« Garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles trompeuses. » Psaume 33 (34), 14
Dieu nous a faits à son image, et l’un des signes de cette image, c’est la parole.
Par la parole, Dieu crée : « Dieu dit, et la lumière fut » (Gn 1,3).
Par la parole, il sauve : « Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14).
Mais cette parole, chez nous, peut aussi détruire.
Elle peut casser la confiance, blesser, salir, diviser. « De la même bouche sortent bénédiction et malédiction. Mes frères, il ne faut pas qu’il en soit ainsi. » (Jc 3,10)
Chaque mot que nous prononçons a un poids, une portée. Nos paroles sont comme des semences : certaines font pousser la vie, d’autres sèment la peur ou la méfiance. Le problème, c’est que souvent nous parlons sans y penser.
Nous répétons, nous commentons, nous jugeons… et peu à peu, tout doucement nos paroles deviennent perfides — non pas méchantes volontairement (du moins au début) mais déformantes, empoisonnées.
Ce sont les « paroles perfides » : celles qui cassent la confiance, en Dieu, en les autres, ou en soi-même.
Elles prennent beaucoup de formes :
la calomnie, quand on invente un mal inexistant ;
la médisance, quand on dit du mal vrai, mais sans raison juste ;
la flatterie, qui manipule en disant du bien pour plaire (elle aussi rompt la confiance !) ;
la trahison des secrets, qui détruit la confiance donnée.
Le jugement qui met une étiquette sur quelqu’un (« lui, il est comme ça ») et empêche toute croissance.
Souvent, nous en arrivons à ce genre de paroles sans y penser, presque par réflexe. Une conversation entre amis qui glisse doucement vers la critique, « pour rire », ou « pour réfléchir ». A table souvent, au moment du dessert, quand on est déjà bien repu (ou qu'on a un peu bu), lorsqu'on est moins vigilant, qu'on se laisse aller.
Or la critique, même légère, même occasionnelle désunit. Elle fait naître des clans, des petits cercles de médisance où l’on se rassure les uns les autres. Voyez dans vos vies : combien de paroles positives, vraies, encourageantes faut-il pour contrebalancer une seule parole dure, de condamnation, un seul mensonge qui vous a été dit ?
En nous coupant les uns des autres, ces paroles nous coupent de Dieu. On ne regarde plus ensemble le Christ : on regarde ce qui ne va pas chez les autres.
La parole mauvaise, c’est du vinaigre versé sur une plaie ouverte. Même si elle est “juste”, elle brûle et ne guérit rien.
Jésus dit dans l’Évangile : « Pourquoi vois-tu la paille dans l’œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre dans ton œil ? » (Mt 7,3)
Remarquez : Jésus ne dit pas qu’il n’y a pas de paille. Mais il dit que la manière dont je la vois, souvent, me révèle davantage sur moi que sur l’autre. Ce que je critique le plus chez autrui, c’est souvent ce que je refuse de voir en moi-même. Quand j’ai le cœur blessé, inquiet, ou orgueilleux, je deviens très lucide… sur les fautes des autres. Et cette lucidité est une forme de défense : si je pointe les défauts du voisin, je n’ai pas besoin d’affronter les miens. En général, je veux la justice pour les autres et la miséricorde pour moi-même.
C’est ce que les psychologues appelleraient projection, et que Jésus appelle simplement hypocrisie. Mais la vraie guérison commence quand je laisse Dieu me montrer ma propre poutre, non pour me condamner, mais pour me libérer. Sa parole n'est jamais une parole de critique et de jugement au sens d'une parole qui enferme. C'est toujours une parole qui appelle, qui fait grandir, qui veut apporter la vie - même si elle est rude...
Si nos paroles peuvent détruire, elles peuvent aussi relever. Il existe des paroles qui induisent en confiance. Des paroles de témoins, pas de juges. Le témoin, c’est celui qui parle de ce que Dieu fait de bon, pas de ce que les autres font mal.
Une parole qui fait du bien, c’est souvent une parole vulnérable : celle qui dit « j’ai eu tort », « je te demande pardon », « j’ai été blessé », « je t’aime ». Cette parole-là guérit, parce qu’elle s’expose. Elle ressemble à la parole de Jésus, qui ne juge pas mais attire : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus, je ne te condamne pas. » (Jn 8,10)
La parole bonne, c’est de l’huile sur une lampe : elle nourrit la lumière, elle fait grandir la clarté.
Dans nos relations les plus proches — mariage, amitié, communauté —la parole devient la plus décisive. Certes, on peut blesser ses proches avec une seule phrase. Mais surtout la même bouche peut donner la vie ! « Merci », « pardon », « je te fais confiance », « tu es important pour moi. ».
Si chaque couple, chaque groupe chrétien décidait simplement de ne jamais dire du mal d’une personne absente, l'Eglise serait différente...
Trois petits pas simples :
Veiller. "Mets une garde à mes lèvres, Seigneur, veille au seuil de ma bouche." (Ps 140,3) Avant de parler, se demander : « Est-ce vrai ? Est-ce bon ? Est-ce nécessaire ? » (C'est le "tamis de Socrate", mais c'est très chrétien !)
Prier. Quand je suis tenté de critiquer, prier pour la personne au lieu de parler d’elle. « Seigneur, bénis-la, éclaire-la. » Cette prière transforme mon regard.
Bénir. Ouvrir sa bouche, mais pour dire ce que Dieu fait de bon.
Dieu nous confie un trésor : le pouvoir de bénir.