« Le discernement ne nous livre pas tels quels les projets de Dieu sur nous, il nous dispose à reconnaître dans nos désirs et nos souhaits ceux qui peuvent se réclamer de l’Esprit du Christ : ce n’est pas la même chose ! » - Michel Rondet
Le discernement… Curieusement, ce mot figure très peu dans la Bible. On a plutôt : sagesse, jugement, conseil… Ex. : le jeune Salomon qui, dans son rêve, à Gabaon, demande à Dieu «la grâce d’un bon jugement » (1R 3, 5) ; Dieu la lui accorde, et Salomon va la mettre tout de suite en œuvre dans la dispute qui oppose les deux femmes qui revendiquent le même enfant (1R 3, 16 sq.)
On en trouve aussi un écho dans les Actes des Apôtres au ch. 15 à propos du conflit qui opposait dans l’Eglise naissante les tenants de l’accueil des païens à ceux qui n’en voulaient pas. L’Eglise est née d’un discernement !
Il s’agit à chaque fois de situation grave, lourde de conséquence, qui nécessite réflexion, recul, intériorité. Et c’est bien comme cela que fonctionne le discernement dont a tant parlé Ignace de Loyola.
Il y a souvent au départ une crise, un choix douloureux, une décision délicate à prendre qui amène un besoin urgent d’y voir clair. Quelques exemples :
On me demande un service important et urgent qui ne va absolument pas dans le sens de mes aspirations. C’est au- dessus de mes forces, de mes capacités… On me demande d’y réfléchir, de mûrir ma réponse… Comment vais-je m’y prendre ?
J’ai une vieille maman malade, qui ne peut plus rester seule. Vais-je la prendre chez moi ou la placer en EPHAD ? Mes responsabilités professionnelles me prennent énormément, mais par ailleurs je suis son seul enfant, tout ce qui lui reste ! Quelle décision prendre alors que je vois autant de pour que de contre ? Comment vais-je m’y prendre ?
J’ai un collègue qui manifestement n’est pas à sa place. Il commet gaffe sur gaffe, il ne joue pas le jeu de l’équipe, il est dépressif, mais il se confie à moi, il me demande de l’aider à discerner, il me dit même s’en remettre à ma décision ! Comment vais-je m’y prendre pour l’aider vraiment ?
On pourrait multiplier les exemples de cette sorte. Ça ne nous arrive pas tous les jours mais suffisamment souvent pour que je me façonne une manière de procéder, une méthodologie, que je pourrai m’appliquer ou utiliser pour d’autres qui me demanderaient conseil.
La plupart de nos décisions, nos petites décisions de chaque jour, ne se prennent pas au terme d’un discernement mais bien plutôt en référence avec l’orientation globale de ma vie, avec les choix que j’ai posés antérieurement, mon « style » de vie. Ces choix-là vont de soi, ils sont naturels, spontanés.
On n’a à discerner qu’entre deux choses également bonnes, et non pas entre une chose bonne et une autre mauvaise. Je vois du bien, des avantages, des raisons pour et des raisons contre des deux côtés, et j’hésite, je ne sais pas quoi faire.
Discerner demande du temps, du recul, un vrai désir d’avancer. Est-ce mon cas ? Suis-je prêt à m’en donner les moyens, à me donner une échéance pour ne pas laisser la vie décider à ma place, à consulter, à m’informer, à tout envisager ? Ex. de ce cadre qui n’avait qu’un week-end pour donner sa réponse à une expatriation mirobolante… Comment résister à la pression des autres ?
Le discernement s’opère souvent en période de crise. Ne pas s’affoler ! Ça bouge ! C’est même le signe d’une grande maturité, d’une vraie liberté. Je suis habité par le désir d’aller vers ce qui m’apparaîtra le mieux, pour le Seigneur, pour les autres, pour moi.
Le discernement demande de la méthode. Convenons, avec le recul du temps, que bien des décisions que nous avons prises dans le passé l’ont été sur un coup de tête, trop rapidement, trop intuitivement ou sous la pression des autres, sans vraie liberté… Une relecture de mes décisions antérieures peut se révéler très bénéfique.
D’où la nécessité de procéder selon une certaine méthode ou rigueur. J’en propose une, ici, qui vient tout droit des Exercices Spirituels de St Ignace, et que j’ai schématisée sous la forme d’un escalier, à dix marches. On part de la première marche tout en bas, qui reprend les quelques préliminaires que je viens d’évoquer, et on monte lentement jusqu’à la dixième marche, celle de la vérification.
Est-ce le bon moment pour moi d’effectuer un tel discernement ? Suis-je dans les dispositions requises ? Et si discerner c’est choisir, et si choisir c’est renoncer, suis-je prêt à ne pas pouvoir tout conserver ?
Dans discerner il y a dis-cerner, c’est-à-dire me placer en face de plusieurs décisions possibles, toutes également bonnes ! Si ne m’apparait qu’une solution possible et bénéfique, il faut bien évidement que j’aille dans ce sens. Voilà qui réduit considérablement les occasions d’un vrai discernement ! Il me semble que dans le cours d’une vie ordinaire, on a moins d’une dizaine d’occasions d’un vrai discernement. Sans doute au nombre de ceux-là, le choix d’une filière de formation, le choix d’un métier, celui d’un état de vie, le choix d’avoir des enfants, parfois des décisions professionnelles importantes… Au nombre de celles-ci très certainement le passage à la retraite professionnelle, avec tous les choix à opérer…
On ne peut discerner et décider sagement que si l’on a suffisamment d’informations sur ce qui nous attend dans l’une ou l’autre des hypothèses en cours ! Informations qu’il me faut aller quérir auprès de ceux qui savent, qui sont passés par là, qui connaissent le terrain. Et cela peut prendre beaucoup de temps. Cela peut éviter bien des regrets postérieurs du genre « ah ! si j’avais su ! » Certes on ne saura jamais tout à l’avance, mais on peut souvent éviter des erreurs liées à l’ignorance ou à la précipitation.
Il s’agit là, pour ceux qui sont croyants, de demander l’aide du Seigneur, non pas sous la forme : « que veux-tu que je fasse ? » mais sous cette autre forme : « tu m’as voulu libre, Seigneur, mais aide-moi à ne pas trop me tromper dans ma décision ! Reste à mes côtés ! » Je ne crois pas, pour ma part, que Dieu ait un projet tout fait à l’avance pour chacun d’entre nous, et qu’il suffirait de lire par-dessus son épaule dans son grand cahier ! Dieu nous aime trop pour procéder ainsi. Il nous supplie simplement de choisir ce qui va vers plus de vie, plus de bonheur, plus d’humanité et d’épanouissement. Cf. Dt 30
C’est-à-dire de la vraie liberté ! Est-ce que dans ma tête je n’ai pas déjà choisi ? Est-ce que, sans que je m’en rende bien compte , je n’oriente pas mon choix, ma décision, vers une solution plutôt que vers une autre, pour des tas de raisons plus ou moins conscientes : la facilité, la réputation, l’orgueil, la peur de décevoir quelqu’un, de lui faire de la peine, le confort personnel, la peur de l’aventure, la paresse… J’ai à me rendre parfaitement libre, à me disposer intérieurement à accueillir aussi bien l’une que l’autre de ces décisions, pourvu qu’au terme de mon discernement elle m’apparaisse préférable ! A cette étape là l’aide d’un accompagnateur spirituel peut être précieuse pour vérifier mon degré de liberté. Ce n’est pas lui qui me dira ce que je dois faire, mais il m’aidera dans cette vérification.
Habituellement on a devant soi deux hypothèses, deux décisions possibles, parfois trois, voire plus. Il s’agit pour chacune d’entre elles d’examiner toutes les raisons pour et toutes les raisons contre cette solution. Il faut le faire de façon exhaustive, peut-être en hiérarchisant ces différents arguments, en les surlignant, en vérifiant soigneusement leur pertinence. Ce travail accompli, on peut s’apercevoir que la balance penche plutôt d’un côté ou plutôt de l’autre, ou qu’elle reste rigoureusement égale. Ce n’est pas encore te moment de prendre ma décision, il reste encore des marches à franchir…
Après le travail de la raison, il peut y avoir la question de la faisabilité. S’il s’agit pour moi de me lancer dans une création, une initiative nouvelle, une entreprise innovante, à cette étape de ma réflexion, il peut être fort utile de vérifier que mon projet répond bien à quatre critères :
Correspond-il à un vrai besoin autour de moi ?
Ai-je vraiment le désir de m’y impliquer ?
Ai-je de vraies et bonnes idées pour le mettre en œuvre ?
Suis-je prêt à m’associer à d’autres dans sa réalisation ?
Si ces quatre critères sont au rendez-vous, avant de m’y lancer, il me faut encore en étudier les contraintes, les ressources nécessaires, le but poursuivi, sa pertinence dans le monde qui m’entoure.
J’aurai ensuite à établir un plan d’action, avec une répartition des rôles, une stratégie pour réunir les fonds nécessaires, un échéancier des opérations à mener, des évaluations à mette en place, etc.
La décision ne peut venir qu’à ce moment-là, en n’oubliant pas les autorisations parfois indispensables à sa mise en œuvre. Cf. tableau ci-joint : les étapes obligées de tout projet
Vient alors la marche de mes émotions, de mes mouvements intérieurs. Qu’est-ce que j’éprouve au fond de moi à la perspective de m’expatrier, de prendre chez moi ma vieille maman, d’accepter telle promotion, de me lancer dans tel projet ou de prendre tel engagement ? Est-ce que j’éprouve de la paix, de la joie, de l’enthousiasme, du dynamisme, de façon durable ou pas ? Ou bien est-ce qu’au contraire j’éprouve de la tristesse, de l’inquiétude, de la rancœur ? Qu’est-ce que je ressens ? On décide avec son cœur, plus qu’avec sa tête !
Et nous arrivons enfin à la marche de la décision. Curieusement, et c’est souvent vécu avec beaucoup de bonheur, cette décision se reçoit, comme un fruit mûr qui se détache de l’arbre dès qu’on l’effleure du doigt. Si j’ai bien respecté toutes les étapes antérieures, si j’ai bien tout pris en compte, elle m’apparait comme allant de soi ! Elle est devenue claire, évidente, pertinente, même si elle ne sera pas forcément facile à réaliser. J’ai alors à me remettre face à mon Seigneur, à lui rendre grâce, à déposer entre ses mains ma décision, à lui demander encore et encore son aide pour la mettre en oeuvre.
Il reste une dernière marche à franchir, celle de la vérification. Cette décision que je viens de prendre me laisse-t-elle en paix ? Me procure-t-elle réellement une joie profonde et durable ? Ou bien est-ce que depuis que je me suis décidé ai-je perdu toute joie, tout appétit, tout sommeil ? Suis-je devenu irascible, inquiet, perturbé ? Si C’est le cas, alors il me faut avoir le courage de reprendre toute ma démarche, de retourner à la case de départ, d’aller voir marche après marche où est-ce que j’ai foiré… Est-ce que j’ai bien tout pesé ? Avais-je suffisamment d’informations ? Est-ce que j’étais libre ? Est-ce que j’ai prêté attention à mes émotions ? Un bon discernement laisse dans la paix, c’est là un signe qui ne trompe pas !