n’y avait pas de souffrance « spirituelle » puisqu’il n’y avait pas de péché, pas de séparation d’avec Dieu et que toute souffrance physique ou psychologique était saintement vécue.
o Bonté de la Création
Mais alors la Création est-elle bonne malgré cela ? Bien sûr nous dit Saint Thomas ! En fait la Genèse nous dit que le monde, dans son tout et dans chacune de ses parties est bon en soi. Mais cela ne veut pas dire que chaque chose est bonne pour l’homme. Même dans une lecture littéraliste, la morsure du serpent serait probablement mauvaise pour l’homme. Et pourtant le serpent est une créature bonne. Dire que certaines choses sont mauvaises l’homme n’est donc pas contraire à la bonté de la création.
Si on dit que ce qui est mauvais pour l’homme est mauvais tout court, alors que dire des maladies ? La peste par exemple, qui a tué des millions de personnes, est mauvaise pour l’homme. Et elle est nécessairement créée par Dieu, car toute chose est créée par Dieu. Donc Dieu crée des choses mauvaises ? On arrive à des choses bizarres… et puis on a un peu de mal à imaginer comment d’un coup le péché humain aurait mis en branle tous les mécanismes physiques, chimiques, géologiques, biologiques, et autres qui conduisent aux tremblements de terre, aux tsunamis, aux cyclones, aux épidémies, aux cancers etc…
Cette position ne remet donc pas du tout en cause la bonté de la Création.
o Naissance du premier homme
Deux questions en particulier au sujet du premier homme, ou des premiers hommes (l’Eglise est traditionnellement monogéniste, c’est-à-dire qu’elle défend l’idée d’un unique couple originel, sans que cette position soit un absolu pour autant, mais passons). Comment sont-ils apparus, et étaient-ils mortels ? Cette question est à entendre bien entendu avant le péché originel.
Commençons par la première question. Nous sommes donc il y a quelques milliers ou dizaines de milliers d’années, quelque part dans le monde, les animaux et notamment les hominidés étant présents sur Terre depuis plusieurs dizaines de milliers d’années voire plus. Et soudain…
Deux possibilités. Soit le ou les premiers hommes sont véritablement apparus ex nihilo au milieu d’une plaine. Dieu leur a donné un corps bien particulier, très semblable et même quasiment identique, tant phénotypiquement que génotypiquement à celui des hominidés de l’époque (peu importe quand). Soit Dieu a pris un (ou plusieurs) petit bébé hominidé à naître (ou un individu adulte, mais là c’est quand même beaucoup plus gênant) et lui a insufflé une âme humaine. Il y a alors un véritable saut ontologique dans la nature de l’individu. Ainsi fut le premier homme.
En soi, rien n’interdit de trancher pour l’une ou l’autre option, tant d’un point de vue exégétique que philosophique ou scientifique. Aucune des deux options ne contredirait la foi ou la science. Ce qui compte, c’est que ce soit Dieu qui ait fait et voulu l’homme (foi), et que celui-ci ait un corps d’hominidé (science). Libre à chacun de penser ce qu’il veut à ce sujet !
A titre personnel, je trancherais plus volontiers pour la seconde option. Dieu ayant fait une création belle et bonne en elle-même, tout à fait capable de « fonctionner » par elle-même, je trouverais ça plus cohérent et plus proche de son « mode d’action habituel » qu’Il ait agit ainsi plus discrètement et à partir de la nature qu’il avait déjà faite. Mais en soi, l’autre option me va très bien aussi !
Quant à la date exacte, c’est une non question. Un, nous n’avons aucun moyen de le déterminer puisque d’un point de vue scientifique, un hominidé avec âme et un hominidé sans âme c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Deux, on s’en moque éperdument, ça n’a rien à voir avec notre foi ni notre salut !
o Mort du premier homme
Le (ou les) premier homme était-il mortel ? Physiquement, oui. Il faut imaginer notre lascar se baladant quelque part en Afrique ou au Proche-Orient il y a quelques milliers d’années : il avait bien nécessairement un corps mortel, puisque Dieu a fait un monde où les lois de la physique l’impose (et comme chacun sait, Dieu ne se contredit pas lui-même).
Mais mourait-il ? Ou en tout cas, serait-il mort s’il n’avait pas commis le péché originel ? Voilà une question bien différente. Là encore, deux possibilités : soit il mourait effectivement d’une mort paisible et calme, en tout cas « en Dieu » pour rejoindre directement le Royaume, soit il était retiré de ce monde avant sa mort, comme Elie sur son char de feu ou encore Marie à l’Assomption. Dans ce cas d’une certaine façon il ne mourait pas. Là encore, rien n’interdit l’un ou l’autre scénario, qui sont je crois tous deux acceptables. De toute façon, là encore rien n’impacte notre foi ou notre salut, donc libre à chacun de penser ce qu’il veut, même si c’est faux ça ne change pas grand-chose !
c. Le Déluge
o L’intention des auteurs
Elle est assez claire : on vient de nous expliquer au chapitre 3 le péché originel, au chapitre 4 le péché fratricide de Caïn, et après un chapitre 5 « technique » (généalogique) on commence le chapitre 6 par « le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée ». Autrement dit : le mal est là, l’homme fait le mal, et le mal se répand. On a bien insisté dessus. Maintenant, Dieu voit cela. La question est que va-t-Il faire ? Et c’est d’ailleurs une question que l’homme se pose, d’autant plus radicalement à l’époque de l’écriture de ces textes que les religions païennes voisines y apportent des réponses très variées (beaucoup plus que dans le monde judéo-chrétien d’aujourd’hui). Quelle est la réponse de Dieu face au mal ?
Le texte y apporte une réponse assez claire. En effet, il commence par la réponse la plus naturelle : Dieu décide de tout détruire. Et il s’acharne à montrer ensuite comment Dieu décide en fait de sauver l’homme malgré son péché pendant plus de trois chapitres. Car la conclusion finale c’est bien celle-là : enfin de compte Dieu ne détruit pas l’homme. Et même bien au contraire, il décide de forger une alliance avec lui ! En fait le texte reprend la vision répandue d’un Dieu qui se venge pour montrer justement que le Vrai Dieu fait différemment. Et il insiste ! Ainsi on trouve ce passage « Je vais amener le déluge des eaux sur la terre pour exterminer de dessous le ciel toute chair ayant souffle de vie. Mais j’établirai mon alliance avec toi, tu entreras dans l’arche. » (Gn7,17-18) Juste après avoir dit qu’il allait tuer tout le monde il explique que justement non, il ne va pas tuer tout le monde ! Dans les passages qui suivent, Dieu déploie avec Noé une grande énergie pour sauver non seulement ce dernier, mais encore sa famille et toutes les espèces animales. Autrement dit « tout ce qui a souffle de vie sur cette terre ». L’opposition est presque drôle…
Notons d’ailleurs que si on ne dit pas que le texte est au service de cette idée (expliquer que Dieu ne détruit pas et ne se venge pas mais au contraire sauve) et qu’on préfère prendre le texte de façon littérale, on se retrouve avec l’idée bien embêtante d’un Dieu qui change d’avis (il se « repend » notamment en Gn6,6)..
o Ce qui est au service du récit
A peu près tout.
Pour voir cela, trois choses sont importantes, en sus de celle qui sera donnée dans le point suivant.
D’abord, nous l’avons déjà dit, ce passage est très évidemment une recomposition à partir de deux textes ou traditions. D’où les répétitions et lourdeurs, comme à la fin du chapitre 6 (à partir du verset 13) où Dieu explique deux fois à Noé la même chose, à savoir qu’il va y avoir un Déluge et qu’il devoir construire une Arche.
Ensuite il est bon de savoir que l’histoire du Déluge est une reprise de mythes largement antérieurs au texte biblique, notamment le mythe mésopotamien de Gilgamesh (2600 av JC) dans lequel on trouve le récit d’un Déluge très semblable. Il est à noter que le mythe de Gilgamesh fait partie des mythes fondateurs de la civilisation mésopotamienne que le peuple Hébreux côtoie en Israël (et en Exil). Les auteurs ont donc probablement voulu reprendre un mythe païen pour lui faire porter un message nouveau sur le Dieu auquel eux croyaient et qu’eux-mêmes avaient rencontré. Bref, on reprend le matériau littéraire et culturel qu’on a à disposition autour de soi, et on essaye de parler de Dieu avec, un peu comme d’une autre façon l’Eglise a « récupéré » les fêtes païennes du solstice d’hiver en y plaçant la fête de Noël (qu’on aurait pu mettre n’importe où après tout) en profitant de ce matériau pour lui faire porter un sens nouveau : la lumière qui va peu à peu nous sortir de la nuit de l’hiver, ce n’est pas une divinité païenne ou une idole, c’est en fait Jésus, Dieu fait homme (confère le fameux verset d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi. » - Is9,2).
Il apparait donc avec évidence (il apert !) que tout le matériau du récit est en l’occurrence au service du message. Celui-ci, contrairement à la Genèse où l’évènement du péché originel a une importance du point de vue de la foi et donc du texte, n’est pas du tout tourné vers l’évènement mais seulement vers ce message. Cela se voit d’ailleurs aux nombreux éléments symboliques utilisés, comme le chiffre sept pour les couples d’animaux, ou encore le très symbolique « un couple de chaque espèce ».
o Ce qui est historique
Nous venons de le dire, ce texte n’est pas et ne se veut pas historique. Les contemporains des auteurs connaissent eux aussi le mythe de Gilgamesh, et les auteurs savent bien que les lecteurs ne les prendrons pas au sérieux d’un point de vue historique. Il ne cherche d’ailleurs pas à être précis et se soucie peu des contradictions. Encore une fois, si on s’attache à ces éléments, on rate le message. (Un peu comme si on accusait la fable du Loup et de l’Agneau de ne pas être « réaliste » sous prétexte que des animaux parlent. Oui bien sûr en un sens c’est vrai, mais c’est complètement à côté de la plaque comme remarque !)
Par ailleurs il serait absolument impossible de tenir la véracité de ce récit au vue de nos connaissances sur l’Histoire de l’Humanité et de la Terre. Rappelons qu’on parle d’une crue de plusieurs kilomètres de haut ayant duré plusieurs mois et détruit toute trace de vie sur Terre il y a au plus quelques milliers d’années. Un tel évènement aurait dû laisser des traces indélébiles et évidentes à la surface du globe tout entier. La totalité de la planète, recouverte d’eau salée serait devenue incultivable et dépourvue de toute végétation pour une durée prolongée. Enfin il aurait fallu que les animaux parviennent à recoloniser toute la planète en quelques milliers d’années à partir d’un point (et d’un couple ou sept !) unique. Bref, ça n’a tout simplement aucun sens. Pour les autres incohérences, et elles sont nombreuses, je renvoie à la première partie.
d. L’Exode
o L’intention des auteurs
C’est le grand évènement fondateur de l’Histoire d’Israël. Israël a été sauvé du pays d’Egypte grâce à la main de Dieu, a fait à cette occasion une expérience unique et exceptionnelle une rencontre forte avec son Dieu qui l’a guidé. Voilà ce qui ressort du texte, voilà ce que les auteurs ont voulu transmettre. En effet, voilà ce qui concerne Dieu et l’homme.
o Ce qui est historique
On peut le résumer en quelques points :
§ Le peuple d’Israël a vécu en Egypte ;
§ Ce temps était vécu comme une oppression ;
§ Il en est sorti guidé par un grand prophète, Moïse ;
§ Dieu s’est manifesté de façon extraordinaire au peuple à l’occasion de cette sortie d’Egypte ;
§ Cette expérience est devenue fondatrice pour Israël.
Ce qui compte, c’est qu’Israël est effectivement sorti d’Egypte et qu’il en est sorti effectivement guidé par Dieu. Cela est essentiel pour soutenir les vérités de foi, les choses que le texte proclame sur Dieu, sur l’homme et plus simplement sur la foi d’Israël.
o Ce qui est au service du récit
En revanche, savoir comment cela s’est passé n’est pas fondamental. On peut donc remettre en doute les plaies d’Egypte, la destruction de l’armée de pharaon (difficile d’imaginer qu’un tel évènement n’ai pas laissé de traces et qu’aucun des nombreux ennemis de l’Egypte n’aient alors profité de cette double faiblesse subite : plus de roi et plus d’armée), les chiffres donnés (600 000 hommes ? Plus femmes et enfants ? Donc 2-3 millions de personnes ? Pour rappel on estime la population égyptienne de l’Egypte antique entre 1 et 7 millions au maximum…), le coup de la mer qui se fend en deux (sinon pourquoi a-t-on entremêlé cela d’un récit où le vent souffle, pourquoi ce mélange avec des versions différentes ?). En soi, rien n’empêche formellement que cela se soit passé ainsi, mais le texte semble plutôt indiquer le contraire, de par son style résolument épique et par les détails qu’il donne. Bien évidemment, on peut tout à fait renoncer à ces éléments « accidentels » (au sens philosophique) tout en maintenant la véracité « de fond » (le départ d’Egypte guidé par Dieu).
A titre indicatif, on pense aujourd’hui qu’il y a eu plusieurs exodes en plusieurs phases de différentes parties du peuple hébreu.
e. Bilan
J’espère avoir réussi à travers ces trois très rapides études à proposer une vision cohérente, qui fasse à la fois la synthèse de l’exégèse et des connaissances autres, ce qui me parait être un enjeu majeur. J’espère surtout avoir montré que cette approche exégétique (c’est-à-dire ce qui est exprimé dans l’ensemble de cette partie, pas seulement dans la sixième sous-partie) résout l’ensemble des problèmes que nous avions soulevé. C’est d’ailleurs la raison qui pousse à la défendre : avec les données qui sont les nôtres, pour tout tenir ensemble, c’est la solution qui s’impose d’elle-même.
Il est temps de répondre à une dernière question, avant d’en avoir tout à fait fini avec cette grande question ! Ce qui a été développé ici est-il compatible avec ce que nous dit l’Eglise ? J’ai la grande joie de répondre oui ! Et même mieux : l’Eglise va dans ce sens.
Pour cela, nous allons rapidement reprendre quelques textes ou passages emblématiques, certains de mon choix, d’autres avancés pour étayer les thèses créationnistes.
En l’occurrence, je reprends les textes de « Rémi Plus » que tu m’as envoyés.
« Les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament ont été écrits sous l’inspiration du Saint-Esprit et ils ont ainsi Dieu pour Auteur. » (Proventissimus Deum – Léon XIII – 1893)
Tout à fait d’accord, rien de ce que nous avons dit ne remet cela en cause, et réciproquement !
« Certains osent fausser le sens de la définition du Concile du Vatican qui proclame Dieu auteur des Ecritures, reprenant ainsi une opinion bien des fois condamnée, selon laquelle l’inerrance de l’Ecriture ne s’étendrait qu’à ce qui concerne Dieu, les choses morales et religieuses. En outre, le sens littéral de l’Ecriture et l’exposé qu’en ont élaboré, sous la vigilance de l’Eglise, tant et de si grands exégètes, doivent céder, selon les décrets fallacieux de ces maîtres, devant l’exégèse nouvelle, qu’ils appellent symbolique et spirituelle » (Humani Generis - Pie XII – 1950)
J’espère avoir suffisamment insisté pour dire que le sens littéral n’est pas du tout éliminé au profit du « symbolique et du spirituel ». Nous avons au contraire fait l’effort de voir tout ce que la Bible nous narrait « d’historiquement vrai » dans les passages de la Genèse et de l’Exode. Nous avons également répété à plusieurs reprises que ce sens littéral, ou historique, était bien souvent indispensable, notamment dans le cas du péché originel. Il faut en revanche discerner selon les cas et les détails des textes (qui ne peuvent être tous tenus, au risque de contradiction), nous l’avons bien montré. Il ne semble donc pas que ce texte s’oppose à l’exégèse proposée. Nous avons également montré qu’au-delà de toute interprétation, il s’agissait de suivre l’intention que les textes et leurs auteurs manifestent eux-mêmes.
« Dès la fin du XVIIIème siècle le christianisme se mettait à remorque de la raison ; il faut plier les textes à la mode du jour. » (Discours à la Commission Biblique Pontificale – Paul VI – 1974)
Il ne s’agit évidemment en aucun cas de « mode ». Bien au contraire, il s’agit d’apports solides et sûrs permis par la science, notamment historique et d’étude des textes. L’Eglise s’est d’ailleurs toujours félicitée de ces progrès qui lui permettent d’entrer dans une compréhension toujours meilleure de la Parole de Dieu.
« Le Père Lagrange mettait en cause un autre caractère des critiques : le dessein arrêté de ne pas accepter le surnaturel. Ces remarques conservent, aujourd’hui encore, un caractère d’urgence et d’actualité. » (Idem)
Là encore, nous ne sommes pas tombés dans cette erreur : nous sommes tout prêts à accepter que l’homme ait été créé ex nihilo (simplement pas de la façon décrite dans la Genèse), et avons insisté pour dire que Dieu avait sorti Israël d’Egypte en se manifestant par de grands signes (mais en disant qu’il ne s’agissait probablement pas de ceux décrits dans l’Exode). Plus « simplement », il n’y a aucun doute sur le fait que Dieu ait véritablement créé l’Univers et tout ce qui le compose, qu’il ait suscité la vie, qu’il fasse chaque homme, etc. Voilà de l’action divine surnaturelle ! Surnaturel : pas de problème.
« La vérité divinement révélée, que contiennent et présentent les livres de la Sainte Ecriture, y a été consignée sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Notre Sainte Mère l’Eglise, de par sa foi apostolique, juge sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Eglise elle-même. » (Dei Verbum n° 11 – Concile Vatican II – 1965)
Reconnaissance de l’inspiration pleine et entière : déjà vu, pas de souci.
« Par conséquent, puisque tout ce que les auteurs inspirés ou hagiographes affirment doit être considéré comme affirmé par l’Esprit Saint, auteur invisible et transcendant, il faut par conséquent déclarer que les livres de l’Ecriture enseignent fidèlement, fermement et sans erreurs la vérité que Dieu pour notre salut a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées. » (Discours aux Membres de la Commission Biblique Pontifical – Benoit XVI – 2009)
Formidable ! C’est justement ce que nous disions ! « La vérité que Dieu pour notre salut a voulu […] » La vérité qui intéresse les Lettres sacrées, celle qui intéresse la Révélation, celle qui intéresse Dieu, c’est celle de notre salut ! C’est bien à l’aune de cela qu’il nous faut lire l’Ecriture : en nous demandant quelles sont les vérités qui y sont mises pour notre Salut. On voit donc que ce texte non seulement ne s’oppose en rien à ce que nous disions mais même va dans ce sens !
Voici quelques textes ecclésiaux qui me semblent manifester parfois avec éclat la validité de ce que nous avons développé… Et l’impossibilité devant laquelle on se trouve de lire « historiquement » les textes de la Genèse. Je pense en particulier au quatrième extrait qui me parait absolument lapide et imparable.
« Il faut que l’interprète de la Sainte Écriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles. Pour découvrir l’intention des hagiographes, on doit, entre autres choses, considérer aussi les « genres littéraires ». Car c’est de façon bien différente que la vérité se propose et s’exprime en des textes diversement historiques, ou prophétiques, ou poétiques, ou même en d’autres genres d’expression. » (Dei Verbum, n°12 – Concile Vatican II – 1965)
Où l’on voit que la question de l’interprétation est bien celle de la volonté de l’auteur, et que celle-ci s’exprime très diversement selon les genres littéraires, comme par exemple dans le genre poétique (qui est celui des deux premiers chapitres de la Genèse).
« Avant tout, il est nécessaire de reconnaître dans la vie de l’Église le bénéfice provenant de l’exégèse historico-critique et des autres méthodes d’analyse du texte développées récemment. Dans l’approche catholique de la Sainte Écriture, l’attention à ces méthodes est indispensable. » (Verbum Domini, n°32 – Benoit XVI – 2010)
« L’histoire du salut n’est pas une mythologie, mais une véritable histoire et pour cela elle est à étudier avec les méthodes de la recherche historique sérieuse. » (Idem)
Comme nous le disions, l’Eglise a toujours valorisé ce que les diverses sciences pouvaient apporter à la compréhension de l’Ecriture Sainte, y compris l’histoire !
« On n’est fidèle à l’intentionnalité des textes bibliques que dans la mesure où on essaie de retrouver, au cœur de leur formulation, la réalité de foi qu’ils expriment et qu’on relie cette réalité à l’expérience croyante de notre monde. » (L’interprétation de la Bible dans l'Église -Commission Biblique Pontificale – 1993)
C’est exactement ce que nous avons développé ! La question est celle de la réalité de foi.
« La question des origines du monde et de l’homme fait l’objet de nombreuses recherches scientifiques qui ont magnifiquement enrichi nos connaissances sur l’âge et les dimensions du cosmos, le devenir des formes vivantes, l’apparition de l’homme. Ces découvertes nous invitent à admirer d’autant plus la grandeur du Créateur, de lui rendre grâce pour toutes ses œuvres et pour l’intelligence et la sagesse qu’il donne aux savants et aux chercheurs. » (CEC n°283)
Alors là vraiment c’est impossible de faire plus clair et plus direct !
« Parmi toutes les paroles de l’Écriture Sainte sur la création, les trois premiers chapitres de la Genèse tiennent une place unique. Du point de vue littéraire ces textes peuvent avoir diverses sources. Les auteurs inspirés les ont placés au commencement de l’Écriture de sorte qu’ils expriment, dans leur langage solennel, les vérités de la création, de son origine et de sa fin en Dieu, de son ordre et de sa bonté, de la vocation de l’homme, enfin du drame du péché et de l’espérance du salut. » (CEC n°289)
A nouveau cela me parait correspondre exactement à ce que nous avons développé précédemment. On notera en particulier la liste des vérités que passe le récit de la Création : elle correspond à celle proposée auparavant, et le déroulé factuel ou la date de la création (ou tout autre détail concret au choix) n’y figurent pas.
« Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu’aucun mal ne puisse y exister ? Selon sa puissance infinie, Dieu pourrait toujours créer quelque chose de meilleur (cf. S. Thomas d’A., s. th. 1, 25, 6). Cependant dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu librement créer un monde " en état de voie " vers sa perfection ultime. Ce devenir comporte, dans le dessein de Dieu, avec l’apparition de certains êtres, la disparition d’autres, avec le plus parfait aussi le moins parfait, avec les constructions de la nature aussi les destructions. Avec le bien physique existe donc aussi le mal physique, aussi longtemps que la création n’a pas atteint sa perfection (cf. S. Thomas d’A., s. gent. 3, 71). » (CEC n°310)
Au sujet du mal et de la mort. On voit bien la notion du mal physique et la confirmation de son existence dans la Création de Dieu.
Il ressort assez clairement de tout ceci que non seulement ce que nous avons développé ici ne contredit en rien les affirmations de l’Eglise, mais bien plus encore que nous n’avons fait en fait que reformuler et représenter ces mêmes injonctions de l’Eglise ! Nous sommes donc bien dans l’Eglise (ouf!).
Inutile de faire un grand résumé de tout ce qui a été dit. S’il n’y avait que deux choses à retenir, ce serait les suivantes. D’abord ne pas tenir la Bible pour un récit historique ne conduit pas à tout envoyer promener ! Ce n’est pas parce que l’on ne lit pas le récit de la Genèse comme historique au sens premier que l’on envoie tout promener par-dessus les roses. Au contraire : c’est une étape indispensable pour comprendre ce que les auteurs ont vraiment voulu nous dire. Ce n’est pas la porte ouverte à toutes les interprétations : le sens littéral garde son importance et surtout l’Eglise dépositaire de la Parole est là pour guider les interprètes et éviter les erreurs. Nous avons d’ailleurs pris soin de vérifier que nous étions parfaitement « dans les clous » vis-à-vis de son Magistère. Il n’y a donc aucune crainte à avoir, au contraire. Cela ne mène pas non plus à une invasion du matériel, du temporel et du scientifique au détriment du spirituel. De très nombreux textes pontificaux et ecclésiaux sont là pour nous mettre en garde contre cette erreur. Nous l’avons je crois montré : il est possible de garder un juste équilibre. C’est d’ailleurs ce que l’Eglise s’efforce de faire, ainsi que les dernières citations l’ont montré.
Au contraire, et ce serait la deuxième chose à retenir, il est possible et important de construire une vision équilibrée qui prenne compte à la fois des apports des diverses sciences et du contenu des textes bibliques pour en faire la synthèse, chacun restant à sa juste place. Il est indispensable de construire cet équilibre sans ne jamais lâcher aucun des termes, c’est-à-dire sans ne jamais lâcher aucun des très nombreux aspects qui font la vérité. Sinon, au lieu de s’approcher de cette vérité, on s’en éloigne en omettant volontairement ce qui y participe. En fait, face aux problèmes apparemment insolubles, il ne faut jamais renoncer à un des termes au risque de renoncer à la vérité, mais bien plutôt « reposer le problème autrement » comme nous l’avons fait à plusieurs reprises, pour trouver la solution, la définition, la vision qui permet de tout rassembler en une synthèse complète.
Le tout pour la plus grande Gloire de Dieu, et le Salut de nos âmes !