On a des attentes communes qui nous structurent.
1. Aucun être humain ne peut vivre sans être aimé. La question que nous portons tous est “est-ce que je suis aimable ? Est ce que je peux aimer ? Dans la première encyclique de Jean-Paul II, on lit « L’homme ne peut vivre sans amour. Sa vie est privée de sens s’il ne rencontre pas l’Amour, s’il ne le fait pas sien. » (Redemptor Hominis, 1979). Derrière nos errances, il y a ces recherches de bonheur. Lorsque St Augustin raconte sa vie de païen il écrit « j’aimais aimer et j’aimais être aimé » (Les Confessions). Il y a un désir absolu dans chaque être humain. La question devient ensuite “qu’est ce que c’est qu’aimer ?” Cela va au-delà de l’affectivité, ça engage la liberté.
2. Nous sommes des êtres de désir. C’est sans doute ce qui nous caractérise au plus intime de nous-mêmes. Nous sommes des êtres de désirs car nous sommes faits pour un don plus grand. Il y a en nous une insatisfaction, parce que nous sommes faits pour Dieu. Un jeune en particulier ne peut pas vivre s’il n’a pas une raison de donner sa vie, et on ne peut la donner que par amour. Il y a donc un désir profond dans chaque être humain de donner sa vie, quelle que soit son histoire.
Ce désir et a fortiori le désir sexuel fait partie de notre être, il est BON, il ne doit pas être refoulé ou ignoré, au risque de pathologies importantes. Il faut le prendre au sérieux, mais en le mettant bien à sa place dans notre nature, en l’orientant. On comprend qu’il est trop impétueux pour être aux commandes.
Il faut d’abord être conscient que la vie du désir et des pulsions commence dans l’anarchie. Nous sommes faits ainsi. Tout désir doit donc passer par des étapes de maturation, passer de la sphère de la sensation (le corps) à celle de l’émotion (le cœur) et de la raison (l’intelligence). Tout notre être doit apprivoiser notre désir, nous devons l’écouter dans l’unité de notre personne, pour qu’il soit un lieu d’épanouissement. Si on le vit strictement au premier niveau, le niveau physique (très impérieux), une partie de notre personne sera délaissée/ tronquée et, en conséquence, nous ne serons pas heureux.
Le chemin à parcourir est un chemin d’unification progressive pour que le corps, le cœur et l’intelligence aiment ensemble, pas seulement le corps. La dimension ultime est l’unité de l’amour et même de notre vie, l’unité du corps et de l’âme, et même ultimement de l’homme et de Dieu.
C’est pourquoi le temps est notre allié. Apprendre à aimer prend du temps et c’est normal. Comme tout apprentissage. Il faut prendre soin d’un amour naissant, en acceptant d’avancer doucement, en prenant le temps.
Quel est le vrai désir de mon coeur ? Que dit mon coeur ? Où en est le sentiment amoureux ? Seul le temps va déterminer si le sentiment amoureux était seulement une attirance physique ? Seulement de l'admiration ? Si notre amour a grandi, s’est approfondi ?
Que dit mon intelligence ? Seul le temps va nous permettre de creuser ce domaine : qu'est-ce que j'aime ? Son caractère ? Ses désirs ? Son charme ? Son style?
Enfin, apprenons à nous émerveiller au cours de ce processus où l’on est en train d'apprendre à aimer ! Rendons grâce à Dieu, confions-lui notre amour pour entrer dans le don de nous-mêmes, lui qui est l'Amour. Demandons-lui sa tendresse, sa douceur, sa chasteté (on en reparlera), sa miséricorde aussi.
Cette pulsion du désir, on l’appelle souvent Eros : « À l’amour entre homme et femme, qui ne naît pas de la pensée ou de la volonté mais qui, pour ainsi dire, s’impose à l’être humain, la Grèce antique avait donné le nom d’eros » [1]. Pour l’Antiquité, rien ne résiste à l’eros, il est tout puissant en l’homme. Il est la passion qui dirige les autres passions, la source de l’agir et de toutes les réalisations humaines.
C.S. Lewis (1898-1963) était un théologien britannique et professeur à Oxford et Cambridge, converti au christianisme après une période d'athéisme. Son œuvre apologétique, notamment Mere Christianity et The Problem of Pain, a profondément influencé la pensée chrétienne du XXe siècle par sa défense rationnelle de la foi. Figure majeure de l'apologétique moderne, il a su développer des arguments philosophiques rigoureux tout en rendant la théologie accessible au grand public. « Eros, dit Lewis, fait irruption en [l’homme] tel un envahisseur, prenant le contrôle et réorganisant une à une les institutions d’un pays conquis. » [2]. Son essai Les Quatre amours est très puissant à propos de l’Eros. Il le définit comme « être amoureux », donc il faut être conscient que même quand on a l’impression que tout notre être est pris, cela peut être seulement de l’amour d’eros.
L’Eglise a déclaré la guerre, non à Eros, mais à sa « déformation destructrice » qui « prive [l’homme] de sa dignité et le déshumanise ». Lewis dit au sujet d’Eros : « Quand les choses naturelles semblent quasi-divines, le démon n’est jamais loin. », ou encore « C’est dans la grandeur même de l’eros que sont cachés les germes du danger. Il parle comme un dieu […] et pourtant il ne peut pas être la voix de Dieu lui-même. » « Le vrai danger, me semble-t-il, ce n’est pas que les amoureux s’idolâtrent l’un l’autre, mais qu’ils idolâtrent l’eros lui-même »[3] . Et ça, c’est très important. Si on ne laisse pas le temps à notre amour de mûrir, si on laisse à eros les rennes de notre vie, on est susceptibles de se tromper complètement, car en réalité on ne s’aime pas encore vraiment – on aime cet élan enivrant, l’eros. Or, Lewis résume en constatant : « Une ironie sinistre veut que cet eros, dont la voix semble nous parler depuis les sphères éternelles, ne soit pas lui-même nécessairement permanent. Il est connu pour être le plus mortel des genres d’amour. »[4]
Il en déduit que : « De lui-même [l’eros] ne peut pas être ce qu’il doit être s’il veut demeurer eros. Il a besoin d’aide ; par conséquent, il a besoin d’être gouverné. Eros meurt ou devient démon s’il n’obéit pas à [l’Agapè]. »[5] La rencontre d’Eros et Agapè permet au premier de ne pas se replier malheureusement sur lui. Agapè vise du définitif, il « vise l’éternité ».
Oui, l’amour est « extase », mais extase non pas dans le sens d’un moment d’ivresse, mais extase comme chemin, comme exode permanent allant du je enfermé sur lui-même vers sa libération dans le don de soi, et précisément ainsi vers la découverte de soi-même, plus encore vers la découverte de Dieu : « Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera » (Lc 17, 33) (DCE § 6).
L’amour est au fond une réalité unique, avec deux visages, qui apparaissent davantage l’un après l’autre, tour à tour, selon les moments de la relation. C’est ce que l’Eglise a compris et qu’elle enseigne: pour la joie sexuelle, l’investissement de l’énergie libidineuse ne suffit pas, car le désir humain correspond à bien davantage qu’au manque ou au besoin de plaisir.
L’amour sexuel nous apprend que nous avons éminemment besoin de l’autre, car il ne sera assouvi que par l’autre. Nous devons prendre le temps d’accueillir cela avec toutes les dimensions de notre être.
Le désir sexuel s’enracine au plus intime de l’homme, au niveau du pulsionnel anarchique. Il y a de la libido en moi et de l’eros que je ne peux pas nier. Mais vers où pointent-ils ? Que désire le désir ?
Le désir sexuel est d’abord reconnaissance de la finitude personnelle : je ne me suffis pas à moi-même. Ma joie ne peut pas venir de moi. L’autarcie ne rend pas heureux. J’éprouve un manque en moi qui est déjà en lui-même ouverture aux autres : je désire ce que je n’ai pas, ou plus exactement ce que je ne suis pas. La rencontre de l’objet désiré est promesse de bonheur, d’amour et d’éternité.
Les caractéristiques d’eros, du désir sexuel : reconnaissance de la finitude, ouverture à l’autre, promesse de bonheur, d’amour et d’éternité. Ces éléments caractérisent aussi notre relation à Dieu.
Cette patience, cette unité de notre personne dans la relation, ce juste accueil de l’autre d’abord en tant qu’autre porte un nom : c’est la chasteté. Qu’est ce que la chasteté ?
D’abord : « La chasteté est une vertu morale. Elle est aussi un don de Dieu, une grâce, un fruit de l’œuvre spirituelle. » (CEC 2345). Une vertu au service de la relation…
Voici une très belle définition de la chasteté : FC 17 « Elle est l’énergie spirituelle sachant défendre l’amour des périls de l’égoïsme et de l’agressivité, en le conduisant vers sa pleine réalisation ».
La chasteté n’est pas la continence (= absence de relations sexuelles). On peut être continent sans être chaste (par des attitudes, des regards) ou bien chaste sans être continent (des époux qui s’aiment).
La chasteté est une école de don de la personne. Elle passe donc par l’intégration (et non pas le refoulement) de notre sexualité (un formidable moteur) pour permettre à chacun de grandir dans le don de soi. Vous le savez, l’enjeu de notre notre vie c’est la sainteté, qui passe par notre conversion ; où il s’agit de passer du ‘je prends’ à ‘je reçois’ (je te prends à je te reçois), ‘j’accapare’ (ou je m’accapare) à ‘je donne’ ou ‘je me donne’, ‘je maîtrise’ à ‘je consens’… en fait que Jésus prenne possession de notre être, et tout notre être. La chasteté est une vertu essentielle pour tous ces passages.
Elle est l’outil privilégié pour une sexualité épanouie.
La chasteté permet d’être en vérité, c’est-à-dire que tout notre être dise et vive la même chose, car la vérité est l’adéquation de la parole et de la réalité. Pour une personne, être en vérité c’est dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit. Pour me respecter moi-même, dans l’unité de ma personne, et respecter l’autre dans l’unité de la sienne.
Si j’ai une copine, et que je veux avoir des relations sexuelles avec elle, il faut que je me pose la question de l’adéquation de ma parole et de mes actes. Oui, ma libido a envie d’elle. C’est normal et c’est heureux !
L’homme voit d’abord la femme dans son aspect extérieur. D’ailleurs, il était endormi quand Dieu a créé cette merveille qu’est la femme, c’est pourquoi elle reste un mystère. Un mystère ce n’est pas quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, mais qu’on n’a jamais fini de comprendre. Donc l’homme est fasciné par la femme, mais il peut être aveuglé par l'attraction si forte, particulièrement au plan physique. Il est comme un papillon de nuit qui fasciné par une lumière se brûle les ailes. Donc le grand défi des hommes c'est la tempérance, de maîtriser les chevaux qu'ils ont en eux, d'avoir le courage d'être droit, la force de ne pas être égoïste. Pour offrir une vraie relation, ne pas utiliser son amie, ne pas être égocentré à chercher sa propre satisfaction. Et c'est une grande aventure, ça demande du courage. Il faut se battre intérieurement, prier, utiliser son réalisme, une très grande force pour l’homme) pour identifier les situations bancales et refuser de ne pas être en vérité.
Donc les questions pourraient être : est-ce que je veux me donner entièrement à elle ? lui donner ma vie ? et puis de son côté aussi : veut-elle de ce don ? En est-elle là ? Si je n’en suis pas là, alors je n’en suis pas à la relation sexuelle, car donner son corps, c’est se donner tout entier. Et on ne se donne pas à l’essai.
Il est absolument essentiel de prendre le temps, dans les gestes amoureux, d’unifier toute notre personne et d’être précisément maître de ce qu’on est en train de faire. Finalement, d’être sûr qu’on ne regrettera pas un geste posé. Car c’est l’acte qui ratifie la parole. Et non l’inverse. La parole est première chez nous les hommes. Elle précède l’acte.
Si on parle du don des corps, il s’agit de s’être donnés l’un à l’autre en parole, devant Dieu et devant les hommes, donc de recevoir le sacrement du mariage, avant de ratifier ce don par l’acte sexuel (on ne ratifie pas quelque chose qui n’a pas été dit). Je t’ai choisi comme époux et je me suis donnée à toi comme épouse, je t’ai donné ma parole, alors je peux te donner mon corps.
Voici quelques questions pour vous aider car on ne va pas vous faire une liste sur « les bons gestes à poser », tout simplement parce qu’il s’agit de vous, de votre liberté, de votre histoire, et que le but n’est pas de vous donner une liste de préceptes, mais que vous décidiez ce qui est bon en pleine conscience.
Est-ce que mon geste respecte l’autre ou est-ce que c’est de moi que je m’occupe ?
Est-ce que ce geste est seulement pour mon plaisir ? est ce qu’il est une façon d'aimer ? de me donner à l'autre ?
Est-ce que je me laisse emporter, dépasser par ces gestes parce que mon corps et mon cœur bouillonnent ou est-ce que je sais ce que je fais quand je les pose ?
Que dit ma conscience ? Qu’en pense Dieu qui est BON et qui veut mon bonheur ?
C'est toujours pareil : il faut trouver l'adéquation entre les gestes de la relation et ce qu'elle est. Il faut garder un point de vigilance : est ce qu'il y a déjà dans la vérité de notre relation et dans notre amour toute la force et l'engagement qu'il y a dans ces gestes ?
Vous serez saints par ces actes posés ou non posés et offerts (pour plus tard ou pour jamais), car notre corps ne nous appartient pas et doit épouser le plus profond de ce qu’il y a dans nos âmes. Un autre point essentiel : notre sexualité et nos gestes amoureux se discutent en couple :
Où j’en suis, de quoi j’ai envie ou pas, pourquoi ?
Où tu en es, qu’est-ce qu’on décide, pourquoi ?
Il n’y a pas que les gestes qui font la chasteté. Voici quelques points de vigilance à ne pas oublier pour nous aider dans cette adéquation :
Vigilance du regard (affiches, internet, mais aussi personnes) :
Pour l’homme : quel regard je porte sur les filles autour de moi ? Ou est-ce que je pose mon regard ? Est-ce que je vois une personne ou seulement un corps ? Est-ce un regard qui chosifie ou qui personnifie ?
Pour la femme, la vigilance est plus dans la captation du regard, d’avoir une vigilance dans le désir de plaire : où est la frontière entre se montrer belle et séduire ? Être séduisante mais pas séductrice ? Est-ce que je cherche à capter le regard des garçons ?
Voyez dans un cas je chosifie la personne pour la réduire à sa plastique, dans l’autre je l’instrumentalise pour le dominer, le capter, le maîtriser … dans les deux cas, c’est tout l’inverse de la chasteté.
Vigilance par rapport aux paroles : si un homme démarre au quart de tour avec un décolleté, une fille démarre encore plus vite avec une parole ambiguë. Car la femme est fascinée par l’amour et la grandeur de l’amour. Et sa tentation c’est son idéalisme. Elle fait marcher son petit vélo et peut imaginer des histoires incroyables à partir de presque rien. Son défi est de s'ancrer dans la réalité en écoutant son cœur si riche mais sans s'emballer, en coupant les analyses intérieures qui n'en finissent plus... Mais nous, hommes, ne devons pas jouer avec les mots ou les situations ambigües. Justement…
Vigilance dans les situations qui peuvent devenir ambiguës : prendre un verre avec une fille à 18h ou à 23h, ce n’est pas la même chose ; passer 1 heure avec elle ou 3 heures, ce n’est pas pareil ; être seuls ou en groupe ; être dans un bar ou dans une chambre…
Au terme de cette réflexion, une évidence s'impose : l'amour véritable ne se construit pas dans l'urgence, mais dans la patience. Entre l'ivresse d'Eros et la profondeur d'Agapè, entre le désir qui enflamme et l'engagement qui structure, se dessine un chemin exigeant mais libérateur. La chasteté, loin d'être un carcan moralisateur, apparaît comme l'alliée indispensable de cette maturation : elle protège l'amour naissant de ses propres excès, permet au corps, au cœur et à l'intelligence d'avancer ensemble, et garantit cette cohérence entre ce que nous disons et ce que nous vivons. Dans une société où l'immédiateté règne en maître, où le désir se confond souvent avec sa satisfaction, ce message résonne comme une invitation audacieuse : prendre le temps de rencontrer vraiment l'autre, accepter que la vérité d'une relation précède les gestes qui l'expriment, et comprendre que la vraie liberté n'est pas de céder à toutes ses pulsions, mais de choisir, en conscience, à qui et comment se donner.
[1] Benoît XVI, Deus Caritas Est §3.
[2] Clive S. Lewis, Les quatre amours (1960), Paris, Téqui, 2019, p. 118.
[3] Ibid, p. 118 ; p. 134 ; p. 137-138.
[4] Ibid. p. 140.
[5] Ibid. p. 142.