Au-delà même des scandales récents qui ont entaché la vie de l'Église, elle ne semble pas toujours être un cadeau pour les chrétiens. Scandales des abus et rapport de la CIASE, célibat des prêtres, « interdiction » des relations sexuelles hors mariage, refus de la PMA, question des divorcés remariés, sans compter les dossiers historiques comme Galilée ou l’Inquisition, etc... Elle est longue la liste des points de conflit entre l'Église et le monde, au point que l'on peut se dire que l'on ferait mieux sans elle.
On a l’impression que l’Église joue le rôle aujourd’hui de ce que Jésus reprochait aux Pharisiens : Mt 23, 4 « ils lient de pesants fardeaux et les imposent aux épaules des gens, mais eux-mêmes se refusent à les remuer du doigt. »
Comment, aujourd’hui, considérer l’Église comme mère ? L’est-elle vraiment ? Quelle mère est-elle, une mère autoritaire, abusive, ou une mère aimante qui fait grandir son enfant en liberté ?
Dans un certain nombre de discussions, on reçoit de plein fouet tous les griefs que nos contemporains peuvent avoir contre l’Église, et ça nous est souvent très difficile à recevoir.
Soit on se dit que c’est vrai, ça révolte contre l’Église, et on jette le bébé avec l’eau du bain.
Soit on se brouille avec ceux qui condamnent l’Église, … et on s’en construit une image idéalisée, « la sainte Église », « société parfaite », qu’on cherche à défendre en toute situation, comme si elle avait besoin d’un avocat.
En tout cas, ça ne nous laisse jamais indemne. Pourquoi est-ce que tout cela ça m’affecte autant ? Peut-être à cause du sentiment, sommes toutes, qu’on parle de moi aussi. Et soit, cette vérité, je la rejette (je rejette l’Église/ je rejette l’accusateur). Soit j’essaye de la regarder en face, et de grandir avec cela.
Malheureusement tous les reproches qui sont aujourd’hui faits à l’Église peuvent avoir un fondement, un fondement terrible. Ils peuvent nous désespérer. Pourtant, nous sentons combien est vraie une chose que l’Ecriture sainte nous dit à son sujet, et qui est l’intime vérité de ce qu’est l’Église
Ps 87 (86)
Sa fondation sur les montagnes saintes,
2 Le Seigneur la chérit
Préférant les portes de Sion
A toute demeure de Jacob.
3 Il parle de toi pour ta gloire
Cité de Dieu
4 « Je compte sur Rahab et Babylone
Parmi ceux qui me connaissent
Voyez Tyr, la Philistie ou l’Ethiopie
Un tel y est né. »
5 Mais de Sion on dira
« Tout homme y est né »
Et celui qui l’affermit, c’est le Très-Haut
6 Le Seigneur inscrit au registre des peuples
« Un tel y est né »
7 Et les princes, comme les enfants
Font tous de toi leur demeure.
Donc la question est : comment vivre et aimer l’Église quand on a 20 ans aujourd’hui ?
D’abord je voudrais poser le cadre du cheminement que je vous propose. Le cardinal Journet distinguait trois regards différents sur l’Église [1]. Il les disait semblables à la façon dont les gens regardaient Jésus.
(1) Le regard de type « médiatique ». Regard extérieur et descriptif. On essaye d’analyser l’Église en termes d’organisation, de structure, de politique, d’efficacité (vous vous rappelez le scandale d’une partie de la planète devant la prière de consécration de la Russie et de l’Ukraine au cœur immaculé de Marie par le Pape… « ça ne sert à rien » « y a plus efficace à faire », etc…) ó Clairement, on perçoit qu’il manque une dimension pour comprendre dans cette analyse. Ce n’est pas le regard que nous aurons.
(2) Le regard qui s’interroge. C’est la question de Jésus aux disciples : « pour vous, qui suis-je ? » (Mt 16, 13) Il est déjà plus pénétrant car il perçoit que tout n’est pas visible, qu’il y a une forme de mystère. Ce regard est conduit par un étonnement. Par exemple, C. S Lewis raconte[2] qu’à un moment dans sa vie, toutes les personnes qu’il aimait et admirait le plus étaient chrétiennes. Comme il était alors farouchement athée, il se disait que c’était un hasard… mais en fait son cœur s’est laissé interroger. Ça pourra être un début de notre démarche. « Pour toi, qui est l’Église ? »
(3) Le regard de la foi. Répondre honnêtement au regard qui interroge peut amener à poser un regard de foi. Lewis s’interrogeant sur ses amis a découvert le Christ et il s’est converti. Pierre en répondant à la question de Jésus « pour vous qui suis-je » a proclamé la première confession de foi « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Nous nous laisserons porter aussi par le regard de foi qui donne la vérité pour mieux connaître l’Église à travers ces trois questions :
a. Qu’est-ce que l’Eglise ?
b. A quoi sert-elle ?
c. Comment être l’Eglise ?
Si l’on veut avoir le regard le plus juste possible sur l’Église et ce qu’elle est, par rapport à ce que Dieu nous propose, il faut la regarder de l’intérieur. Si on regarde une église de l’extérieur en général on ne se rend pas compte de grand-chose… Ce n’est pas très représentatif! Vu de l’extérieur les vitraux n’ont aucun intérêt, on n’a aucune idée de ce pour quoi ils sont faits si on n’entre pas.
Le psaume qu’on vient de lire commence par là. Sion, qui est une image de l’Église, est la « fondation » de Dieu, celle qu’il « chérit ». ó Quand on dit « Dieu, oui, l’Église, non », on se fourre de doigt dans l’œil, la proposition n’est pas tenable. Si on veut Dieu, on veut l’Église, car elle est dans le kit, si j’ose dire.
Quand on étudie l’Ecriture sainte, on voit que la « famille de Dieu » qu’est l’Église, il l’a constituée progressivement au cours de l’histoire du Salut. Dès avant Jésus, pendant Sa Vie (la communauté de ceux qui le suivent), et naturellement après. Les Pères de l’Église disent même que tout a été créé en vue de l’Église : « de même que la volonté de Dieu est un acte et qu’elle s’appelle le monde, ainsi son intention est le salut des hommes, et elle s’appelle l’Église »[3].
Après la création du monde, il y a eu la première Alliance, où Dieu a réuni, constitué un peuple, pour sauver le monde à travers lui. Dans d’autres langues, church ou kirche, le terme vient du grec Kyriakè, ce qui veut dire « qui appartient au Seigneur ».
« Je serai votre Dieu et vous serez mon peuple » dit le Seigneur (Jr 30, 22).
Donc ce qu’on peut comprendre c’est que l’Église est une communion de personnes voulue et portée par Dieu pour le salut du monde. En français, Église vient du grec ek-kalein, « appeler hors » ou « convocation ». L’Église est l’assemblée de tous ceux qui sont appelés. Or, vous le savez, tous sont appelés à vivre de l’amour de Dieu. L’Église a donc potentiellement les dimensions du monde.
Aujourd’hui, ce peuple est constitué de façon visible par tous les baptisés. Le Seigneur appelle tous les hommes, mais il respecte leur liberté. Le baptême est donc le consentement de l’homme à cet appel de Dieu. En outre, tout en répondant à Dieu « oui, je veux être de ton peuple » par notre baptême, nous acceptons par le fait même de faire grandir ce peuple en répandant l’invitation de Dieu dans le monde entier. C’est pour cela précisément qu’on fait un lien très fort entre Marie et l’Église. Parce que par son « oui » à la volonté de Dieu, Marie est cette « réponse adéquate »[4], cette réponse libre et aimante qui constitue l’Église, et qui permet le consentement de milliards d’autres après elle.
L’Église, ce n’est pas le Pape les évêques les prêtres et les deux-trois grenouilles de bénitier de la paroisse. L’Église, c’est vous et moi : c’est nous.
Dans tout ce qu’on a dit là, vous pouvez donc entendre : l’Église, c’est notre responsabilité. C’est ma responsabilité. Elle ne m’est en rien extérieure.
Lors du Concile Vatican II, une constitution très importante qui s’appelle Lumen Gentium (que vous pouvez aller lire) reprend ce qu’est l’Église pour lutter justement contre la compréhension de l’Église comme une institution établie, comme une pyramide hiérarchique (où vous et moi on est le niveau 1, donc pas hyper engageant J). Non, Lumen Gentium a parlé de l’Église comme d’un mystère ou comme d’un sacrement.
Un sacrement, c’est un signe visible qui révèle une réalité invisible.
Là, on comprend que l’Église est un rassemblement, une communion de personnes, mais pas au même sens que notre club de foot préféré ou que la Franc-maçonnerie. Car l’identité et la finalité de l’Église sont divines, et sa réalité est céleste. D’ailleurs, il y a sûrement bien plus de membres de l’Église qui sont au Ciel que sur Terre. Une réalité à ne pas oublier.
Ça lui donne donc une dimension supplémentaire, cruciale, qu’on ne peut pas entrevoir si on se contente du regard extérieur dont je parlais en intro. Comme réalité humano-divine, l’Église fait partie de ce qu’on appelle la Révélation. Ça veut dire que Dieu nous donne et nous fait connaître l’Église en même temps qu’Il se donne et se fait connaître Lui-même à nous.
Donc pour connaître l’Église, il faut avancer dans une relation personnelle avec le Christ L’Écriture sainte nous apprend aussi que, comme le disait Ste Jeanne d’Arc « du Christ et de l’Église, c’est tout un ». L’Église forme le Corps dont le Christ est la Tête. Il a désiré cette Église (Mt 26 « Je bâtirai mon Église »), et c’est du don de Sa vie que l’Église est née. C’est quand Jésus a livré son Corps, que de son Cœur transpercé est née l’Église (Jn 19, 34).
L’Église est donc une immense intimité avec le Christ, un partage de sa vie, le moyen qu’Il a voulu pour que nous Lui soyons unis. Il n’y en a pas d’autres (nous y reviendrons).
Quand on comprend cela, on comprend que l’Église donne à chacun une identité nouvelle (à moi, à vous). Comme membres du corps du Christ, notre personne est transformée, étendue à des dimensions et à une mission bien plus vaste que sa petite subjectivité. Notre nature de départ est révélée, accomplie, surélevée dans l’Église. On le voit dans les lettres de St Paul. Souvent on a l’impression qu’il ne manque pas d’une certaine présomption, le petit Paul. Mais son assurance lui est donnée parce qu’il est membre du Corps du Christ, et pas comme individu Saul de Tarse. On le voit car il ne cesse de jongler avec les pronoms personnels : « moi, vous, nous » (Ga 6, 1-10).
Si vous voulez devenir quelqu’un de ouf, bien au-delà de ce que vous auriez pensé donner, vivez pleinement comme enfant de l’Église J
Et ça, c’est possible parce que le Christ a donné son Esprit Saint à l’Église.
C’est hyper rassurant par rapport à ce que j’évoquais tout à l’heure, notre responsabilité. Oui, nous sommes l’Église et nous en sommes responsables, mais comme nous sommes aussi des bras cassés – des « avortons », dit aussi Saint Paul – heureusement nous avons Quelqu’un pour nous conduire en tant qu’Église, et c’est l’Esprit Saint. Deux petits points :
Il est donc urgent de se mettre à son écoute, dans la prière et dans les sacrements, pour que l’Église vive et qu’elle soit sainte. On va y revenir.
L’Esprit saint parle et agit à travers son Église. Cela veut dire que c’est la nature même de l’Église d’être le haut-parleur de l’Esprit Saint. Comme on a compris que l’Église n’est pas le Pape et les évêques, mais eux, vous et moi, cela veut dire que nous avons une grande responsabilité dans l’Église : celle d’être les hérauts de l’ES. Etre baptisé, c’est être missionnaires, faire croître l’Église pour qu’elle rassemble tous les enfants de Dieu dispersés (Jn 11, 52)
A travers tout cela, on comprend pourquoi on parle de l’Église « une, sainte, catholique et apostolique » dans le Credo.
Une, parce qu’elle vit de l’unique volonté du Père et comme unique Corps du Christ, en vue d’une seule finalité : le salut de tous les hommes.
Sainte, pour les mêmes raisons : elle est une réalité humaine certes, mais d’abord divine, animée de l’Esprit Saint. Elle est le Corps du Verbe de Dieu. Les tensions et mensonges que les hommes infligent à cette sainteté ne sont pas des fatalités et ne disent rien de son identité profonde – on y reviendra.
Catholique, car elle est universelle (traduction de katholikos). Tous sont appelés.
Apostolique, car elle est le moyen et le lieu d’annonce de l’amour de Dieu pour chacun, le héraut de son appel à tout homme. Elle est une magnifique nouvelle pour l’humanité, et pour moi qui peut servir à la joie du monde.
A travers tout ça, on a peut être un peu mieux compris ce qu’était l’Église. Néanmoins il y a plein de trucs et de questions qui grattent encore. Pourquoi l’Église nous fait chier avec ses enseignements sur ce qui ne la regarde pas ? Pourquoi elle est intolérante comme ça, par exemple envers les autres religions ? Il y a des gens très bien là aussi, faudrait arrêter de penser qu’on a toujours raison, et faire preuve d’un peu d’humilité.
C’est peut-être un des trucs qui vous fait mal au bide, surtout si vous avez des tas de potes athées, musulmans ou autres, qui sont tous aussi géniaux les uns que les autres, et qu’en plus vous admirez (et vous avez raison !). Il faut savoir que quand St Cyprien de Carthage s’est exclamé cela, c’était dans un contexte ecclésial très particulier[5]. Je ne m’étends pas.
D’abord, il faut lire le Concile Vatican II. L’Église reconnaît qu’« un rayon de la vérité »[6] brille en chaque religion non chrétienne, et que chaque « homme de bonne volonté »[7] peut être associé au salut « d’une façon que Dieu connaît »[8]. Mais nous ne sommes pas chrétiens si nous passons à pieds joints au-dessus de ce qui accompagne ces paroles :
Le « rayon de la vérité » qui brille dans toutes les religions du monde « culmine en Jésus-Christ ».
Si les « hommes de bonne volonté » non chrétiens sont sauvés « d’une façon que Dieu connaît », c’est forcément « associés au mystère pascal ».
L’Église respecte et aime profondément tous les hommes, elle respecte leurs valeurs et leurs croyances. Elle considère même qu’elle peut en apprendre (connaissance de l’homme, fidélité à la prière…). Mais jamais elle ne transige sur le fait que Jésus-Christ seul sauve l’humanité, par sa Passion, sa mort et sa Résurrection. Si on ne croit pas cela, on n’est pas chrétien. Et l’Église est l’unique messagère de cette bonne nouvelle.
Donc la seule vérité, c’est que les hommes ne seront pas sauvés hors de Jésus Christ. Donc, « hors de l’Église pas de salut », c’est vrai, ou pas ? Oui, parce que, et seulement parce que ça veut dire que :
Jésus est nécessaire au salut
L’Église est le Corps de Jésus.
Mais attention ! Les frontières de l’Église ne se limitent pas à celles des sacrements (l’Église, c’est la communion des baptisés, mais ce n’est pas seulement la communauté des baptisés). Le cardinal Journet disait que les frontières de l’Église, c’est la charité[9]. Cela correspond à l’enseignement de Jésus dans la parabole du jugement dernier en Mt 25. Vous savez, là où Jésus dit « vous m’avez nourri, habillé… » ? Ce qui est frappant c’est que les personnes à qui il parle n’avaient pas vu que c’était Lui : « Quand t’avons-nous nourri ?? »
Ça nous permet de faire un pas de plus dans la définition de l’Église. L’Église est définie (Ac2, 47) comme « la communauté de ceux qui sont sauvés ». Donc on prend les choses à l’envers : ce n’est pas la communauté de ceux qui sont baptisés qui sera sauvée : c’est la communauté de ceux qui sont sauvés qui fait l’Église.
Mais avec cela il faut tenir clairement que
« la volonté de Dieu, c’est que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4),
et que de façon certaine « il n’y a pas sous le Ciel d’autre nom donné aux hommes (que celui de JC) par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4, 12).
L’Église, à qui Jésus Sauveur du monde s’est révélé, a donc une responsabilité énorme par rapport au monde. Elle a le devoir d’annoncer le Christ, et de faire croître son Corps, elle-même. Et vous et moi, nous avons cette responsabilité en elle. C’est pour ça que c’est une telle joie de vivre tous ces baptêmes lors de la vigile pascale.
On ne va pas se mentir, il y a la masse d’interdits et de lois complètement impossibles à vivre quand on est chrétiens, et ces andouilles de Rome ne comprennent toujours pas qu’il faut vivre avec son temps, qu’il est temps que les prêtres se marient, qu’on puisse divorcer et se remarier, que l’Église arrête de se mêler de ce que je fais ou pas avec mon corps et avec ma copine, et qu’elle arrête de parler politique et migrants, c’est pas Rome qui assure derrière.
Raisonner comme ça, ça se comprend, mais c’est oublier le psaume que nous avons lu en début de topo. Il disait « tout homme y est né ». Quelle magnifique image ! Tout homme est né dans l’Église : qu’est-ce que cela signifie profondément ? Cela recèle deux choses très importantes : que l’Église est, comme le disait Paul VI, « experte en humanité »[10], et qu’elle est notre mère.
L’Église est experte en humanité, ça veut dire qu’au milieu des vicissitudes de l’histoire, conduite par l’Esprit Saint et ayant appris de ses nombreux péchés, l’Église ne cesse de réfléchir à l’homme et d’agir pour son bonheur. (Je ne reviens pas sur les nombreux péchés de gens d’Église qui vont dramatiquement à l’encontre de cela et qui sont d’autant plus graves qu’en blessant terriblement des hommes, ils pervertissent la vocation de l’Église.)
La finalité de l’Église est, dans le Christ, de sauver et non de condamner (Jn 3, 17 ; Jn 12, 47), d’aimer et non de juger.
Le Pape Jean-Paul II écrivait « L’homme est la première route que l’Église doit parcourir en accomplissant sa mission : il est la première route et la route fondamentale de l’Église, route tracée par le Christ lui-même. »[11]
Cela veut dire que l’homme, sa joie, son bonheur, sont la raison d’être de l’Église. La Tradition de l’Église, c’est-à-dire ce qu’elle transmet, c’est la vie du Christ. Cette Vie qui se donne se veut enrichie du trésor de la vie et de la compréhension de milliers de chrétiens avant nous. Donc l’Église est concernée par la vie de tout homme et par toute la vie de l’homme. C’est sa raison d’être.
Alors, l’enseignement que l’Église donne peut être un peu corrosif, mais n’est-ce pas à nous de faire une démarche d’humilité, en admettant que ce trésor de la Tradition, qui nous dépasse un peu, a sans doute beaucoup à nous apprendre ? Ne devons-nous pas prendre le temps et les moyens de le comprendre en vérité ?
Attention, je ne dis surtout pas qu’on ne pose pas de question et qu’on n’a pas le droit de faire marcher son intelligence en recevant l’enseignement de l’Église. Au contraire ! On a le devoir de la faire marcher. Mais quand on pose une question, il faut accepter l’éventualité de recevoir une réponse, et l’honnêteté intellectuelle veut qu’on y réfléchisse sans soupçon, mais en cherchant la vérité.
Par ailleurs, l’Église est donnée aux hommes comme une mère aimante. L’Église enfante l’homme : « tout homme y est né ». Je vous rappelle le lien que j’ai suggéré tout à l’heure avec la Vierge Marie. Quand on a du mal avec l’enseignement de l’Église, on peut se projeter : une mère met-elle son enfant en garde (mets pas tes doigts dans la prise) « pour le faire chier », ou pour qu’il vive et devienne ce qu’il doit être ?
ó Si on n’aime pas l’Église mais qu’on aime bien Marie, on peut essayer de se dire « et si c’était la sainte Vierge qui me disait cela ? » Si c’était la Ste Vierge qui me conseillait de ne pas frauder dans les transports en commun, si c’était la Ste Vierge qui me disait que la masturbation ne va pas me faire de bien profondément, etc, etc.
Il est possible que notre méfiance pervertisse simplement notre regard. C’est la tactique du Serpent des origines, en Gn3. Ne nous faisons pas avoir ! Vous avez dit : « l’Église interdit ? » Voilà un petit texte explicite :
L’erreur d’Adam et Eve, […] c’est de confondre l’interdit et l’impossible. Dieu leur dit qu’il est impossible de manger le fruit et de vivre, ils comprennent que manger le fruit est interdit, alors même que cela leur ferait du bien. Tous les commandements de Dieu [et les mises en garde de l’Église], pourtant, ne font que nous avertir de ce qui est impossible. […] [Impossible pour] Adam et Eve [de] manger du fruit mortel de l’arbre et ne pas mourir. [Impossible], un monde où on peut se droguer, [passer son temps sur des sites pornos] mais en restant libre, sans dépendance ; […]. Un monde où nos actes seraient sans gravité. Un monde où l’on peut être pécheur et heureux. Et le tour de force du tentateur, depuis le serpent d’Adam et Eve, c’est de nous faire croire que rien de cela n’est impossible, mais que c’est tout simplement interdit.[12]
Quand nous sommes énervés par l’enseignement de l’Église, méditons cela : l’Église est ma mère aimante. Elle ne m’interdit rien, elle me redit juste, avec le Christ et forte de son expérience millénaire, ce qu’il est impossible de faire tout en restant heureux (et donc ami de Jésus). Elle nous dit : 1 Co 10, 23 « Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas profitable ; tout m’est permis, mais je ne me laisserai asservir par quoi que ce soit. »
On voit que notre relation à l’Église est un vrai acte de foi. Notre relation à l’Église est la décision de faire confiance et d’entrer de toute ma personne dans cette réalité qui me dépasse.
On a un peu plus compris ce qu’était l’Église, on a peut-être un peu résorbé les malentendus : pourquoi elle fait chier et pourquoi elle se prend pour le nombril du monde. On se dit « ok, c’est peut-être ma place ». Mais… comment ?
Il y a deux grands théologiens, le cardinal Newman et Hans Urs von Balthasar après lui, qui ont déployé l’idée selon laquelle nous devions « réaliser » l’Église. Comme une graine d’Église est déposée en chacun de nous lors de notre baptême. A nous, librement et selon nos dons particuliers, de la faire grandir, se déployer, porter du fruit, devenir comme dans la parabole de la graine de moutarde (Mt 13, 31- 32) un arbre « au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches. »
C’est cool que ce soit moi qui enseigne, parce que je suis une femme, laïque, et donc je suis peut-être un peu plus crédible que tous nos cols romains pour parler de ça. Moi, j’ai 6 enfants, je bosse, et pourtant je me sens complètement membre de l’Église, je suis l’Église complètement, je l’aime même si souvent elle me blesse et elle me fait mal. Et en disant ça, j’ajoute tout de suite : même si souvent moi, par mon infidélité, par mon péché, en n’annonçant pas que Jésus sauve, je la blesse et je lui fais mal.
Là du coup je propose de répondre à cette question en partageant un peu ce que je vis, comment moi j’essaye d’être l’Église, de l’aimer, de la faire croître.
Vous connaissez cette histoire. Un journaliste demande à Mère Teresa : que faudrait-il changer dans l’Église ? C’est très simple, répond-elle. Ce qu’il faut changer dans l’Église pour qu’elle soit sainte ? Toi ; et moi.
Vous allez dire : facile, mais quand on parle des scandales d’abus dans l’Église, je n’y peux rien. Peut-être même que j’en ai été victime. Eh bien ! Soyons convaincus que tout acte bon, tout retour au Père, même invisible, porte un fruit considérable non seulement pour nous mais pour le monde entier. Le Mal fait un bruit effrayant, le Bien n’en fait pas. Mais pourtant, tout acte bon, en ce qu’il est de nature divine (car Dieu est le Bien) a une portée incommensurablement plus puissante que les actes mauvais. Quand je fais un acte bon, même tout petit, j’embellis l’Église et je la convertis.
Quand le rapport de la CIASE est tombé, nous avons été assommés. Par son contenu, par les clivages entre nous aussi. Devant tout cela, je me sentais si impuissante, la tristesse était immense. Et au cœur de cette tristesse, le Seigneur m’a donné un rayon d’espoir : ce que tu peux faire devant tout cela ? Te convertir, toi. C’est si vrai !
Pour que l’Église se convertisse, j’essaye de ne pas m’énerver en famille, de m’appliquer dans mon travail, d’arrêter de râler (et de remplacer ça par de la gratitude, de l’action de grâce), de penser d’abord aux autres (en faisant le café de mon mari le matin avant de faire le mien), de mettre un frein sur ma langue pour ne pas critiquer. J’essaye d’écouter vraiment les gens qui me parlent. J’essaye de choisir la joie à chaque instant.
Ça paraît débile, ça ne l’est pas du tout. C’est la théologie des épingles de Ste Thérèse de Lisieux ; c’est ce qu’on appelle la communion des saints. Quand on change notre cœur, quand on répand l’amour et la paix à notre tout petit niveau, on construit l’Église sainte. Et ce qui est top, c’est que c’est toujours possible de recommencer. Il n’est jamais trop tard, et comme le disait St Jean-Paul II, « le Bien est toujours possible ». C’est un peu ce que nous apprend le Carême. Toujours choisir de se convertir, de retourner son cœur vers l’Amour.
a) La vie spirituelle
Bien sûr, dans la réalisation de l’Église en nous, il y a le trésor de la vie spirituelle. Dans le bien à faire tout à l’heure je n’ai parlé que de choses très incarnées. Elles se fondent sur ma relation à Dieu, dans la prière et la pratique des sacrements.
Être l’Église, vivre l’Église, construire l’Église, c’est d’abord prier. En union avec toute l’Église du Ciel : tous ceux qui sont déjà sauvés, qui contemplent le Visage de Jésus, et qui nous aident à Le choisir.
Des trésors sans prix nous sont offerts pour cela, à nous les chrétiens. Si nous voulons que l’Église soit belle, prions ! Prions tous les jours, un temps pour Jésus, seul, dans une église, dans notre chambre, fidèlement… 5, 20, 60mn… que ce soit fidèle, en silence et juste pour lui. Méditons la Parole de Dieu, elle est la source qui donne vie à l’Église. Pratiquons les sacrements : la confession, la Messe (le dimanche mais aussi en semaine !). Nous participerons ainsi de la transformation de l’Église !
b) L’engagement
Pour que l’Église soit plus belle, sois-en un membre à fond ! elle sera riche de toi. Pour que l’Église soit plus belle, donne-lui ce que tu es, ton talent, ta joie, ta créativité, ta présence simplement… Il y a qq années avec mon mari nous étions responsables des Jeunes de l’Emmanuel. Nous avons été émerveillés par tout ce que vous avez en vous pour faire croître l’Église et annoncer le Seigneur. Nous avons vécu des trucs incroyables, où les jeunes pilotaient et nous, juste, on accompagnait et on les laissait faire… les plus belles années d’Église de notre vie.
Pour savoir où et comment tu peux t’engager dans l’Église :
Demande d’abord à Jésus ! Où te veut-il ? Il sait très bien, Lui, de quelle façon il souhaite que tu fasses vivre son Corps : cf. St François d’Assise. On n’est pas tous des St François, mais tous Il nous veut quelque part.
Ensuite, parlons-en avec ceux qui nous accompagnent, des prêtres, des responsables, des plus anciens… parfois même nos parents (aussi étonnant que ça puisse paraître). Ils nous aiment, ils connaissent nos talents… ils peuvent être canaux de l’appel de Dieu sur nous. Ou même des potes.
Pour entrer en théologie, c’est passé par 3 copains différents qui m’ont dit la même chose sans se connaître. Ça faisait très longtemps que j’étais attirée par le travail de la Parole de Dieu. Et les 3, là, en deux jours, ils m’ont dit, parfois sorti de nulle part « pourquoi tu ne ferais pas ces études là ? » J’étais prof d’histoire, j’avais un mari et 5 enfants à l’époque, trop bizarre… mais j’ai compris qu’il fallait écouter.
Et du coup, j’y suis allée ! c’est l’ultime étape pour faire grandir l’Église : agir ! s’engager ! ne pas attendre que les autres le fassent !
Tu as envie de donner du temps pour les plus pauvres ? Vas-y !
Tu as une idée pour l’aumônerie de ta fac ? Propose à ton aumônier !
Tu trouves que la Messe de ta paroisse est sordide ? Réunis des potes et proposez au curé de l’animer !
Tu sens que ta foi se construit grâce à une communauté spécifique ? Pourquoi ne pas discerner un appel dans cette communauté ? - Avec mon mari, on était fiancés et on tournait autour de l’Emmanuel ; on s’est dit : allez, on saute. C’était il y a 25ans et c’est clairement notre place dans l’Église. Entre parenthèse, nous avons pu constater combien cet engagement avait et fait encore grandir notre amour de l’Église.
Etc, etc.
Enfin, pour construire et faire grandir l’Église, pour être l’Église, l’unique ferment, c’est l’amour. L’amour de Jésus, donné, partagé. Deux points très rapides :
a) L’amour de nos frères chrétiens.
C’est le commandement (pas l’option) donné par Jésus avant que Lui-même ne nous aime jusqu’au bout, jusqu’à l’impensable. (Jn 15 à 17)
« Voyez comme ils s’aiment ! »[13] disaient les païens en regardant les premiers chrétiens. Tendons à ce témoignage !
Rendre l’Église belle, c’est aimer mon prochain. Donc c’est aussi se réjouir de la diversité de l’Église et de ceux qui la constituent. C’est les recevoir comme des cadeaux – non comme des concurrents ou comme des crétins qui n’ont rien compris. « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père », dit Jésus (Jn 14, 2). Tu es proche de la communauté St Martin, moi membre de la communauté de l’Emmanuel ? Loué soit le Seigneur ; la communion n’est pas l’uniformité.
Comme la critique enlaidit l’Église ! Le choix actif de la bienveillance, d’abord entre chrétiens, est sûrement la première des conversions que je peux permettre à l’Église de faire. [témoignage rapide avec le père Jean-Pierre]
Lutter contre la division en nous aimant comme nous sommes, c’est aussi valable entre états de vie. Un des plus beaux cadeaux que l’Église nous donne c’est la communion des états de vie. Ne mettons pas un fossé entre les laïques, les consacrés, les prêtres. Ces cristallisations sont à l’origine de bien des abus. Réjouissons-nous de cette multiplicité des organes du Corps du Christ et recevons chacun comme un frère qui nous est donné. Prions les uns pour les autres. A ce sujet, nous pouvons relire 1 Co 12.
b) Aimer « au-delà ».
Le Pape François parle de l’Église comme d’un « hôpital de campagne ». Il ne cesse de nous bassiner avec les périphéries, et il a raison. C’est à nous de faire vivre cet hôpital dans la périphérie de l’Église – les lieux où elle semble ne pas être.
Je vois avec clarté que la chose dont a le plus besoin l’Église aujourd’hui, c’est la capacité de soigner les blessures et de réchauffer le cœur […], la proximité, la convivialité. Je vois l’Église comme un hôpital de campagne après une bataille. Il est inutile de demander à un blessé grave s’il a du cholestérol ou si son taux de sucre est trop haut ! Nous devons soigner les blessures. Ensuite nous pourrons aborder le reste.[14]
L’Église est ma mère, mais c’est aussi à travers moi-même qu’elle sera la mère de l’humanité. Donnons nos bras, nos bouches, notre cœur à cette mère pour qu’elle puisse agir et consoler, avoir souci de toute personne dans son humanité.
Exemple personnel de relation avec des personnes en situation de prostitution.
J’ai déjà beaucoup trop parlé.
Si vous vous réveillez tout juste, retenez au moins ceci : l’Église est notre mère. Une mère aimante, et aussi une mère à aimer en retour – et cet amour se choisit.
L’Église est notre mère car Dieu est Notre Père. Je vous propose de Le prier ensemble, et ensuite nous pourrons répondre à vos questions.
[1] Cf. Charles Journet, Entretien sur l’Église et sur les sacrements, Paris, Parole et Silence, 2008.
[2] C. S. Lewis, Surpris par la joie…
[3] Clément d’Alexandrie, Paed. 1, 6.
[4] Hans Urs von Balthasar, „Wer ist die Kirche?“, in: Sponsa Verbi, Einsiedeln, Johannes Verlag, (Skizzen zur Theologie II), 1961. Trad. fr. Maurice Vidal, Qui est l’Église?, Saint-Maur, Parole et Silence, 2000, p. 60.
[5] St Cyprien de Carthage s’adresse alors à des hérétiques : à des chrétiens qui quittent la communion de l’Église. Par cette phrase il leur dit combien leur décision est grave.
L’Église reste un peu figée sur cette déclaration pendant des siècles, puis en 1492 avec la découverte de l’Amérique on se rend compte qu’il y a des milliers d’êtres humains qui sont morts apparemment hors de l’Église sans rien y pouvoir… alors ?
[6] Nostra Aetate, 2.
[7] GS 22.
[8] Ibid.
[9] Cf. Alexandra Diriart, Ses frontières sont la charité. L’Église Corps du Christ et Lumen Gentium, Paris, Lethielleux, DDB, 2009.
[10] Paul VI, Encyclique Populorum progressio, § 13.
[11] Jean-Paul II, Redemptor Hominis § 14.
[12] Adrien Candiard, A Philémon, Réflexions sur la liberté chrétienne, Paris, Cerf, 2019, p. 60-61.
[13] Tertullien, Apologétique, 2.
[14] Pape François, in « Interview », La Civiltà Cattolica, Rome, 19 août 2013.