Notre monde actuel se caractérise par le rapport à l’information. Elle est pléthorique, doit être "fact checkée" en permanence, etc.
Que croire ? Qui croire ? Et comment croire ? La question de la croyance / confiance est importante dans le rapport à l’information.
Nous abordons aujourd'hui l'information par le prisme du "fait". Nous voulons avoir accès au "fait" lui-même, car nous considérons que le fait est fiable (plus que l'opinion par exemple). Dans un premier temps, je voudrais ébranler un peu nos certitudes en montrant que le sujet est plus complexe qu'il n'y parait...
Il y a aujourd'hui une énorme propension à symboliser les faits d’actualité !
Au niveau international, dès que les US font un mouvement c’est l’Occident tout entier qui est engagé. Et la Chine doit faire autrement, et la Russie, etc. On symbolise tout de suite et on oublie les faits derrière.
Au niveau national aussi. La Manif pour tous a été utilisée de tous côtés à des fins symboliques. De même, on ne peut parler de certains sujets sans tomber immédiatement dans le symbole, la posture : l'immigration, la réforme des retraites, etc.
Dans notre propre rapport à l’information, il est bon de redescendre du niveau symbolique ! Les faits eux-mêmes ne sont pas symboliques : c’est notre société, notre culture qui les symbolise. C'est une démarche intéressante, mais nous devons avoir conscience qu'elle fragilise notre rapport au fait lui-même.
Certains facteurs poussent particulièrement à la symbolisation :
Le sentiment de culpabilité lié au traumatisme de la IIᵉ guerre mondiale et la décolonisation. Tout ce qui tourne autour des camps de la mort, du conflit entre Israël et le Hamas, s'inscrit dans cette veine.
La conscience en Occident d’une originalité par rapport aux autres nations. La France en particulier a le sentiment d’être très originale sur la scène mondiale (Lumières, Liberté, Les droits de l’homme,…). Il y a le sentiment d'être à la point de l'innovation morale. La propension de l'Occident à donner des leçons d'éthique au reste du monde induit une dimension très symbolique.
La conscience de l’incroyable puissance économique, militaire, politique de l’Occident. En France, la gauche en pointe de l’innovation morale. L’Occident a une propension à être donneur de leçon induit une symbolisation des faits
La conscience d'une fin de règne pour l’Occident. Les autres montent. L'Occident est marqué par une forme de nostalgie. Alors on philosophise, et on symbolise les faits.
Nous avons conscience que les faits sont de plus en plus fabriqués ! D’où cela vient-il ?
La question est d'abord venu du monde philosophique et sociologique : social studies, science studies qui viennent de Michel Foucault et autre (french théorie). Aujourd’hui Bruno Latour est le philosophe de la fabrique du fait, de la construction du fait.
Ce phénomène se vérifie dans tous les domaines :
L’information scientifique. Les social studies montrent que l'information scientifique est une information construite. On construit le fait scientifique à partir de laboratoires qui sont très artificiels. Un laboratoire, c’est une caricature de la nature. On aseptise un certain nombre d’éléments, et on les contraint selon des contraintes qui ne sont pas toujours telles dans la nature. Une des grandes questions, c’est le lien entre laboratoire et la nature. Et il faut beaucoup d’argent, de croyances… pour produit une telle "information". Toutefois, même si elle est fabriquée, l’information scientifique est fiable dans la mesure où elle est issue d’un consensus et doit être reproductible.
L’information historique. Le princope et semblable. Le questionnement est illustré par Paul Ricoeur dans Mémoire, histoire et oubli. Pour faire l’histoire il faut plusieurs ingrédients. Des archives d'abord, qui sont le matériau de base. Or qui dit archives dit institution, moteur de recherche... L'accès au fait est donc compliqué : il va falloir aussi des institutions de formation, avec des approches qui peuvent être différentes. Il faut savoir comprendre des archives, ses différents niveaux… Ensuite il faut raconter l’histoire, il y a un côté fiction. Un bon historien, c'est aussi un bon conteur, qui met son génie narratif au service de l’histoire. Est-ce que l’histoire construite est fausse ? Non encore une fois, si cela passe au crible d’un consensus avec d’autre historien. En revanche, un historien seul est un historien en danger.
L’information d’actualité. Il faut des reporters, qui présentent le fait. Il y a donc une élaboration, pour construire le récit, choisir comment présenter le fait… Là encore, cela ne signifie pas que tout est faux, dans la mesure où il y a un vis-à-vis qui permet la validation par consensus. Encore faut-il que cette communauté existe...
On peut compléter la réflexion avec le mouvement de la critique des idéologies. Il vient de l’école de Francfort, qui insiste sur la façon dont nous construisons nos propres réflexions du monde. Il s’enracine dans les philosophies de Marx, Freud et en partie Nietzsche (les philosophes du soupçon). Pour eux, nous sommes tous construits à partir d’idéologie. Le sujet ce n’est pas de n’avoir aucune idéologie mais de les contrôler.
Bilan. On peut manipuler le fait et mal le comprendre en l'élaborant (première crainte), on peut aussi le tordre par les idéologies (deuxième crainte). Pour Jean-Marc Ferry, philosophe disciple d’Habermas, la seule façon de contrer cela est la diversification relationnelle : plus on est nombreux à parler du sujet mieux c’est. C'est la recherche d'un consensus, mais au sens du dialogue permanent !
Troisième phénomène, l'importance croissante de la militance.
Derrière la militance se cache la lutte pour le pouvoir. Qui dit militance, dit cause, et cristallisation autour de luttes pour le pouvoir - et c'est ça qui est décisif. Marx a théorisé la récupération du pouvoir à travers la lutte. Cela passe par la "fabrication" de faits, la déformation de faits réels... Là où se trouve la militance, là est la fabrique du fait.
De là nait une peur de ne pas avoir accès à la réalité, qui nourrit les théories du complot. Ces dernières disent quelque chose de juste : il est difficile d’accéder à l’information. Elles se trompent en revanche lorsqu'elles spéculent sur la peur et produisent un discours irrationnel.
Ces constats peuvent être un peu décourageant... On se met à la recherche de solutions.
On choisit une personne dont on considère qu'elle a "tout compris". Elle devient notre (unique) source d'information de référence. Et on se met à son école, on reprend son analyse pour décrypter l’information. Ici l'unicité est problématique. Personne n'est capable d'être expert dans tous les domaines, et personne n'est à l'abri de l'erreur. Il faudrait plutôt multiplier les personnalités de référence, pour les mettre en regard.
Plus il y a des cultures, différentes opinions, plus on est fiable. Regardez le GIEC. Il ne produit pas de la recherche, au sens où il produirait de nouvelles informations qui ne sont connues nulle part ailleurs. En revanche, c'est une immense machine à traquer le consensus scientifique. Ce consensus est pris sur 180 nations, des milliers de chercheurs travaillant dans les sphères publiques ou privées, dans des laboratoires très différents. Plus le consensus est large, plus l’information est fiable. D’où la réaction du pape François contre le climatosceptisme. La bonne démarche est de partir d'une source fiable, construite de manière fiable, puis croiser les sources.
Cela milite en faveur d’une information simple.
Prenons l'exemple de l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Certains défendent l'hypothèse d'un "coup monté", d'une information "construite" (théorie du complot). On argue de la défaillance du Mossad qui parait improbable, etc.
Pour ma part, je préfère croire une information simple mais qui semble de meilleure qualité qu'une idée très compliquée. Je préfère me tromper avec une information simple (naïve ?) qu’avec une information compliquée.
L’information appelle la confiance. Il y a une question de croyance. Nous ne pourrons jamais être sûrs de ce que l’on nous dit. Notre rapport au monde implique une certaine confiance, de ce que nous pouvons recevoir du monde.
Aujourd'hui, nous "surconsommons" de l’information, nous ne la travaillons pas. La dimension de labeur ne peut pas être évacué. On nous met des informations "pré-digérées" dans le bec. Mais le monde ne se laisse pas appréhender si facilement. Développer un juste rapport au monde est aussi une vertu qui se travaille ! Cela demande de faire de la recherche, pour recouper les informations, de connaître les institutions, l'histoire, les personnes, de faire un peu de philosophie, d'aiguiser un esprit critique, etc.
Voir les choses autrement c’est en partie voir autre chose ! Et cela demande un travail de recherche active - sans lequel je verrai toujours la même chose.
On voit mieux les choses lorsque l’on n’a pas peur. La peur a fait voir aux disciples un fantôme au lieu du Ressuscité. La peur fait souvent distordre l’information. Cela n’exclut pas la prudence et la méfiance, qui se situent sur un autre plan que la peur. Est-ce que j'ai peur, ou est-ce que je suis prudent ?