Les chrétiens sont ils meilleurs que les autres ? Ah bonne question...
L’Évangile nous présente, à travers la rencontre de Jésus avec la Samaritaine (Jn 4) et celle avec Zachée (Lc 19), deux modèles exemplaires de conversion. Ces récits, pourtant très différents, manifestent en réalité un même chemin spirituel en trois étapes fondamentales.
La conversion commence par un geste, parfois petit, parfois coûteux, mais qui exprime une ouverture. Zachée invite Jésus dans sa maison ; la Samaritaine lui donne de l’eau. Dans les deux cas, Jésus demande quelque chose. C’est Lui qui prend l’initiative et qui sollicite un don, aussi humble soit-il. La première étape de la conversion est donc cette réponse à la demande de Jésus : accepter de Lui donner quelque chose.
Très vite, Jésus rend infiniment plus que ce qu’Il a demandé. À Zachée, Il apporte le salut : « Le salut est arrivé aujourd’hui pour cette maison. » À la Samaritaine, Il offre l’« eau vive », la source intérieure qui ne tarit jamais. En donnant un peu, on reçoit au centuple. C’est le moment où le cœur s’ouvre et découvre la gratuité du don de Dieu, qui dépasse infiniment nos attentes.
La véritable conversion ne reste pas intérieure : elle transforme la vie de manière concrète.
Zachée répare ses injustices : il rend ce qu’il a volé, et même davantage. Par ce geste, il retrouve sa place dans le peuple de l’Alliance, « fils d’Abraham ».
La Samaritaine, de son côté, change sa vie conjugale et, loin d’en être traumatisée, elle en tire une joie telle qu’elle en témoigne immédiatement à tout son village.
Il y a à chaque fois un grand nettoyage... et la joie de l'annoncer.
Un chemin se dessine. Jésus demande : "Ouvre moi la porte et donne moi ce tout petit quelque chose. Tu verras que ce n'est pas si simple de me le donner... si bien que c'est finalement moi qui vais te le donner, et au centuple ! Alors tu changeras et tu connaîtras la joie." Jésus s'engouffre dans la brèche... et par conséquent il y a des choses à purifier.
Cette triple étape de la conversion est reprise dans le concile Vatican II, au décret Ad gentes n°13 : l’ouverture au Christ, par l’accueil de l’Esprit Saint, crée une relation nouvelle qui transforme l’existence. C’est le passage du « vieil homme » à « l’homme nouveau », dont la perfection est en Jésus-Christ. Il n’est pas rare que la conversion implique des séparations ou des ruptures : quitter des habitudes, renoncer à certains attachements, changer de comportements. Mais ces coupures deviennent possibles parce que l’on reçoit infiniment plus de la part de Dieu. Comme pour Zachée et la Samaritaine, la purification demandée s’accompagne d’une surabondance de grâce et d’une joie profonde.
Que se passe-t-il lorsque nous accueillons le Christ ? Qu’est-ce qu’être baptisé ? La liturgie de la nuit de Pâques, avec sa bénédiction solennelle, nous en donne une lumière précieuse. On peut distinguer trois grands aspects du don reçu au baptême.
Par le baptême, nous recevons une identité nouvelle : nous devenons fils adoptifs du Père, frères du Christ. Nous avons l'héritage de la vie divine ! Nous sommes par adoption ce que le Christ est par nature. Cette filiation n’est pas une simple image : nous sommes réellement enfants de Dieu, et cette grâce nous unit à Lui à travers l’Esprit Saint, qui est le lien d’amour entre le Père et le Fils. Ainsi, l’Esprit habite en nous et nous fait participer à la vie trinitaire.
Pour que nous devenions enfants de Dieu, il a fallu que nous soyons justifiés. Nous étions pécheurs ; par le Christ, nous avons été rendus justes. La justification n’est pas une simple déclaration extérieure : elle transforme réellement notre être. Nous devenons justes dans notre être profond. Cela nous donne une liberté nouvelle : celle de choisir le bien en toutes circonstances et d’agir selon l’exemple du Christ. C’est la véritable liberté chrétienne, fruit de la grâce.
Enfin, le baptême inaugure pour nous un passage décisif : celui de l’homme ancien vers la vie nouvelle des enfants de Dieu. Nous ne sommes pas encore parvenus à la plénitude, mais nous sommes déjà engagés dans le processus de transformation. Comme l’enseigne le Concile de Trente, dans la justification, l’homme reçoit les trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. Autrement dit, nous sommes déjà « équipés » pour avancer sur le chemin de la vie chrétienne et tendre vers la perfection en Christ.
Finalement, en quoi consiste la morale chrétienne ? Quelle est sa spécificité ?
Le Catéchisme de l’Église catholique consacre une large partie à ce thème sous le titre : « La vie dans le Christ ». Cette expression dit bien qu’il ne s’agit pas d’une liste de choses à faire ou de règles à observer. De même, la foi n’est pas seulement un ensemble de vérités à admettre intellectuellement : elle est avant tout l’accueil d’une personne vivante, le Christ, et la mise en route d’une relation personnelle avec Lui.
Les récits de Zachée (Lc 19) ou de la Samaritaine (Jn 4) nous ont bien montré que croire consiste à accueillir Jésus dans sa vie et à se laisser transformer par Lui. Vivre en chrétien, c’est donc suivre le Christ en l’aimant.
Cette relation entraîne une conséquence directe : si nous accueillons le Christ, nous cherchons à agir comme Lui. Nous agissons en conformité avec ce que nous sommes devenus : des êtres unis au Christ. Comme le dit saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Le but ultime de la vie chrétienne est que le Christ vive pleinement en nous.
La morale chrétienne n’est pas une morale de contraintes, mais une morale de la béatitude : elle consiste à agir comme le Christ, en vue de l’union avec Dieu.
Chaque acte libre, aussi simple soit-il, nous engage profondément : il est soit un pas dans la suite du Christ, soit un pas dans la fuite de Dieu. Jésus le rappelle dans l’Évangile de Matthieu (Mt 20) : nos choix concrets engagent notre éternité. La suite du Christ ne peut donc pas être partielle : elle concerne la totalité de notre vie et de nos actes.
La morale chrétienne dépasse les morales purement humaines. Saint Thomas d’Aquin le souligne : il existe des vertus humaines, accessibles à tous, qui réalisent pleinement ce qu’est l’homme (prudence, justice, force, tempérance). Ces vertus constituent en quelque sorte le « package de base » de la vie morale.
Mais à ces vertus naturelles s’ajoute, pour le chrétien, une transformation plus profonde : toutes nos vertus sont animées par la charité, c’est-à-dire par l’amour du Christ vivant en nous. La charité donne une orientation nouvelle, surnaturelle, à nos actes. Il n’est pas nécessaire d’être chrétien pour avoir de vraies valeurs : de nombreux hommes et femmes vivent selon les vertus humaines. Mais la spécificité de la morale chrétienne est que, en nous, ces vertus sont habitées et vivifiées par la charité, qui est « plus grande que tout » (1 Co 13,13)
On entre dans la « seconde conversion », c’est-à-dire d’une conversion permanente.
Saint Jean-Paul II, dans Veritatis splendor, rappelle que la vie chrétienne est exigeante, à l’image de toute véritable relation d’amour. Elle demande fidélité, vérité et persévérance. Candiard dit : "Ce qu'il y a de plus exigeant chez Dieu, c'est son amour". On doit tenir ensemble :
La disproportion entre la loi divine et les seules forces humaines laissées à elles-mêmes. Nous ne pouvons pas, par nos seules capacités, vivre parfaitement selon la loi de Dieu. Reconnaître cette disproportion éveille en nous le besoin et désir de la grâce.
La proportion véritable entre le projet de Dieu pour l'homme et l'homme qu'il a créé. Non pas l’homme dominé par la concupiscence, mais l’homme racheté par le Christ. Soutenu par l’Esprit Saint et par la grâce du baptême, l’homme peut répondre à l’appel de Dieu. Sa loi est proportionnée à ce que l’homme sauvé peut accomplir. Et ça c'est une bonne nouvelle !
La morale chrétienne est donc celle de l’homme racheté, non celle de l'homme à racheter, qui veut "se sauver". La norme de notre agir n’est pas ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes, mais ce que le Christ peut réaliser en nous. Notre horizon, c'est le Christ. Ce n’est pas une morale « à notre mesure », mais le Christ qui doit vivre en nous.
Cette identification au Christ ne s’accomplit pas en un jour. Dieu tient compte de notre histoire personnelle, de nos fragilités, de nos étapes. Le baptême, qui nous fait mourir à nous-mêmes pour renaître à la vie nouvelle, est un passage appelé à se répéter spirituellement de multiples fois. Tout au long de la vie chrétienne, nous sommes appelés à mourir peu à peu à notre égoïsme pour ressusciter progressivement au Christ. C'est une évolution graduelle - d'où la loi de gradualité.
Une autre conséquence est l’importance de l’évangélisation. Sans elle, le monde ne peut rien comprendre de la vie chrétienne. Mais nous devons nous rappeler que, de même que nous-mêmes avons besoin de toute une vie pour être transformés, le monde a besoin de temps pour accueillir l’Évangile.
Le danger est de tomber dans le pharisaïsme : croire que nous avons « coché les cases » et nous autoriser à juger les autres. C’est pire que tout. Avant toute chose, il faut aimer le monde, non le condamner. La vie chrétienne est une vie dans le Christ, non une posture de jugement.
Le pape François insiste sur un autre point : veiller à garder un juste équilibre dans l’enseignement moral et à hiérarchiser les préceptes moraux Il est dangereux de toujours insister sur les mêmes sujets, en négligeant d’autres aspects de l’Évangile... Et en s'attachant surtout aux péchés des autres.
L’Écriture rappelle qu’il existe des péchés qui « crient vers Dieu » : ce sont notamment les injustices sociales, les fautes contre les pauvres et les petits (cf. Ex 22,20 ; Dt 24,15). Le prophète Isaïe (Is 58) souligne que la véritable conversion se manifeste par l’attention aux plus démunis. Ainsi, ce qui montre notre véritable attachement au Christ n’est pas forcément ce que nous croyons mettre en avant, mais la manière dont nous accueillons et servons les pauvres.
Nous serons saints par l'action du Christ qui vit en nous !