Quand j'étais petit, aux louveteaux, un jour le prêtre qui déjeunait au milieu de nous nous a demandé "Quelle est la fête la plus importante : Pâques ou Noël ?" Évidemment on a tous répondu en cœur : "Noël !". À Noël, il y a des cadeaux : pas fou ! Mais le prêtre nous a répondu : "Eh non, c'est Pâques, parce que c'est pour vivre Pâques que Jésus est né." Ça m'avait beaucoup perturbé, et je me souviens que j'y ai repensé pendant des semaines.
Ce qu’il faut retenir de cette histoire, c’est le lien indéfectible qu’il y a entre l’Incarnation et la Passion. On ne peut pas comprendre l’un sans l’autre ! Donc toujours les garder tous les deux ensemble, même quand on a l’impression qu’on ne parle que d'un des deux. De la même façon, toujours garder ensemble le triptyque Passion-Mort-Résurrection. Ca n’a aucun sens de parler de la Croix si on n’a pas la Résurrection derrière (1 Co 15, 14 : "Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi"), et réciproquement.
On commence par deux éléments évidents. Ce n'est pas forcément satisfaisant intellectuellement, mais tout est là.
Il y a d'abord une réalité concrète. On a tué Jésus, cela veut dire qu’il s’est trouvé des gens pour poser cet acte à un certain moment. Historiquement il n'y a aucun doute, l'événement "mort de Jésus" est concrètement advenu. Il est bel et bien mort.
Il faut ensuite voir plus loin que cette seule cause directe : ce qui cause la Passion et la Mort du Christ c’est notre péché, donc nous.
« Tenant compte du fait que nos péchés atteignent le Christ Lui-même (cf. Mt 25, 45 ; Ac 9, 4-5), l’Église n’hésite pas à imputer aux chrétiens la responsabilité la plus grave dans le supplice de Jésus. » (CEC598)
« Et les démons, ce ne sont pas eux qui L’ont crucifié ; c’est toi qui avec eux L’as crucifié et Le crucifies encore, en te délectant dans les vices et les péchés. » (S. François d’Assise)
Il faut donc tenir les deux ensemble : un évènement historique d'une part, quelque chose que j’ai causé d'autre part. Je participe à la mort du Christ.
En quoi est-ce que mon péché cause la mort de Jésus ? Parce que Jésus est mort pour nous sauver du péché. Tout est là. C'est peut-être un point évident, qu’on a profondément ancré en nous à force de l’entendre mais cela dit tout.
On s’en fiche de pas comprendre le pourquoi du comment. À la limite, c’est pas la question. C’est beaucoup plus existentiel que ça. On fait la même expérience que les apôtres : on comprend tout, sans tout en saisir.
En même temps, ce n'est pas très satisfaisant. Comment on sait ça ? Qu’est-ce qui nous fait dire ça ?
C’est simple : toute l’Écriture le proclame.
1 P 1, 18 "Ce n'est pas avec de l'or ou de l'argent corruptible que vous avez été rachetés des vaines pratiques que vous teniez de vos pères, mais par le sang précieux du Christ, comme d'un agneau sans tache et sans souillure."
Ap 1, 5 : "Il nous a aimés et il nous a lavés de nos péchés dans son sang."
He 10, 14 : "Par une seule oblation il a rendu parfaits pour toujours ceux qui ont été sanctifiés."
1 Co 1, 30 : "Le Christ Jésus, lui qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification, rédemption."
Ac 4, 12 : "En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver."
Jn 1, 29 : "Voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde"
Ép 5, 2 : "Le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur."
En résumé, « la justification nous a été méritée par la Passion du Christ » (CEC 1992).
a) Formellement, non
Est-ce que Dieu aurait pu faire autrement ?
« Non, la main de l’Éternel n’est pas trop courte pour sauver, ni son oreille trop dure pour entendre. » (Isaïe 59,1). Dit plus simplement : « À Dieu rien n’est impossible. » (Luc 1,37)
Donc « À parler simplement et absolument, il était possible que Dieu délivre l'homme par un autre moyen que la passion du Christ. » (Saint Thomas d'Aquin)
Cet élément est très important pour préserver la liberté de Jésus, qui est un élément crucial, comme on va le voir ci-après. « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père, qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? » (Mt 26,53)
b) Et pourtant…
i. La question du « meilleur moyen »
Pourtant, on lit dans la suite du verset d'Isaïe cité plus haut : « Mais ce sont vos crimes qui mettent une séparation entre vous et votre Dieu; ce sont vos péchés qui vous cachent Sa Face et l’empêchent de vous écouter. » (Isaïe 59,2)
Une nouvelle question émerge : comment nous aider à nous tourner vers Dieu ? Finalement, la question n’est plus « est-ce qu’il pouvait faire autrement ? » mais plutôt : « quel était le meilleur moyen sachant tout cela ? »
On va voir qu’en fait, dans ce sens, c’était le meilleur moyen. Donc « il fallait » (au sens théologique) que cela se passe ainsi. En tout cas, tel était le projet de Dieu. « La mort violente de Jésus n’a pas été le fruit du hasard dans un concours de circonstances malheureux. Elle appartient au mystère du dessein de Dieu. » (CEC 599)
D’une certaine façon, on se met à parler d’une nécessité : « Si le calice ne peut pas passer loin de lui sans qu'il le boive, c'est parce que nous ne pouvons être rachetés que par sa passion. » (Saint Hilaire)
ii. Le respect de la justice
Au-delà de Dieu comme nous nous l’imaginons, il y a Dieu tel qu’il est, et cela exige une attitude de respect : respect de sa transcendance, mais aussi respect de l’homme créé à son image — sa liberté, sa dignité et tout ce qui fait de lui un être appelé au meilleur. Deux grands principes structurent cet horizon : la charité (ou miséricorde) et la justice.
La charité ne pose pas de difficulté conceptuelle : elle est le sommet de la vie chrétienne, ce "lien de la perfection" dont parle saint Paul. Mais elle ne remplace pas la justice : elle la dépasse et la perfectionne, sans jamais l’abolir.
Il faut donc tenir ensemble : justice, parce que Dieu a institué un ordre du monde ; charité, parce que Dieu accomplit et transfigure cet ordre en se donnant lui-même. Enfin, comme le rappelle saint Thomas d’Aquin, Dieu n’est pas « soumis » à la justice : il en est la norme même, la source première. S’il agit « selon justice », c’est parce que son agir est identique à ce qu’il est : la mesure souveraine du juste et du bon.
iii. De nombreuses raisons
In fine, on en arrive au fait que c'était effectivement le meilleur moyen parce que Dieu en avait décidé ainsi. On reste un peu sur notre faim, il me semble. Alors pourquoi Saint Augustin affirme-t-il que « pour guérir notre misère, il n'y avait pas de moyen plus adapté que la passion du Christ » ?
Voici quelques éléments clés donnés par Saint Thomas, selon lesquels : « Il y a beaucoup d’avantages à ce moyen. »
La preuve d’amour : « L'homme connaît combien Dieu l'aime et par là il est provoqué à l'aimer, et c'est en cet amour que consiste la perfection du salut de l'homme. Aussi Saint Paul dit-il (Rm 5, 8) : "La preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous." ».
L’exemplarité : « Par la passion, le Christ nous a donné l'exemple de l'obéissance, de l'humilité, de la constance, de la justice et des autres vertus nécessaires au salut de l'homme. Comme dit S. Pierre (1 P 2, 21) : "Le Christ a souffert pour nous, nous laissant un modèle afin que nous suivions ses traces." »
L’homme rendu acteur du Salut : « La Passion a conféré à l'homme une plus haute dignité : vaincu et trompé par le diable, l'homme devait le vaincre à son tour, ayant mérité la mort, il devait aussi, en mourant, la dominer elle-même, et S. Paul nous dit (1 Co 15, 57) : "Rendons grâce à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus Christ." » (voir aussi Rm 5 : « par un seul homme, le péché est entré dans le monde et la grâce [du salut] nous est donnée par un seul homme. »)
Et même pour la Croix on trouve de bonnes raisons : « Ce genre de mort répond à de très nombreuses préfigurations. Comme dit S. Augustin : "Une arche de bois a sauvé le genre humain du déluge. Lorsque le peuple de Dieu quittait l'Égypte, Moïse a divisé la mer à l'aide d'un bâton et, terrassant ainsi le pharaon, il a racheté le peuple de Dieu. Ce même bâton, Moïse l'a plongé dans une eau amère qu'il a rendue douce. Et c'est encore avec un bâton que Moïse a fait jaillir du rocher préfiguratif une eau salutaire. Pour vaincre Amalec, Moïse tenait les mains étendues sur son bâton. La loi de Dieu était confiée à l'arche d'Alliance, qui était en bois. Par là tous étaient, comme par degrés, amenés au bois de la croix." »
Avec ces arguments, on peut tenir à la fois la pleine liberté de Jésus et sa pleine obéissance à Dieu.
Ici, il faut bien garder en tête le triptyque Passion-Mort-Résurrection.
Ce tryptique c'est le centre, le nœud de toute l’Histoire. Toute grâce précédente est une anticipation, toute grâce suivante est une dérivation. Même la parousie ne sera que consommation de ce qui est déjà donné.
Tirons-en une conséquence : tout l'Ancien Testament pointe vers cet événement. Il faut bien insister pour comprendre à quel point tout est suspendu à la Croix. En même temps, toute l’Écriture et l’Ancien Testament n’annoncent que ça, et avec une précision surprenante parfois.
a) Chant du serviteur souffrant
Isaïe (53, 12) : "Il a été compté parmi les criminels."
Isaïe (52, 13) "Voici que mon serviteur prospérera et grandira, il sera exalté et souverainement élevé. De même, beaucoup ont été dans la stupeur en le voyant, car son apparence était sans gloire parmi les hommes, et son aspect parmi les fils des hommes."
Isaïe 53 : « Il s’est élevé comme un faible arbrisseau ; il n’avait ni forme ni beauté pour attirer nos regards, ni apparence pour exciter notre amour. Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleur et familier de la souffrance. [...] Nous le regardions comme un puni, frappé par Dieu et humilié. Lais lui, il a été transpercé à cause de nos péchés. [...] On le maltraite, il se soumet et n’ouvre pas la bouche, semblable à l’agneau qu’on mène à l’abattoir, il n’ouvre point la bouche. [...] On lui a donné son sépulcre avec les méchants [crucifixion avec les bandits] et dans sa mort il est avec le riche [tombeau] »
b) Les Psaumes
Ps 68, 22 : « quand j’avais soif ils m’ont donné du vinaigre. »
Ps 21 : « Et moi je suis un ver, pas un homme, raillé par les gens, rejeté par le peuple. Tous ceux qui me voient me bafouent, ils ricanent et hochent la tête : « ils comptaient sur le Seigneur : qu’il le délivre ! Qu’il le sauve, puisqu’il est son ami ! [...] Ils me percent les mains et les pieds, je peux compter tous mes os [on ne lui a pas brisé les jambes] ils partagent entre eux mon habit et tirent au sort mon vêtement. »
c) Préfigurations
La Pâque juive : le sang de l'agneau répandu sur les portes du peuple hébreu pour que l'ange de Dieu épargne son peuple est une typologie directe de Jésus, agneau de Dieu, livré pour les péchés du monde ;
Isaac sur la Morria : le fils unique d'Abraham, chargé du bois pour l'holocauste, est aussi une préfiguration du sacrifice du Christ. Abraham pensait déjà Dieu capable de ressusciter les morts et donc de lui rendre son fils.
d) Par Jésus lui-même
De nombreuses préfigurations : "Il faut que le Fils de l’Homme souffre beaucoup"
Jn 12, 24 : "Si le grain de froment tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt il porte beaucoup de fruit."
Jn 12, 32 : "Moi, lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi."
Donc : nous sommes tous sauvés sur la Croix.
He 10,14 : "Par une seule oblation il a rendu parfaits pour toujours ceux qui ont été sanctifiés."
He 10,10 : "Et c’est grâce à cette volonté que nous sommes sanctifiés, par l’offrande que Jésus Christ a faite de son corps, une fois pour toutes."
1 Tm 2,5-5 : "En effet, il n’y a qu’un seul Dieu ; il n’y a aussi qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous."
Col 2, 13 : "Mais Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a surabondamment fait remise de toutes nos fautes."
Rm 8, 10 : « Sa mort fut un mort au péché, une fois pour toutes. » (Ro8,10)
Et même, c’est le seul moyen d’être sauvé !
Ac 4, 12 : "Ce Jésus est la pierre méprisée de vous, les bâtisseurs, mais devenue la pierre d’angle. En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver."
Miserentissimus Redemptor (Pie XI, 1928) : "Toujours il nous faudra souvenir que toute la vertu de l’expiation découle uniquement du sacrifice sanglant du Christ."
Sainte Rose de Lima : "En dehors de la Croix, il n’y a pas d’autre échelle pour monter au Ciel. » (Sainte Rose)
CEC 1992 : « La justification nous a été méritée par la Passion du Christ. » (CEC 1992)
Et pourtant tout n’est pas encore terminé : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et pourtant, il n’est pas certain que tous les hommes soient sauvés.
C’est le pivot, le centre de tout. C’est « ce qui fait que ça marche » si vous voulez ! « Carne caro salutis » (Tertullien)
CEC 599 : « La mort violente de Jésus n’a pas été les fruits du hasard dans un concours de circonstances malheureux. Elle appartient au mystère du dessein de Dieu. » (CEC599)
C’est grâce à la communion entre les deux natures qui se vit en Jésus que je suis concerné par ce qui se passe (humanité) et que cela me sauve (divinité). C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve. Les Pères ont parlé d’admirable échange.
S. Jean Damascène : "La divinité du Christ a permis à sa chair de faire et de souffrir ce qui lui était propre."
S. Thomas d'Aquin : « Au même titre, la jouissance qui était propre à l'âme du Christ en tant que bienheureuse n'a pas été empêchée par sa passion. »
S. Léon le Grand, 441 : « Les propriétés de l’une et l’autre nature étant sauvegardées et se rencontrant en une seule personne, la majesté a pris l’humilité, la force a pris la faiblesse, l’éternité la condition mortelle. Pour payer la dette de notre condition, la nature invulnérable s’est unie à la nature capable de souffrir. Ainsi comme il le fallait pour nous guérir, « un seul et même médiateur entre Dieu et les hommes, l’homme Jésus Christ » (1 Tm 2,5) put, d’une part, mourir, et, de l’autre, ne pas mourir. C’est donc avec la nature totale et parfaite d’un homme véritable que Dieu est né, totalement dans sa nature, totalement dans la nôtre. »
C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve.
a) Situation initiale
On voit tout ce qui a été manifesté et tout ce qu’il faut tenir ensemble. Il faut maintenant essayer de comprendre pourquoi le fait que Jésus meurt sur la Croix nous a sauvés.
La situation est la suivante : nous nous sommes tous coupés de Dieu par le péché. Quel est l'impact réel du péché ? Sur moi bien sûr, mais aussi plus largement ?
Le péché met en échec le plan de Dieu,
Le péché a brisé l'harmonie de la Création divine.
Irénée de Lyon : "La gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu." Le plan initial de Dieu c'était cette harmonie entre l'homme et Dieu, l'homme et la femme, l'homme et la Création. Le péché est venu briser cette harmonie.
b) La notion de mérite
Dieu, dans sa miséricorde, continue à nous aimer et à vouloir nous sauver. Mais il y a un ordre de justice à respecter, parce que Dieu nous prend au sérieux. La justice, c'est la cohérence entre ce que quelqu’un a fait et ce qu’il reçoit.
Dans la théologie du Salut on appelle cela mérite et on parle de mériter le Salut.
S. Thomas d'Aquin : "Le mérite est l’acte qui appelle sa juste rétribution."
Prière Eucharistique n°1 : "Accorde nous, par leurs prières et leurs mérites d’être toujours et partout fort de ton secours et de ta protection."
Attention : évidemment ne veut pas dire que c’est à la force du poignet, même pour Jésus
Concile de Trente : "La bonté du Seigneur envers les hommes est si grande qu’il veut que Ses propres dons soient leurs mérites."
Préface eucharistique : "En couronnant leurs mérites, tu couronnes tes propres dons."
Il existe donc une adéquation nécessaire entre mérite et salut. Cependant un problème demeure : on peut faire tout ce qu’on veut, on ne pourra jamais réparer ni l'échec à la volonté divine, ni la destruction de la Création. Ce n'est même pas un problème de proportionnalité (quantitatif), c'est un problème qualitatif. Nos mérites ne suffiront jamais à réparer le péché commis. On arrive à un blocage du Salut.
c) Jésus nous mérite le Salut
C'est donc Jésus en sa Passion qui mérite le Salut pour nous.
Jésus est vrai homme. Il accomplit l’alliance, accomplit la volonté du Père. "Jésus est l’homme en qui Dieu a pu avoir confiance". Jésus est l’homme qui nous fait rentrer dans l’Alliance. Grâce à Jésus, en Jésus, il y a un homme qui est pleinement et parfaitement resté dans l’Alliance. Jésus a offert sa propre vie à Dieu, il a préféré Dieu à sa vie.
Or la vie de Jésus est une vie divine. Jésus est vrai Dieu. Sa vie a une valeur infinie. Jésus rentre dans l’Alliance en offrant (en rendant ?) à Dieu une offrande parfaite et d’une valeur infinie. Cette offrande est telle qu’elle peut racheter toutes nos fautes. Parce qu’il est homme, il nous fait entrer dans l’Alliance et ce qu’il vit nous concerne. Parce qu’il est Dieu, cela rejaillit sur nous tous.
S. Thomas d'Aquin : "Le Christ, en souffrant par charité et par obéissance, a offert à Dieu quelque chose de plus grand que ne l'exigeait la compensation de toutes les offenses du genre humain : 1° à cause de la grandeur de la charité en vertu de laquelle il souffrait ; 2° à cause de la dignité de la vie qu'il donnait comme satisfaction, parce que c'était la vie de celui qui était Dieu et homme ; 3° à cause de l'universalité de ses souffrances et de l'acuité de sa douleur, nous l'avons dit plus haut. Et c'est pourquoi la passion du Christ a été une satisfaction non seulement suffisante, mais surabondante pour les péchés du genre humain, selon S. Jean (1 Jn 2, 2) : "Il est lui-même propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier"."
C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve.
Jésus nous fait rentrer dans l’ordre de la justice. On a vu pour cela l'importance des deux natures et de la pleine liberté de Jésus (on pourra ici aller lire H. U. von Balthasar).
C’est ensuite en nous associant à Jésus que nous recevons la valeur infinie de ses mérites. On a alors seulement un problème de proportionnalité et plus de qualité, et heureusement la miséricorde divine est là.
Nous ne sommes pas vraiment saints. Nous sommes saints par participation au mystère de Jésus qui donne sa vie en rançon pour la multitude.
Est-ce qu’on vit en étant déjà sauvés ? Théologiquement, selon le Père Cantalamessa (Prédication du Carême 2009), vivre "déjà sauvés" signifie que l'espérance chrétienne n’est pas une simple attente passive : l’Esprit Saint, en tant que « principe même » de cette espérance, nous habite déjà comme un avant-goût du salut futur. Il souligne que nous possédons « les prémices » et les « arrhes » de l’Esprit Saint — des garanties concrètes de la résurrection à venir.
Le salut n’est donc pas seulement une promesse lointaine, mais une réalité commencée ici-bas par la présence de l’Esprit. Pour Cantalamessa, la résurrection du Christ est beaucoup plus qu’un fait historique : c’est "le puissant ‘Oui’ de Dieu, son ‘Amen’ prononcé sur la vie de son Fils Jésus." Dans sa prédication de Carême, il insiste enfin sur le fait que la résurrection ne nous dispense pas d’attendre : même si nous possédons déjà l’Esprit, nous « gémissons intérieurement dans l’attente de la rédemption de notre corps » (Rm 8).
Il met en garde contre la tentation de « spéculer » sur la vie éternelle sans vivre concrètement : l’espérance de Pâques n’est pas abstraite, elle appelle à agir.
La grande question qui se pose alors est : comment est-ce que je vis le salut dans ma vie ?
Dans tout l'évangile, résonne cet appel mystérieux à « porter notre croix ». Qu’est-ce que cela change que notre salut vienne de la croix et pas d’autre chose ? On voit au moins trois lieux qui sont transformés par cela :
La souffrance qui existe dans le monde : la souffrance qui traverse le monde ne signifie pas l’absence de Dieu : comme le rappelle Elie Wiesel, même au cœur des ténèbres, « il est là ». Le récit du sacrifice d’Isaac en est une clé de lecture : Dieu n’a jamais voulu la mort de l’enfant, mais il a fait lui-même ce qu’il n’a pas demandé à Abraham d’accomplir. En Jésus, Dieu a tout subi — l’angoisse, l’injustice, la violence, l’abandon — non pas pour « savoir ce que c’est », mais pour nous rejoindre de l’intérieur là où la douleur semble la plus muette et la plus scandaleuse. Ainsi, la Croix devient non pas une épreuve imposée à l’homme, mais la preuve que Dieu descend jusque dans nos nuits pour y ouvrir un passage (une Pâque).
Accepter d’aimer jusqu’à ce que ça fasse mal : on peut prendre ici l'exemple de Mère Teresa. Il s'agit d'aimer jusqu'à ce que ce soit douloureux, d'entrer dans un amour qui nous détache de nous-mêmes, pour nous faire entrer dans la compassion même de Dieu.
Le mystère de l’épreuve : en fait c’est sur la Croix qu’on vit avec Jésus. Il nous est donné d’être associés à l’œuvre du Salut. C’est comme ça que je deviens le Christ. « J’achève dans ma chair… ». « Seigneur à qui irions-nous ». Il est normal d'avoir peur de la croix.
a) Jésus du matin de Pâques
On peut contempler Jésus au matin de Pâques. Ça y est, le Salut est donné ! On est sauvés !!! C’est fou ! Il y a une lumière ineffable du matin de Pâque, où seule la Création a été témoin du Fils de Dieu sortant du tombeau, ressuscité. On peut demeurer longtemps à l'adoration ou en prière à méditer sur ces quelques heures où tout était déjà changé pour toujours.
b) Les femmes du matin de Pâques ou Thomas
Les femmes n'ont rien compris, ou pas grand chose, mais quelle joie ! Madeleine s'exclame : "Rabbouni". Thomas non plus n'a pas tout saisi, mais il reconnaît lui aussi Jésus : "Mon Seigneur et mon Dieu".
c) Saint Pierre
Saint Pierre veut suivre Jésus jusqu’au bout. Il donne tout ce qu’il a. Il se jette à l’eau pour rejoindre Jésus (alors qu'Adam se cachait dans le jardin). Pierre fait à la fois une pleine expérience de la faiblesse, de la miséricorde et du Salut. En fait, il a vraiment pris sa croix. Il a fait l'expérience de sa faiblesse extrême et de la miséricorde extrême de Jésus. Il vit cela au moment où, après avoir renié trois fois, Jésus le regarde dans la cour, et ce regard le bouleverse. Est-ce que je me laisse bouleverser par le regard de Jésus sur moi ?
« Seigneur à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle. »
d) Judas
« Combien veux-tu ? » C'est la question posée à Judas par ceux qui veulent tuer Jésus. Ici je dois faire face à ma responsabilité dans la Croix. Ce "combien veux-tu ?" c'est la question que me pose Satan. C’est pour moi que Jésus est mort (et ressuscité).
Cette contemplation du mystère du salut est à vivre de manière privilégiée dans la contemplation eucharistique, le lieu par excellence du don total, où Jésus renouvelle son sacrifice. « Seigneur Jésus dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta Passion. Puissions-nous vénérer d’un si grand amour le mystère de ton Corps et de ton Sang que nous puissions recueillir sans cesse le fruit de la rédemption. »