Enseignement donné à des jeunes par un homme politique chrétien.
Les catholiques ont un rapport curieux avec la politique. D'un côté on la déteste, elle est sale, mal considérée, on en a peur, mais de l'autre, elle nous fascine. Nous autres risquons donc de penser l’une de ces deux choses :
Ou bien la politique est le lieu de perdition par excellence de l’homme, où avoir du succès serait signe de compromission : gagner des élections signifie renier ses convictions.
Ou bien il s’agirait du lieu du salut collectif, où nous chérissons par exemple l’image de l’homme providentiel car il faut bien un changement de société profond.
Aujourd’hui, beaucoup se sont résignés à être indifférents, ou se braquent quand on aborde le sujet de la politique. On préférerait tel candidat, celui qui collerait le mieux à nos critères d’acceptabilité, de respectabilité. On a un peu l’impression que la politique est le seul endroit où nous devons avoir des scrupules moraux.
Cette fascination à l’égard de la politique est une grosse erreur : il faut s’engager en politique, certes, mais cela ne suffit pas. C’est une erreur car la politique n’a pas le pouvoir, ne l’a jamais eu et ne l’aura jamais, ce qui est particulièrement vrai en démocratie. La loi, les discours, l’action politique suivent l’opinion publique. Si 99% de personnes pensent qu’une chose est juste, alors celle-ci se fera inéluctablement, quel que soit le nombre de personnes en accord avec nos principes dans la classe politique. Celui qui est élu l’est toujours par l’opinion majoritaire, c’est la raison pour laquelle tout gouvernement veut souvent aller dans le sens des sondages. Le politique, en soi, n’est rien sans l’opinion.
Machiavel pose une question intéressante à ce sujet, dans Le Prince : vaut-il mieux, pour le prince, être redouté ou aimé en politique ? Pour gouverner, il faut idéalement qu’il agisse de sorte que ce soit les deux, mais l’un et l’autre étant presque impossibles à la fois, il vaut mieux être craint. Il est dur de s’assurer à jamais de l’amour de ses sujets ou de ses concitoyens…
« Sur cette matière l’on fait communément une question, à savoir si pour se maintenir en État il vaut mieux être aimé que craint et redouté de ses sujets, ou s’il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer. A quoi l’on pourrait répondre que l’on doit désirer tous les deux, et qu’un prince soit pareillement aimé et redouté. Toutefois pour ce qu’il est impossible qu’un homme soit tous les deux ensemble, il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé, s’il fallait être privé de l’un des deux. »
Le vrai pouvoir, c’est tenir l’opinion, la former, la susciter. Les vrais changements s’opèrent dans l’opinion avant de se traduire en politique. Il suffit qu’une majorité de l’opinion soit en faveur de quelque chose pour que, quelle que soit la couleur politique du parti qui porte un projet allant dans le sens de cette mode, l’affaire soit déjà jouée, décidée d’avance. L’opinion décide plus que les politiques. Tant que l’opinion n’est pas retournée, tout espoir de changement réel est illusoire.
Pour ce qui est des réformes sociétales, on observe que l’opinion est travaillée sur le long terme avant tout discours politique à ce sujet, avant toute velléité de réforme. Cela tient désormais de l’évidence : ceux qui ont l’opinion pour eux, ont le vrai pouvoir. Au sujet du mariage homosexuel, nombre de personnes ne voient pas l’ombre d’un doute au caractère évident de cette réforme, ne comprennent pas comment il est possible d’être opposé à cette « avancée sociale ».
C’est le fruit d’années d’endoctrinement collectif, d’idées véhiculées par une culture travaillée par l’élite culturelle du pays (chanteurs, écoles, séries, programmes scolaires, etc). Le temps, les médias, la culture portent des idées et façonnent les esprits. Le discours que l’on entend forme le regard que l’on porte sur le monde. La culture commune n’admet que l’égalité et la tolérance absolue comme valeurs suprêmes.
Autrement dit, le vrai pouvoir est dans les mains de ceux qui préparent et distillent la culture dans la société (cf l’influence des séries télé, des programmes scolaires). Il ne se voit pas, ne s’entend pas.
Même si les politiques ont tous les attributs du pouvoir, leur marge de manœuvre est restreinte, d’autant plus qu’ils sont là parce qu’ils y ont précisément été portés par l’opinion. La culture fait tout.
Il faut se méfier de notre fascination pour la politique, car tant qu’on attend le sauveur providentiel qui pourrait remédier à tous les problèmes qui font ou non l’actualité, nous sommes condamnés à attendre de façon vaine.
Il faut occuper les postes de ceux qui diffusent la culture, pour influer sur elle, et ainsi faire évoluer la culture. L’adversaire le sait et le fait. Or, notre milieu nous porte plutôt dans le monde du commerce. Notre défaut est d’avoir déserté les métiers de la parole, du témoignage qui sont hyper stratégiques. L’Éducation est vraiment centrale parce qu’elle fait intégrer inconsciemment des normes aux jeunes et ce pour une vie entière.
Aujourd’hui, les opinions ont évolué à un point tel qu’il faut être performant en politique pour exprimer une opinion qui atteigne et marque l’auditoire sans choquer.
La transformation de l’Histoire ne vient pas de la politique. Le meilleur exemple dans toute l’Histoire de l’Humanité reste la figure du Christ :
Jésus a été envoyé en Israël, dans le pays le plus fragile pendant une de ses périodes de grande fragilité. Sans porter de couronne, avec douze apôtres qui n’incarnaient pas une élite particulière, au courage parfois limité, il a travaillé sur les cœurs. Sa prédication, en transformant la façon dont ils voyaient le monde, a changé l’Histoire, a changé ce Monde. Cela n’a pas été un évènement politique mais un mouvement intérieur, une conversion des cœurs. Cela a changé le regard que l’homme porte sur le monde. Ce fait est objectivement admissible par tous, croyants ou non. L’Histoire témoigne de cela.
C’est un coup de tonnerre qui résonne encore. Par exemple, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ne fait ainsi qu’obéir à des siècles d’inspiration chrétienne : elle est l’héritière du christianisme. Le vrai pouvoir opère des conversions personnelles et des transformations culturelles.
Les catholiques ont peu à peu éprouvé le sentiment d'être une minorité, d'être les derniers à porter le message du Christ, et de ce fait, de se retrouver entre eux, de faire société ensemble. Le risque est que, à force d’être entre nous, nous soyons finalement de plus en plus seuls. Se résigner, c’est être décalé, et ne plus se faire comprendre. On est alors condamné à détester la politique car d’elle viendront toutes nos désillusions.
Nous nous sommes habitués à la solitude, alors que se construit un type de société qui n’a encore jamais été expérimenté. On organise des mensonges d’Etat incroyables dont on ne connaît encore aucune des conséquences. Désormais, des parents ne sont plus ceux qui engendrent l’enfant, ce sont ceux qui ont un projet parental sur ce dernier. La loi est un mécanisme psychologique qui dit que ce qui a été décidé par une assemblée d’hommes est légitime. On ne peut même plus se dire qu’on finira bien par toucher le fond un jour, et repartir, il n’y a pas de fond ! Si on ne fait pas l’effort d’aller changer les choses à la source, on est condamné à regarder la société filer devant nous comme un train, sans y prendre part, en étant de plus en plus décalé, et ayant de plus en plus de mal à se faire comprendre.
Le meilleur exemple, c’est celui du scoutisme. A la base, c’est un mouvement d’éducation populaire. Baden Powell voulait donner une occupation à des jeunes qui n’avaient rien à faire de leur journée, sans grande perspective d’avenir. Aujourd’hui, les scouts sont les enfants des familles les plus favorisées. Ce lieu de formation culturelle, à la base, s’est refermé sur notre petit milieu. Attention : cela n’enlève rien à la valeur du mouvement actuel et au mérite de ses membres, mais il faut plus que jamais sortir de soi-même pour aller aux périphéries.
Un point est décisif : ne pas attendre notre salut de la politique, même s’il en faut, car les politiques ont la parole publique, et contribuent, de ce fait, à forger l’opinion ; mais c’est également de la politique que risquent de venir toutes les désillusions. Il faut reconquérir le terrain culturel, sur tous les plans ! Une fois que ce mouvement est lancé, il est possible d’avoir une vraie voix dans le paysage politique français.
Le problème de notre milieu et de notre génération, c’est que nous avons trop longtemps adoré les idoles de la richesse et de la réussite matérielle.
A cause de cela, nous avons abandonné les milieux de la culture, lieu du témoignage. Les métiers de la culture ne permettent pas, il est vrai, de prospérer matériellement (les artistes sont généralement payés au lance-pierre), mais ils sont le vrai lieu du pouvoir politique. Nous sommes attirés par les métiers du commerce, mais ils ne sont pas un vecteur de changement des consciences. Nous sommes victimes autant que responsables de cette situation. Le nombre de personnes qui agit ne compte pas tellement, car la masse, la plupart des gens se contentent de suivre. D’autant plus que les tenants d’un nouveau modèle de société, d’une nouvelle civilisation ne sont pas bien plus nombreux que nous. Il n’est pas nécessaire d’être nombreux : l’Église a bien commencé avec douze personnes qui n’étaient pas les lumières les plus en vue de leur époque, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités que les nôtres. L’Histoire a changé avec douze personnes. Il faut savoir commencer par le commencement : la parole.
La force première des apôtres est d’avoir investi le monde par la parole. Beaucoup de gens sont indifférents plutôt qu’hostiles à la vérité, mais pourtant, ils sont en attente de quelque chose. Nous sommes parmi les derniers à avoir une vision du monde, ce qui est un atout énorme. En fait, les gens préfèrent ne pas totalement se poser de questions.
On pourrait insister sur trois points :
La question éthique doit nous inquiéter où que nous soyons. Le danger, c’est de s’habituer de ne plus avoir d’inquiétudes, d’être moins exigeant avec soi-même. Il faut savoir se remettre en question, et ainsi se donner les moyens de toujours rester lucide vis-à-vis de soi-même car sinon, nous risquons de vivre un contre-témoignage.
Il est important de réfléchir à notre vocation et à notre avenir professionnel. Nous sommes coupables quand nous construisons notre propre vie pour nous-même, pour assurer notre réussite matérielle, en se basant sur des critères tels que le revenu. Il faut accepter une certaine pauvreté, une sobriété, des renoncements. Vivre selon ses intérêts est une faute morale.
Notre parole est attendue. Le monde a une soif immense de l’annonce de l’Évangile, d’un autre témoignage : il faut combler cette attente, nous ne pouvons pas nous permettre de la trahir. On a une occasion historique de changer le monde. Nous n’avons d’ailleurs pas le choix, car nous nous dirigeons aujourd’hui vers quelque chose d’irréversible. Paul Valéry a bien dit que “Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles” (Paul Valery (1919) La Crise de l’esprit). Allons-nous faire une fin de la civilisation chrétienne en Europe ?
Ce qui a fait la puissance des apôtres, c’est qu’ils étaient conscients que le message qu’ils avaient reçu et qu’ils portaient méritait le don de leur vie. Y sommes-nous prêts ? C’est cette force qui peut combler les attentes du monde, et notre attentisme, notre passivité qui peut le décevoir par-dessus tout.