Ce qui se donne en ces jours est immense. On ne peut pas le vivre en étant dans notre train-train habituel. Bien sûr nous avons des impératifs extérieurs – le Seigneur le sait – mais il y a une façon de vivre cette retraite différemment, en entrant dans le sanctuaire de notre cœur. Je choisis de me recueillir pendant ces jours où mon Dieu donne sa vie pour moi, pour découvrir ce don de Dieu d’une manière nouvelle et y puiser.
Entrer en retraite, c’est prêter attention à ce qui se joue. Voilà l’attitude clé. [Texte de Simone Weil, « La prière est faite d’attention »] L’effort d’attention, ce n’est pas se tendre comme un fou. C’est un effort négatif : il consiste à se rendre disponible, en attente, prêt à recevoir.
Seigneur donne nous d’être disposé à recevoir ce que nous ne pouvons même pas encore imaginer. A chaque instant ces jours je voudrais être attentif à ce que vis Jésus, à ce qu’il vit pour moi. Il va se donner à moi d’une manière nouvelle.
Pour vivre cela, il est nécessaire d’entrer dans un certain silence. C’est ce qu’on peut demander à l’Esprit Saint, indépendamment de ce qui se passe extérieurement. Entrer dans une certaine sobriété. Dans ces jours se vit un don qui ne se donne qu’à ceux qui lui donnent une certaine attention. On peut développer une petite prière du cœur pour rester attentif. C’est cette attention qui permet de recevoir la Parole vivante du Seigneur.
Une attention de tout mon être, qu’est-ce que cela signifie ?
Une attention de tout mon corps. Il a une très grande importance pour être présent au présent. Pour être là où le Seigneur vient me visiter, j’ai besoin d’habiter ce temple qu’est mon corps. S’ancrer dans le présent (aide de la respiration). Le présent est présence. J’entre dans un autre temps que celui du hamster qui court dans sa roue. Avant un office, un chemin de croix, commençons par revenir habiter notre corps.
Il y a aussi bien sûr le jeûne : je te préfère, je ne veux pas m’emplir par moi-même. Ce peut-être la veille. La marche du chemin de Croix. La vénération de la Croix. C’est avec mon corps aussi que je dis à Jésus que j’attends tout de lui.
Une attention de toute mon affectivité. Parfois on jette un peu le bébé avec l’eau du bain en nous méfiant d’une vie spirituelle trop fondée sur l’affect. Le Seigneur veut nous emmener plus loin dans l’amour. Notre affectivité a toute sa place. Comment va-t-elle s’impliquer dans cette retraite ? Evidemment je ne vais pas mettre une pression pour ressentir quelque chose, mais je peux demander au Seigneur de goûter sa tendresse, son amour si grand qu’il est allé « jusqu’au bout ». Je peux le demander au Seigneur comme une grâce. Je peux me rendre disponible dans mon affectivité aussi. Aujourd’hui et demain je peux demander la grâce d’être affecté par les souffrances du Christ, par ce qu’il vit. Et je peux offrir ma faiblesse : « Seigneur comme je suis encore pauvre, insensible à ta souffrance, à celle du monde. Vient attendrir mon cœur. »
Le Seigneur va aussi nous donner des lumières sur tout ce qui n’est pas encore dans l’amour. Peut-être aurons-nous des découragements, des colères, des impuissances… C’est aussi là que notre affectivité s’engage. « Seigneur je veux bien que ces souffrances soient des brèches par lesquelles tu t’engouffres. Donne la victoire, donne le salut. » N’ayons pas peur de ces lumières sur ce qui n’est pas encore saisi dans l’amour. Entrons par là dans le désir d’être sauvé, que le Seigneur agisse à main puissante dans ma vie.
Une attention de toute mon intelligence. C’est aussi là que le Seigneur agit. Le cœur de notre foi n’est pas évident. Un homme cloué sur une Croix il y a 2000 ans… Qu’est-ce que ça change pour moi ? Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Pour cela : désamorçons nos évidences, nos certitudes, de croire que l’on sait, que l’on maîtrise, que l’on connait. Oser poser ses questions, se laisser surprendre, dépasser. Et quand j’ai une lumière, la recueillir, la noter. Le Seigneur va parler.
Une attention de toute ma liberté. La lumière du Seigneur est livrée à des personnes libres, qui vont accueillir… ou pas. Cette lumière que nous allons chercher, elle est pour susciter une réponse. Connaître Dieu pour en vivre. C’est une connaissance qui est une Vie. Elle a pour fruit une transformation. Nous allons prêter attention à la révélation de l’amour de Dieu dans notre histoire pour nous laisser transformer.
Exemple de la Samaritaine, qui se laisse approcher par la lumière (v.17)
Seigneur, je viens avec ma vie telle qu’elle est, mais je veux bien ta lumière. Je ne sais pas ce qu’elle sera, je ne la connais pas encore, mais je veux bien.
Tout cela, on va le vivre :
Dans la liturgie. C’est l’œuvre de Dieu ! On va juste essayer d’y être réellement présent, et Dieu agira. On se laisse faire par l’acte de salut du Seigneur. C’est lui qui fait, nous n’avons qu’à nous laisser faire. Nous voilà embarqués dans le Grand Passage : nous allons passer de la mort à la vie.
Dans la prière personnelle. Tout se joue là. C’est le lieu où nous accueillions, où nous collaborons à l’œuvre de Dieu. Parlons beaucoup à Jésus, aimons-le beaucoup. Ces temps de prière personnelle sont nécessaires. C’est là que Jésus peut parler, là où il donne les paroles de vie qui sont pour nous.
La charité fraternelle et la vie de service. C’est là qu’on demeure dans la présence du Seigneur. En vivant d’amour, en essayant d’entrer dans ce « jusqu’au bout ». C’est là que se fait l’unité.
Tout notre réel. Tout fait partie de notre vie avec Dieu. Pour ceux qui doivent aller travailler, etc. Là le conseil est juste d’anticiper pour donner à Jésus tout ce que nous pouvons donner (quand est-ce que je vais prier, etc.). Soyons heureux de cela : ce sera une brèche suffisante pour le Seigneur. C’est là que la prière du cœur est particulièrement importante.
Les temps morts. De transport, de battement… Ne renversons pas le vase qui se remplit de la présence de Dieu. Ne nous agitons pas : demandons cette grâce de recueillement. Non dans la tristesse, mais dans la gravité. Veillons sur notre cœur.
Seigneur je voudrais de tout mon cœur être avec toi dans ces jours saints.
Revisitons la grâce d’hier soir.
a) Le lavement des pieds (Jean 13).
« L’heure est venue ». Quand on vient de l’évangile de Jean, cette phrase est lourde de sens, lourde de tout ce qu’on a vu depuis le début de l’Evangile de Jean. Tout ce qui a été entraperçu par avance dans les mille facettes des signes, va enfin être révélé.
L’heure est venue des noces, de cette joie nouvelle, que mon cœur cherche (Jn 2).
L’heure est venue de l’établissement d’un Temple nouveau où Dieu habitera, où je pourrai être en présence de Dieu (Jn 2).
L’heure est venue de renaître d’en haut (Jn 3).
L’heure est venue de goûter de l’eau vive dont tu as si soif (Jn 4).
L’heure est venue de naître comme des fils, de ressusciter comme des fils (Jn 4).
L’heure est venue d’être relevé par celui qui donne de marcher à sa suite (Jn 5)
L’heure est venue où je vais te donner à manger de ce pain qui te permet de demeurer en Dieu (Jn 6).
L’heure est venue de recevoir la surabondance des fleuves d’eau vive de l’Esprit (Jn 7).
L’heure est venue où je vais prendre sur moi la lapidation qui menace le pécheur (Jn 8).
L’heure est venue pour toi qui est aveugle d’avoir les yeux ouverts pour voir Dieu (Jn 9).
L’heure est venue où le bon berger va donner sa vie pour rassembler ses brebis (Jn 10).
L’heure est venue où je vais te ressusciter (Jn 11).
Jésus vit en recevant tout de l’amour du Père. Voilà pourquoi il ne peut aimer que « jusqu’au bout ». Mais c’est maintenant dans le monde plein de ténèbres (13, 2) que le Fils va vivre cet amour jusqu’à l’extrême, et plus dans la vie trinitaire. Voilà une clé pour vivre la Passion. Comment est-ce que dans notre monde le Christ a-t-il aimé jusqu’au bout, lui qui est le Fils parfaitement uni au Père qui est amour ?
Alors Jésus se met à genoux devant ses disciples (13, 4) pour exprimer cet amour jusqu’à l’extrême. Laisse moi te sauver de ce dont tu ne sais même pas que tu dois être sauvé (Pierre), d’une façon que tu ne peux même pas imaginer. Accueille ce geste, laisse toi faire, prête attention, regarde… combien je t’aime.
b) La Cène. « Ceci est mon Corps livré pour vous. »
Livré pour toi. Ce qui est incroyable, c’est que cet « amour jusqu’à l’extrême » a voulu se rendre communicable. Ceci est mon corps, pour que tu en vives. Tout ce que Jésus va faire, c’est pour moi, pour que j’en vive. L’acte de Jésus il y a 2000 ans est vrai pour moi aujourd’hui.
On pourrait imaginer que celui que le Père Kolbe a voulu remplacer refuse en disant « c’est pas possible, c’est trop ». Au contraire, on peut imaginer que toute la vie de cet homme a été marquée par ce sceau d’amour.
Jésus s’est offert pour moi, mais je dois encore manger cette hostie avec tout mon être pour en vivre. Avant de commencer le chemin de Croix, il faut qu’on ait planté au fond de notre cœur cette présence d’amour de Jésus.
c) Gethsémani
Jésus entre dans ce combat pour aimer jusqu’au bout. L’amour va devenir douloureux à cause des hommes qui refusent l’amour de Dieu.
Clé pour la lectio : LMP (LaMPe). Lecture, Méditation, Prière. Ici : Mt 26.
D’abord, lire plusieurs fois.
Puis regarder.
A Gethsémani, Jésus qui est tout entier oui, tout entier amour, rencontre le non de tous les hommes. Lui qui précisément est beaucoup plus vulnérable à la violence du péché. Jésus ne fait pas semblant. Elle est à la hauteur de son amour.
L’évolution de la prière de Jésus. Jésus, Fils de Dieu, a dû recevoir du Père son oui. Un oui qui ne sera jamais repris.
La souffrance de Jésus, c’est tous ceux qui refusent de se laisser aimer, qui refusent de se laisser sauver. On peut se rendre compte de notre propre indifférence, et demander la grâce d’élargir notre cœur. Oser prendre à bras-le-corps les refus qui nous semblent les plus insurmontables, les plus désespérés. Prier pour ceux qui ignorent le Christ : « Que cela ne soit pas vain. »
Puis la lectio devient prière. Je laisse l’Esprit faire montrer une prière en réponse à cette parole. Cette prière peut être parole, cri, silence, action de grâce…
Mon filleul disait : « Pourquoi Jésus est mort sur la Croix ? » C’est une très bonne question. Quelle est cette folie, que celui qui est l’amour même, l’innocence même, subisse une telle violence, un tel rejet ? Que s’est-il passé pour qu’on lui préfère Barabbas ?
Dès le début de Jean, on nous parle de cet étonnant rejet. Prologue. Le Fils est celui en qui je suis créé. Celui qui a le secret de ma vie, de mon être. Et il est rejeté. Je l’ai rejeté. Le Prologue dit bien : tous les hommes.
En même temps dès l’abord une espérance nous est donnée : « les ténèbres ne l’ont pas arrêtée ». Il y a un retournement : tous l’ont rejeté, mais « ceux qui l’ont accueilli ». Donc le rejet permettra un retournement. C’est le mystère de la Croix. Mais pour aller vers cela, il faut commencer par le rejet. Que s’est-il passé ? Et en quoi cela me concerne-t-il ?
Saint Jean, qui est un témoin étonnant. Il nous donne accès au sens de ce qui se joue dans l’écorce des événements. J’aimerais demander à Jésus « pourquoi Jésus est-il mort sur la Croix ? » Tout au long de l’Evangile, Jésus essaie de révéler son identité. Au chapitre 5, Jésus guérit un paralytique le jour du sabbat. Pourquoi ? Parce que Jésus veut révéler qu’il est Dieu, car le jour du sabbat, Dieu seul œuvre. C’est à partir de là que les Juifs commencent à vouloir le tuer.
16 Et ceux-ci persécutaient Jésus parce qu’il avait fait cela le jour du sabbat.
17 Jésus leur déclara : « Mon Père est toujours à l’œuvre, et moi aussi, je suis à l’œuvre. »
18 C’est pourquoi, de plus en plus, les Juifs cherchaient à le tuer, car non seulement il ne respectait pas le sabbat, mais encore il disait que Dieu était son propre Père, et il se faisait ainsi l’égal de Dieu.
Jean explicite le motif : c’est parce que Jésus se révèle Fils de Dieu. Et cela signifie : Jésus vit dans une dépendance totale du Père, en faisant toute la volonté du Père. Au point que Jésus donne de voir le Père (quelle phrase ahurissante). Il est explicite dans la suite de l’évangile de Jean que c’est cela qui attise le rejet.
Dans le procès, tous les hommes sont réunis pour mettre à mort Jésus. Jean souligne l’absurdité du procès, sa folie. Pas de chef d’accusation, les gens hurlent, vocifèrent dans une sorte d’aveuglement, remplacement de l’innocent par un bandit… Mystère d’aveuglement.
Mais le vrai chef d’accusation sera révélé en 19, 7. C’est un rejet de toute la révélation de Jésus, qui n’a cessé de dire cela. Jésus a révélé qu’il ne se faisait pas quelque chose, mais qu’il était Dieu, et qu’il l’était dans une dépendance totale vis-à-vis du Père (« je ne fais rien de moi-même », etc.).
Un homme prétend être Dieu. Les personnages de l’évangile ont devant eux un homme. Cet homme prétend qu’il est Dieu, que Dieu est son Père, dans un sens très réel, très littéral. Ça les rend fou. Et c’est normal. Il faut vraiment qu’on s’en rende compte ! C’est une affirmation folle, scandaleuse. Elle dépasse même ce que le peuple de Dieu, longuement préparé, pouvait espérer. Le don de Dieu est tellement surabondant en Jésus, surtout pour des « yeux » humains que l’homme est initialement incapable de l’accueillir. Ce n’est qu’à partir de la confiance e, Jésus que je peux trouver ma joie dans ce mystère et l’accueillir réellement. Et du sérieux de cette affirmation première dépend le sérieux de tout le reste de ce qu’annonce Jésus. Si Dieu s’est fait homme, alors moi je peux vivre la vie divine. En un sens très direct.
Cet homme est mis à mort parce qu’il révèle qu’il est Dieu et qu’il veut nous donner d’avoir part à la vie divine.
Pour cette raison, l’Évangile de Jean est une longue suite de rencontre avec des personnes qui ne comprennent pas… Mais chez qui Jésus déclenche un chemin. Malentendu johannique. Exemple de la Samaritaine, de Nicodème aussi. Pour pouvoir entrer dans le mystère… Il faut aller jusqu’à la Croix (Jn 3, 14). Jean 6 : Pierre ne dit pas « J’ai tout compris ». Evidemment il n’a rien compris ! Que pourrait-il comprendre ? Mais il choisit de rester avec Jésus, même si la Parole de Jésus le dépasse, même si cela n’entre pas dans son système, dans ses perspectives.
Pour entrer dans le don de Dieu, il faut écouter son Envoyé (6, 65). C’est un don de Dieu.
Quand est-ce que je rejette la lumière, comment ?
Je la rejette quand je crois que je sais déjà ce qui ne peut m’être donné que par le Fils. Il nous faut devenir des mendiants de la Lumière. Croire qu’on sait, c’est ce qui peut nous arriver de pire. Notre foi n’est pas une morale, pas un développement personnel, pas une sagesse humaine. Aucune sagesse humaine ne vous donnera la vie divine. Notre foi est une rencontre avec le Dieu vivant.
Ce qui crucifie Dieu, c’est que je n’accueille pas son don à la hauteur de sa révélation. Ce qui le crucifie, c’est que nous n’ayons pas encore accueilli la révélation du Fils devenu homme jusqu’à en vivre.
Mais comment l’accueillir ? C’est immense, mais le chemin est simple. C’est celui de l’écoute de la Parole de Dieu. Dieu me parle. Dans l’Ecriture, les événements, les autres, la puissance de l’Esprit. Quelle place a la Parole dans ma vie. Peut-elle pénétrer jusqu’au profond de ma moelle ? Comment est-ce que je creuse lorsque je ne comprends pas ? Comment est-ce que j’avance quand je ne comprends pas ? Est-ce que je juge la Parole, ou est-ce que je me laisse transpercer par la Parole ? Invitation à goûter la Parole.
Je la rejette quand j’ai peur qu’elle éclaire mes ténèbres, mon péché. Et je préfère changer la lumière. Jean 3, 19-21. Souvent c’est en se disant « Ah non ça ce n’est pas possible », « Ça je ne peux pas », etc. Souvent on laisse gagner les ténèbres avant de laisser Dieu agir pour faire vivre en nous le petit acte qu’il a mis en lumière. Est-ce que j’accueille la lumière dans un chemin, et donc en comptant sur un plus grand que moi.
Le Seigneur est ma lumière et mon salut. La lumière qui s’approche de moi n’est jamais une lumière accusatrice. Cette lumière nous fait goûter la bonté de Dieu, sa bonté de Père, sa tendresse. Dieu ne guette jamais mes fautes : il guette mon retour à la maison. Dieu ne nous met pas au pied du mur, avec la rigidité d’un juge d’instruction. Le ressort de l’accueil de la lumière n’est pas la culpabilité qui paralyse (je ne suis pas digne, pas capable, je suis encore tombé) mais la contrition, qui pleure de ne pas y arriver, mais se jette dans les bras de celui qui peut quelque chose.
La lumière me fait du bien, la lumière nourrit mon âme.
Soignons la mise en présence. Vidons-nous de ce que nous croyons déjà connaître et « maîtriser » du texte. Demandons l’Esprit pour avoir un grand désir de sa lumière, une grande disponibilité. Ici Jn 18, 28 – 19, 16.
Regarder tous les personnages. Qui rejettent Jésus. Voir que tous l’ont rejeté. Regarder l’un des Douze, Judas, à qui Jésus a lavé les pieds hier soir. Le grand prêtre. Pierre.
Faire l’acte de foi que la Parole ne passe pas dans mon cœur sans produire son effet. Garder une Parole.
On arrive au retournement. L’enjeu est de regarder Jésus dans la Passion.
C’est le rejet des hommes qui emplit la coupe d’amertume. Pourquoi la coupe est-elle affreuse ? Parce qu’elle contient tout le « non » des hommes à Dieu. Ce n’est pas le Père qui remplit la coupe – Dieu n’a rien à voir avec l’amertume de nos coupes. Mais tous les non de l’Histoire, depuis le commencement, ont un profond retentissement sur le cœur de Dieu. Dans les blessures de Jésus, je vois l’offense faite à l’amour divin blessé. C’est la lâcheté de Pierre, mais aussi toutes les lâchetés de l’Histoire, mes lâchetés, toutes les trahisons, tous les manquements à l’amour, toutes les jalousies qui sèment la mort, tous les abus de pouvoir, toutes les formes de récupération, la violence de la foule manipulée, toutes les violences contre les petits qu’on manipule, tous les cris de ceux qui veulent la mort de Dieu, tous les désespoirs, de Judas et des autres, tous les refus de vivre, les dégoûts de la vie, tous les refus de Dieu pour chercher à s’accomplir soi-même, tous les égoïsmes congénitaux. Dans cette coupe, il y a tous les « non », qui atteignent de plein fouet celui qui n’est que « oui ».
Retenir : l’amertume de la coupe ne vient pas de Dieu. Elle vient du non à Dieu, non de Dieu. Nous avons besoin d’être guéri dans notre image de Dieu…
Mais alors pourquoi Jean 18, 11 : « La coupe que m’a donné le Père » ? Dans l’Ancien Testament, la coupe est ce que les pécheurs devront boire comme conséquence de leur péché. On ne peut pas pécher indéfiniment, car la coupe se remplit, jusqu’au moment où « la coupe est pleine » et alors il faudra la boire. Ce qui se produit ici, c’est que Jésus boit la coupe des pécheurs. L’amertume ne vient pas de Dieu, mais c’est bien le projet du Père et du Fils que le Fils boive la coupe jusqu’à la lie, pour ouvrir un chemin de vie au milieu des conséquences de nos péchés. Et cette coupe devient coupe de communion. Seul le Fils peut faire cela, parce qu’il est parfaitement uni au Père. Les saints sont des témoins de cette puissance de transformation.
Le Père est la source de l’amour qui transforme la coupe d’amertume en coupe de communion. Et il n’y a que Jésus qui va boire cette amertume-là. Si je dis oui, je vais pouvoir boire ma coupe, qui est à ma mesure, avec la coupe eucharistique, pour que Jésus lui en fasse un chemin d’amour et de vie. Jésus est mon transformateur, par la foi.
a) Le don « jusqu’au bout »
Jésus est le Roi d’amour. Dans le martyr de la Croix, Jésus est Roi victorieux : voilà ce dont Jean est témoin. Du lieu de l’horreur, Jésus a fait le lieu de l’amour jusqu’au bout.
Crucifixion : Jésus est au milieu, dans une position royal, d’arbitre. Il peut alors commencer à réaliser ce « élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes ». C’est le moment décisif : vais-je le reconnaître pour moi ?
Le titre : Jésus est le roi. Cela vient d’actes mauvais, Pilate veut humilier les Juifs… Mais en fin de compte, cela est transformé, et il est annoncé en toutes les langues que celui-ci est le Roi.
Le partage des vêtements : c’est encore un acte cruel, mais par là l’Ecriture est accomplie.
Le récit aboutit à un don : Jésus livre l’esprit. C’est le sommet : cette existence nouvelle de fils de Dieu vivant de la vie même de Dieu, c’est l’Esprit qui l’accomplira.
Tout le récit de la Passion est un retournement où Dieu en Jésus se donne « jusqu’à l’extrême ».
b) La liberté souveraine
Autre élément frappant : Jésus ne subit pas toute cette violence, mais est profondément libre. Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne. Jésus fait de ce déchaînement de violence le lieu du don libre. Jésus est souverain. Dans son arrestation et son procès, c’est Jésus qui pose les questions. Jean souligne aussi que « Jésus savait ». Jésus sait.
c) La royauté
Dès le début, Jésus est reconnu comme « roi d’Israël » (Jn 2). Jésus ne répond pas non (car c’est vrai), mais dit « tu verras plus encore ». Car je ne suis pas seulement roi, mais Fils. Plus loin en Jean 5 Jésus fuit le couronnement. Puis Jean 12 : Jésus est acclamé comme roi, et immédiatement Jésus monte sur un âne… et entre dans sa Passion.
Le moment décisif de la royauté, c’est 18-19. Et (retournement) tous les personnages le reconnaissent comme le roi.
a) Où est Dieu quand je souffre ?
C’est ce que nous pourrons crier ce soir à la Croix. Si je veux vivre cette transformation, je dois d’abord lui présenter mes cris. Seigneur, donne nous de découvrir que notre souffrance retentit en toi, réellement. Elle est dans cette coupe que tu as bue. Donne-moi de découvrir que tu as bien voulu boire cette amertume de ma vie, pour y ouvrir un chemin. Seigneur comment as-tu vécu cette souffrance ? Apprends-moi le chemin, je veux te vivre avec toi, en toi, parce que moi je ne peux pas.
Découvrir que ma souffrance a un impact sur le cœur de Jésus.
b) Le pardon
Lieu de prédilection pour vivre la transformation avec Jésus. Je prends conscience d’abord de combien je suis moi-même pardonné. Car j’ai aussi chargé la coupe. J’ai semé la mort, par ma médisance, mes manques d’amour, mes refus de me donner, mes infidélités, mes lâchetés, ma violence… Lui a accepté de recevoir tout cela, et de répondre par l’amour, afin que rien ne me sépare de lui.
Puis je peux reconnaître que j’ai été moi aussi offensé. Là, je peux choisir de ne pas répondre au mal par le mal. Entrer dans la logique du royaume, la logique de l’amour. C’est tout un chemin… Elle passe par le fait d’attendre d’un autre la puissance d’aimer, la puissance de transformer là où je ne peux pas. Désirer commencer un chemin de pardon.
c) Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés
« Comme » non pas au sens d’une imitation extérieure, mais au sens d’un engendrement intérieur.
(1) Je ne peux pas. (2) Jésus, je voudrais l’aimer. Et c’est là que Jésus peut agir. (3) Action de grâce. Merci Seigneur. Une vie eucharistique, une vie qui remercie.
Le ressort du « tendre l’autre joue », ce n’est pas une forme de non-violence ou de masochisme, mais l’amour « comme » Jésus.
Jésus nous guérit de l’opposition « ma volonté » vs. « la volonté de Dieu ». Cette idée de Dieu comme un ennemi. Je ne veux pas dépendre de Dieu, je veux faire ma vie sans lui, avec mes propres forces. Une grâce à demander ce soir, c’est la grâce de consentir, de dire « oui » à ce que Dieu m’appelle à vivre. Consentir à la manière inattendue dont Dieu veut me sauver. Pourquoi fais-tu comme ça ? Je suis d’accord sur le principe, mais fais autrement.
Dans quel lieu puis-je demander au Seigneur de vivre cette transformation ?
On peut prendre en lectio Jean 19, 16-30, en demandant peut-être particulièrement la grâce de consentir, et en présentant notre cri au Seigneur.
Tout est construit pour aller vers le sommet du « il livra l’Esprit ». L’accomplissement, c’est que nous vivions la vie divine, que nous la recevions. Deux fois « tout est achevé ». J’ai aimé jusqu’au bout, j’ai accompli ma vie d’homme. Le don de l’Esprit, c’est la fine pointe de sa liberté, ce pour quoi il s’est fait homme.
Tout est accompli, mais le récit continue avec deux dernières scènes.
Le coup de lance atteste que Jésus est bien mort. Dans ce corps, je peux contempler qu’il est allé jusqu’au bout de l’amour, face à tout rejet, même celui qui va jusqu’à la mise à mort. Alors je ne peux plus jamais dire « avec ce que j’ai fait, c’est foutu, Dieu ne peut pas m’aimer, pas me pardonner ». Dieu a été un rejet qui va jusqu’à la mort, et au lieu d’exterminer son bourreau, il a fait jaillir une source de salut, à laquelle tous peuvent boire. Jésus est vraiment mort – donc : il s’est laissé tuer.
Il y a trois fois le mot « voir » dans cette scène. Trois regards différents.
Les soldats voient Jésus, voient qu’il est mort. Ils voient Jésus, et ne voient rien, rien d’autre qu’un condamné à mort donc le supplice est allé au bout. Ils ne perçoivent pas le mystère d’amour infini qui se joue.
« Celui qui a vu » (v.35). Le disciple a le même cadavre sous les yeux, mais voit autre chose. De même qu’il y avait mort et vie (Esprit) à la scène précédente, on a ici l’affirmation que de sa mort (sang), jaillit aussi la vie (eau) en surabondance, donnée parce que Jésus verse son sang. Il n’y a pas de plus grande révélation que celle-là. Tout l’Evangile, toute la Bible va vers cela. C’est tellement grand que même lorsque cela est déjà dit (mort), Jean nous le redit (transfixion). Le témoin voit dans l’écorce des événements (que tous voient) quelque chose de plus grand. Et il témoigne de cela pour que nous croyions 20, 30-31. Que nous découvrions que Jésus est le Fils de Dieu, et que nous sommes appelés à vivre de sa vie filiale. Voilà ce qu’il voit.
Dans ce qu’il a sous les yeux, le disciple voit tout l’accomplissement de l’Ecriture. (v.36-37). Les Psaumes et les Prophètes. Jésus accomplit la mystérieuse figure du transpercé de Zacharie, mystérieux jusque-là. Jésus jette une lumière nouvelle et totale sur l’Ecriture. Toutes les figures de l’Ancien Testament convergent ici. Le Roi rassemblant son peuple dans l’unique royaume de Dieu. Le Messie sur qui repose l’Esprit, maintenant répandu sur toute chair. L’Agneau, dont le sang est répandu pour le salut du monde. Le Temple d’où coule l’eau vive. Le serpent d’airain élevé pour produire le retournement chez ceux qui lèvent les yeux vers lui. L’ouverture de la source de Zacharie et d’Ezéchiel 47.
Le disciple bien-aimé voit tout cela, alors qu’il est devant un cadavre.
Il y a un troisième voir, v.37, au futur. C’est un appel pour nous. C’est en moi que cette prophétie doit s’accomplir. Nous nous sommes disposés à recevoir cette lumière… Même si le Grand Passage n’est pas encore accompli. Je suis invité à voir celui que j’ai transpercé pour recevoir le retournement. Moi je l’ai transpercé, j’ai rempli la coupe d’amertume, lui fait jaillir sur moi une eau vivifiante qui va me transformer. Il fait jaillir l’image de Dieu en moi.
Demandons la grâce d’entrer dans le « voir » du disciple bien-aimé, ce voir qui donne de croire, ce croire qui donne de voir.
Début de l’accomplissement de « j’attirerai à moi tous les hommes ». Un nouveau personnage arrive : Joseph d’Arimathie. Il est vraiment en chemin, puisqu’il a encore peur des Juifs. La demande précédente faite à Pilate était d’enlever le cadavre pour enlever l’impureté. Et retournement : surgissent des personnages qui veulent recevoir le corps. Jésus est mort, et le dessein de Dieu s’accomplit : un petit rassemblement s’amorce autour de ce corps. Joseph et Nicodème. Nicodème est en route lui aussi. Et ils sont rassemblés pour honorer le corps de Jésus.
Et ils le déposent dans un jardin, un tombeau neuf… C’est plein de promesses.
Jésus est vraiment mort. La transfixion l’atteste, la mise au tombeau l’atteste. Pour tous les lieux où nous nous disons « cette fois c’est mort », comme les disciples d’Emmaüs (il est mort donc il n’est pas notre sauveur, j’ai été déçu, il n’a pas répondu à ma prière…). Aujourd’hui Jésus est dans le tombeau au point le plus bas. Il touche tous les morts, il va chercher ceux qui sont morts (« descendu aux enfers »). Jésus rejoint tous les hommes de tous les temps. Jésus vient toucher toutes nos morts, tous nos lieux de mort. Paul a cette expression choquante dont il a le secret en Ga 3, 13 : « il s’est fait malédiction pour nous ». Il a partagé le sort des condamnés à mort, librement. Il a voulu nous rejoindre là. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il est maudit du Père ! Mais vraiment, réellement, il est venu au lieu où la bénédiction de Dieu ne passait plus.
Trois attitudes :
Vénérer le corps mort de Jésus. Recevoir le don. Laisser monter la gratitude. Prêter attention. Prêter foi. Prendre du temps. Du silence. Honorer par ce jour le prix de la libération que le Seigneur nous offre, nous ouvre. Prendre conscience de la folie de son don pour moi. On ne peut pas passer trop vite, parce que la joie de Pâque n’est pas une joie de pacotille. Ce n’est pas « on efface tout ce n’est pas grave ». C’est très grave. Nous l’avons profondément offensé. La joie pascale jaillira des profondeurs d’un drame. Ce n’est pas une joie légère, hors sol. C’est une joie très profonde, qui jaillit d’une victoire sur la mort proposée à nos libertés. C’est une joie que le monde ne peut pas nous ravir, parce qu’elle ne dépend pas de lui. Prenons le temps d’aimer Jésus qui est mort. Nicodème et Joseph ont trouvé la leur, très belle. Usons de notre imagination pour honorer ce corps. Devant ce corps mort, creusons notre désir de passer de la mort à la vie, qu’il ne soit pas venu dans la mort pour rien.
Demander la grâce de la mémoire spirituelle. Au moment où le Logos se tait tuée par les hommes, le Verbe de Dieu continue à parler par les paroles de l’AT qui remontent à la mémoire du disciple bien-aimé, des paroles qui ouvrent une espérance, donnent sens, ouvrent les yeux. Prenons le temps de réécouter les paroles que Dieu nous a déjà dites. Il faut ce temps pour que les paroles remontent, résonnent et prennent consistance dans ma liberté. Seigneur, quelles paroles m’as-tu dite dans ce Triduum ? Je vais la laisser résonner pour qu’elle fasse son œuvre, pour qu’elle accomplisse en moi le Grand Passage. On ne dit rien de nouveau aujourd’hui, mais on écoute.
Petite démarche : repérer ce lieu où pour moi tout est foutu, où je n’ai plus d’espérance, où « ça c’est mort ». Pour moi ou pour un proche, un enfant… Laisser remonter à ma mémoire spirituelle les paroles que le Seigneur m’a déjà dites pour ce lieu, dans ce lieu, qui ouvrent un chemin de vie dans le lieu de la mort.
On comprend pourquoi Marie nous est donnée particulièrement aujourd’hui.
Demander la grâce de l’espérance. Et son cortège : confiance et abandon. Grâce des grâces. Jésus est mort et pourtant le disciple voit que le dessein de Dieu s’accomplit là. Dans le pas à pas de nos vies, nous ne voyons pas toujours la Providence qui passe. La plupart du temps, la Providence se voit dans le rétro. Le Samedi Saint, l’attitude n’est pas de scruter la confiance « pour maintenant », mais de se fixer dans l’espérance, dans un regard de Dieu auquel je n’ai pas accès. Je n’ai pas toujours vue sur tout. Mais Dieu si. L’espérance m’accroche au regard de Dieu, qui accomplit son dessein d’amour. L’espérance est notre ancre, qui pénètre par-delà le voile (Hébreux). Je sais que tout est dans sa main. L’échec le plus massif est l’acte le plus fécond de l’histoire de l’humanité. Il ne s’agit pas de voir ou de comprendre – car précisément, dans ces lieux on ne comprend rien. Il s’agit de voir dans la foi que Dieu est à l’œuvre.
Dieu ne nous oublie pas. Pas forcément en changeant tout. Mais en donnant d’aller au bout. Et là est la fécondité. Peu importe que personne ne sache (cf. Une vie cachée).
Voir dans cette lumière tous les « trop tard » de notre vie. La vie d’ici-bas n’est pas le dernier mot de notre vie. Notre vie est une vie pour passer dans le sein du Père. Tout chemin de sainteté traverse la mort avec Jésus, en Jésus.
On peut garder en prière du cœur le « comment cela va-t-il se faire ? » de Marie, comme une parole d’espérance. Comment vas-tu faire Seigneur, puisque je sais bien que c’est impossible pour moi ? Attitude d’attente, d’attention, de disponibilité. Ainsi nous entrons dans le silence de celle qui est toute attente envers celui en qui elle a mis toute sa confiance. « Je suis coincé, j’ai les Égyptiens dans le dos, la mer devant, agis Seigneur, agis avec puissance. » Ce que Dieu veut faire en moi, je ne peux pas le faire par moi-même. Mais je peux dire « oui » à Dieu pour qu’il le fasse dans cette nuit sainte. Rien ne pourra me séparer de toi, ni mes péchés, ni mes angoisses, ni mes souffrances, ni les événements… Rien ne pourra t’empêcher de faire grand dans ma vie. J’ai soif de ta lumière, je veux boire à la souffre d’eau vive. Je veux passer cette nuit de mes ténèbres à la joie du « oui » à ta grâce.
Entrer dans une grande sobriété de parole pour laisser le silence se faire et grandir dans le secret de son cœur. Demander à Marie la grâce du silence de mon cœur. Me faire creux, me faire attente, me faire silence, pour qu’il y ait une belle caisse de résonance pour l’œuvre que le Seigneur fera cette nuit.
Pour la prière du cœur :
« Donne Seigneur, donne le salut, donne Seigneur, donne la victoire. »
« Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant tout contre sa mère. »
« Seigneur mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort. »
« Seigneur viens changer mon cœur de pierre, donne-moi un cœur de chair. »
Nous continuons à prêter attention à ce que le Seigneur fait pour nous dans ce « grand passage ». Nous faire toute réceptivité à la puissance de l’acte de Dieu qui fait toutes choses nouvelles.
Qu’allons-nous faire ce soir ? Remettons-le sous nos yeux pour y prêter attention. Le but de la grande vigile pascale, c’est laisser Dieu opérer ce qu’il a creusé. Il va le faire. La liturgie nous fait vivre ce passage où Dieu agit. La première disposition pour la vigile, c’est « comme tu veux, quand tu veux ». Arriver sans tension, juste avec une grande disponibilité, une grande foi.
Juste avant la vigile, on peut être particulièrement attentif à ce grand silence, au moins à partir du temps de transport avant. Choisir ce silence intérieur, pour se préparer, pour prêter attention. C’est ce qui permet la disponibilité. Au début de la vigile, être attentif à bien entrer dans la prière, dans la profondeur de notre cœur. Demander la grâce au Seigneur d’être bien attentif, en corps, à ce qu’on va vivre.
La vigile commence par ce grand feu. Nous sommes dans les ténèbres aujourd’hui, mais nous allons passer à la lumière. Au creux des ténèbres, nous allons recevoir du Ressuscité une Lumière, que nous allons nous transmettre de frère en frère. Ce sont autant de personnes uniques qui prennent leur place dans leur incendie de l’amour. On peut avoir dans le cœur ce qu’on a vu sur le rejet de la Lumière, pour accueillir le feu de la Lumière ce soir.
Puis la longue liturgie de la Parole. C’est le festival de la Lumière. C’est expérimenter dans le charnel d’une liturgie que tout s’accomplit dans la Pâque du Christ. Les Psaumes sont un moyen de répondre à la Parole proclamée. « Oui, fais-le en moi Seigneur ! » C’est la réponse de l’Epouse qui veut entrer dans l’Alliance des Noces de l’Agneau.
Puis les baptêmes. On le vit en portant nos frères et sœurs pour leur grand passage, avec une immense louange, parce qu’on reçoit de nouveaux frères. Nous sommes déjà baptisés, mais nous pouvons replonger dans la cuve baptismale avec eux. « Et toi, qu’as-tu fait de ton baptême ? » On expérimente que nous sommes un seul Corps.
Puis la liturgie eucharistique. Recevons de toute notre foi celui qui veut nous faire vivre de cette vie eucharistique, nous communiquer sa vie, cette vie de Ressuscité. Il se fait corps pour nous. Mon corps en toi, pour que tu en vives.
Levons déjà un peu le voile sur la suite, sur la Résurrection, en continuant notre lecture de Jean, où le Ressuscité lui-même révèle le fruit de son « amour jusqu’au bout ».
Marie Madeleine est au tombeau. Elle est complètement enfermée dans sa tristesse, dans son deuil, dans le tombeau. Même l’apparition des anges ne lui fait rien, elle n’a pas l’air surprise. Mais elle pose cette question : « dis-moi ». Elle s’ouvre une parole d’un autre, et c’est ce qui rend possible la révélation de Jésus lui-même, seule révélation qui puisse la sortir de son deuil.
Mais tout ne s’arrête pas là. Reconnaître n’est que la première étape. Pour recevoir toutes les conséquences de cette résurrection, elle doit se laisser déplacer, elle doit franchir un cap. Elle doit se laisser conduire plus loin par Jésus. Le « lâche-moi » permet un rebondissement, pour passer d’une révélation encore trop humaine à la révélation divine.
Jésus donne lui-même l’explication.
(1) La relation à Jésus est inséparable de la relation au Père. Jésus met l’interdit (l’ordre) en relation avec sa montée vers le Père. La relation Jésus-moi ne trouve sa justesse qu’en étant située en fonction de la relation entre Jésus et le Père. La relation au Ressuscité ne peut se réduire à une relation Jésus-moi, parce que le Ressuscité est essentiellement le Fils du Père. Donc trouver Jésus, c’est trouver le chemin vers le Père. Jésus a ouvert comme homme un chemin vers le Père, il nous fait entrer dans cette relation d’amour pour laquelle nous avons été créés.
(2) En v.17, le Père, qui jusque-là a toujours été seulement le Père du Fils Unique, devient aussi votre Père. Pour la première fois, les croyants sont appelés « frères » par Jésus. Ma place est dans le creux de Jésus, il est mon « lieu », et donc par là je deviens fils de Dieu, car j’entre dans la relation du Fils avec le Père. Je suis saisi dans cette dynamique de l’amour.
(3) L’interdit est remplacé par deux impératifs positifs. Entre « je ne suis pas encore monté » et « je suis monté » il y a « va vers mes frères » et « dis leur ». C’est le temps de l’annonce. Ce présent dure tout le temps de l’Eglise, pour que tous les hommes découvrent cette révolution de l’Evangile. Que les hommes vivent du don qui leur a été fait à la Croix, que nous vivions cette vie de communion avec Dieu. Marie ne reçoit pas seulement une « information », elle est envoyée la transmettre, elle est saisie par le même désir qui est celui de Jésus : que tous soient saisis dans cette vie filiale. C’est maintenant que le « j’attirerai à moi tous les hommes » devient possible – parce que tout le monde n’était pas là en Jean 19.
Jésus a accompli ce qui emplissait son cœur dans le discours d’adieu. Jésus voudrait que là où il est, moi je sois. Car ma place est avec lui. Tout au long de l’évangile, Jésus révèle qu’il est le Fils, qu’il voit le Père… Désormais, vivre la vie de fils, c’est comme lui appeler Dieu « Abba ». Être chrétien, c’est être plongé dans cette vie filiale, celle du Fils, passer vers le Père chaque jour pour « aimer jusqu’au bout ».
a) Le Père est mon fondement et ma Providence
Je suis dans la main du Père. Ce fondement touche à mon identité la plus profonde. Jésus nous fait rentrer à la maison.
Souvent, on connait le concept, on sait qu’on est enfant de Dieu, mais on vit comme un orphelin dans la maison. Le fils aîné de la parabole du fils prodigue. Nous ne savons pas que nous sommes réellement précieux aux yeux de Dieu.
Dans la prière, je me branche à la source paternelle, la source de ma vie, la source de mon être.
b) Le Père est mon cap : l’attitude d’offrande
L’adresse « Abba » est un fondement, car c’est un cri de reconnaissance, mais aussi un cap. Uni à Jésus, je veux m’offrir au Père. Je reçois tout du Père – réponse : je m’offre. Très concret : Gethsémani. Je veux faire la volonté du Père, recevoir de lui de dire mon oui libre et personnel.
c) Va vers tes frères : la vie de communion
Jean 17 : Je ne prie pas pour eux seulement, mais aussi pour ceux qui croiront en moi, afin que tous soient un.
Si je vis une relation plus profonde avec le Père, alors je découvre en chaque homme un frère, celui pour qui Jésus est mort. Le désir du Fils est d’attirer à lui tous les hommes. Et donc le fruit pascal, c’est le feu pour l’évangélisation, la mission. En fait c’est vital. Les gens meurent (littéralement) de ne pas connaître cela. « Mon cœur est sans repos tant qu’il ne repos en toi, mon cœur est sans repos tant qu’il y a des hommes qui ne te connaissent pas. »
Et puis l’ouverture à tous. Celui qui est né de Dieu, c’est celui qui aime. 1 Jean.
d) La vie filiale, c’est la vie éternelle déjà commencée
Comment ce sera au paradis, on n’en sait rien. La chose dont on est sûr, c’est que ce sera une vie filiale totalement déployée. Jésus sera mon tout, je serai totalement plongé dans cette vie filiale. Ça c’est une bonne image du Paradis. On ne se fondra pas dans un « Grand Tout » ! Mais on deviendra réellement fils et filles de Dieu.
Vivre Pâque avec un cœur grand ouvert, sans pression à la joie, en étant fidèle à l’écoute de la Parole, à la louange, à l’Eucharistie, à la vie fraternelle.