Comment porter un regard vraiment chrétien sur la nation moderne (c'est-à-dire au sens de société politique) ? Et donc : comment nous rapportons-nous à notre propre nation, et aux autres ?
Jean-Paul II est l'un des rares à avoir beaucoup travaillé la question culturelle et nationale... Mais peu politique. Donc je m'appuie sur Gaston Fessard.
Le but n'est pas de donner une liste de critères de discernement, mais de réfléchir à notre relation.
Nous nous préparons à vivre une élection présidentielle. La campagne a déjà commencé. Notre regard sur la société politique est convoqué. La société politique se définit par des rapports de droit et d'autorité. Elle est souveraine : il n'y a pas d'autorité qui lui serait supérieure.
Le principe d'unité de la société familiale, c'est la génération : un acte passé. Le principe d'unité de la société politique est un principe final, situé dans l'avenir Dans la société politique, on cherche s'unir pour bâtir une société, une civilisation...
Ces deux principes d'unité impliquent deux régimes d'autorité différents, et une irréductibilité d'une société à l'autre.
Nous sommes membres d'une société dans laquelle nous avons une influence par notre vote, par notre parole... Même sans être homme politique nous avons une zone d'influence... et donc de responsabilité. En cela, nous participons à l'autorité de la société politique.
Comme séminariste et prêtre, cela est accentué.
Dans le droit canon, (n°285) les prêtres ne remplissent pas à de charges impliquant usage de l'autorité publique, (n°287) les clercs s'appliquent à construire la paix, la justice et l'unité (ensemble), ils ne prennent pas de part active dans des syndicats ou des partis politiques. Donc forme de culture du retenu. Par exemple : on ne dit jamais tu dois voter pour Untel. En revanche l'Eglise a pu dire : telle affirmation politique est incompatible avec la foi chrétienne, voir l'adhésion à tel parti est incompatible avec la foi. Donc : prudence, même quand on me demande mon avis comme clerc. En tout cas je ne peux pas présenter une option comme étant la seule option chrétienne possible. Donc : prudence.
Remarque : même d'un point de vue technique, c'est extrêmement complexe. Alors d'un point de vue moral...
Comme chrétien, nous avons une culture de distinction du spirituel et du temporel. Mais le salut et la charité passent par du temporel, donc on ne peut pas séparer les deux. Par ailleurs, tout acte libre que je pose est posé devant Dieu (Blondel : je résous pratiquement la question du sens de ma vie), y compris donc mes actes politiques. Surtout que ces derniers concernent les rapports des hommes entre eux.
Souvent pour les cathos ce n'est pas évident... La question familiale et sexuelle, oui on est à fond. La question sociale et politique, beaucoup moins... On a alors un rapport assez païen à la chose politique.
Difficile à définir... On ne sait même pas si c'est une science ! Fessard : oui c'est une science, mais pas pratique (elle ne nous dit pas ce qu'il faut faire).
Quel est l'objet de la science politique ?
Première option : la cité particulière (la nation), et : l'utile détermine l'honnête. Ce qui est bien est ce qui est utile à la cité. Vision antique (païenne). Et donc : il n'y a rien de plus grand dans la vie morale que de contribuer au bien de la cité (son expansion, sa prospérité, sa culture). Ce qui sert ce bien est bon.
Deuxième option : la cité particulière, comme réalité naturelle (au sens biologique). Approche positiviste. Alors l'utile est sans rapport avec l'honnête. La politique n'a aucun rapport avec la morale. Pour Fessard l'exemple de cela est Mauras. Il faut servir la cité, mais cela n'a rien de moral.
Troisième option : la cité particulière, comme réalité humaine. Donc il y a un lien entre politique et moral... ce qui n'est pas honnête peut être utile. Donc dans certains cas une décision politique bonne est moralement mauvaise. Le but politique c'est le bien terrestre de la société particulière. Le but moral concerne un bien spirituel ou éternel. Parfois les deux concordent, mais pas toujours. Beaucoup de cathos sont ici. Fratelli tutti tape en plein là-dedans. Exemple : le principe diviser pour régner. Dois-je fomenter la guerre civile chez mes voisins ?
C'est ici que je comprends que je ne peux pas aborder la question politique sans aborder la question de l'ensemble de l'humanité. Là la question change complètement (ce n'est pas qu'une question d'échelle), elle devient : qu'est-ce qui est bon pour l'humanité.
Quatrième option : l'humanité entière comme réalité naturelle. Ce qui n'est pas honnête (fomenter la guerre civile) ne peut pas être utile.
Difficulté : parfois on ne sait pas très bien si c'est utile ou pas. Le moralement bon ne fait pas toujours la preuve de son utilité. C'est là qu'on a besoin d'un acte de foi dans la valeur intrinsèque du bien. Finalement, je ne peux déterminer le bien de l'humanité que par un acte de foi.
Cinquième option : l'humanité entière comme réalité surnaturelle. Ce qui est moralement bon est politiquement bon, et réciproquement.
Autre façon de le dire : le Christ est venu pour illuminer toutes les dimensions de notre personne. Donc ma vie politique est aussi informée par le Salut de Dieu, et appelée à y être conformée.
Autre façon de le dire : on n'a qu'une conscience morale (on pense à Balth : il n'y a qu'une seule sorte d'amour).
Autre façon de le dire : c'est utile... pour qui ? pour quoi ? Dans quelle fin ? Dans quel but final ? Et finalement, si l'objet est l'humanité entière, on voit que les deux se rejoignent.
Donc la science politique n'est pas une science pratique : elle ne me dit pas ce qu'il faut faire, c'est ma conscience qui le dit. Mais elle est une science, car elle me dit : si tu veux telle fin intermédiaire, alors procède ainsi.
Puisqu'il y a une vraie question spirituelle.
Depuis Saint Thomas et jusqu'à aujourd'hui, un grand critère est proposé aux chrétiens : le bien commun. Voir Caritas in veritate. Rappel : ce qui gouverne la vie chrétienne y compris la politique, c'est la charité. Et pas : les rapports de force, ou même : la justice.
L'action est ordonnée au bien de la personne (non de l'individu), la personne étant nécessairement et immédiatement en relation. Donc : concerne tout le monde.
On a l'habitude d'entendre dans la sphère relationnelle et sexuelle que l'affectivité doit être ordonnée au reste. Cela est aussi vrai dans la sphère politique ! Le risque est de nous laisser guider politiquement par notre affectivité (effaçant la raison pratique). Or, en raison de notre histoire personnelle, familiale, nationale... Nous sommes habités de multiples mouvements affectifs (horreur de l'injustice, attachement à la nation, peur de l'avenir...). Ces mouvements affectifs sont très puissants ! Il est nécessaire de les connaître, les nommer, et les ordonner à la fin que nous poursuivons et qui est le bien commun.
Par exemple l'amour de la paix ou de la nation. Si je suis aveuglément porté par cela, je vais vite rebasculer dans l'option 3 ! Je vais confondre la cause de la justice avec la cause de ma nation (j'oublie le "commun"). Ou alors : mon amour de la paix peut oblitérer la notion de justice (et c'est une perversion, car finalement la paix ne peut pas reposer sur l'injustice, qui est un état de guerre permanent).
Pour faire cette identification, se demander : quelles motivations me conduisent ? Quels amours me motivent ? Quelles peurs me traversent ? Maintenant : quel est leur rapport à la finalité véritable qui est le bien commun ?
Il est normal et légitime que nous ayons des divergences de point de vue sur le contenu du bien commun. Même si j'ai une certaine idée de ce qui est juste, je ne peux pas prétendre avoir le point de vue de La Justice. Donc j'ai besoin d'entrer dans une démarche qui est une démarche de recherche collective de la justice et du bien. Ce qui suppose d'être capable d'entrer dans le point de vue des autres. Comprendre l'autre, ce qui le meut, et ce qui est bon. Faire cette démarche, c'est le minimum de l'amour.
Concrètement qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça commence par lire autre chose. Lire d'autres journaux, qui ne sont pas de mon bord, d'autres livres, d'autres analyses... Me laisser déplacer. On sait surtout qu'aujourd'hui avec les réseaux sociaux c'est encore pire.
Dans ma façon d'écouter : est-ce que j'écoute l'autre pour le contredire ? Ou est-ce que je cherche d'abord à le comprendre et à en tirer quelque chose ?
Se demander : en prenant cette option, qui est-ce que je laisse tomber dans la communauté ?
Concrètement, qu'est-ce que cette option implique pour les plus petits ?
Elle est très dure avec la culture du compromis des prélats français.
La question est celle de la prise de parole officielle. Il faut savoir que la conférence épiscopale allemande a explicitement dit qu'on ne pouvait pas être nazi et catholique. Au début, on a cherché à élaborer un concordat pour que l'Eglise subsiste en Allemagne. Il a été piétiné, ce qui a conduit à Mit Brenndene Sorge. Bref : l'Eglise est moins muette qu'on ne le pense sur les questions sociales, de justice...
Le problème c'est que même les chrétiens ne l'écoutent pas. Les prises de paroles hiérarchiques sont fortes, très fortes parfois, mais les chrétiens suivent peu. Bien sûr il peut y avoir des paroles déficientes, des silences coupables d'évêques, du pape... Mais souvent plus par manque de discernement que de courage.
Faut-il lire les programmes ? Ce n'est pas forcément déterminant, et c'est beaucoup de travail de tout lire.
Plusieurs façons d'éclairer sa conscience. Il est tout de même intéressant d'avoir des notions sur les programmes, parce qu'on peut être suffit parfois, ce qui éclaire notre discernement. Le fait qu'il y ait une proposition scandaleuse dans un programme ne suffit pas : de toute façon, aucun candidat ne coche toutes les cases !
Une autre façon de faire est transversale : prendre une question transverse (l'écologie, l'immigration) et creuser. Mais ne pas lire que des politiques ! Lire et écouter ce que les gens du milieu en disent.
Peu à l'aise avec cette notion, qui est pour certains un critère de discernement déterminant en politique.
Pour moi une culture chrétienne est une culture imprégnée de l'évangile. C'est une culture qui promeut un ordre de justice et de charité. On peut donc légitimement avoir plusieurs cultures qui soient chrétiennes. Bien sûr je souhaite une culture chrétienne ! Mais différent d'une idée de "la culture chrétienne" au singulier, ce qui est très différent (et fantasmé, et pas juste théologiquement). Il n'y a pas une culture chrétienne, mais des cultures informées par l’Évangile.
Est-ce que je veux promouvoir une culture imprégnée par l’Évangile, ou est-ce que je suis défenseur d'un folklore (ce pour quoi il n'y a pas besoin de croire, cf. Onfray) ? Ce sont deux choses très différentes. Surtout que dans la première, il faut se mouiller.
N'est-ce pas une expression contradictoire ? Mais effectivement "ma cité" n'est-elle pas la priorité ? Bref : la tension entre notre Bien Commun et le Bien Commun. En particulier : si j'agis pour le bien, et mon voisin pour le mal, finalement on va tout détruire.
On peut parler du Bien Commun de la famille. D'une famille particulière. Pour autant, elle sait que les enfants n'y grandissent pas pour elle-même, et collectivement la famille peut (doit ?) se mettre au service de quelque chose de plus grand. Mais lorsque cela se produit, cela doit toujours être au service de la justice, et de la justice au sein de la famille. Par exemple : est-ce que cela est ordonné au bien des enfants ? De l'amour du couple ? Etc. La charité suppose la justice. (Ex des familles qui partent au Rocher).
Donc il est légitime de parler du Bien Commun au sein d'une nation. Pour que ma nation soit vraiment au service de l'unité, elle doit d'abord être en elle-même vivante et forte. Et donc la question est celle de la finalité : cherche-t-on cet épanouissement "personnel" pour lui-même, ou pour une sortie vers l'autre ? Une nation peut légitimement renoncer à un bien... Mais alors cela ne doit pas être contradictoire avec la justice au sein de la nation même.
Qu'est-ce qu'un grand homme ? Pour nous, c'est un saint ! Bon, et qu'est-ce qu'une grande nation ? ... C'est là qu'on se rend compte qu'on a vite un rapport très païen à la politique...
En résumé, la question est : en vue de quoi ?
Enfin c'est la question du "jusqu'où" ? Une nation peut-elle se sacrifier, se laisser mourir ? Bon, c'est très difficile comme question. Mais avant de parler de la mort d'une nation, commençons simplement par parler du simple renoncement.