"Vous serez vraiment grands dans la mesure où vous êtes petits."
« Vous serez vraiment grands dans la mesure où vous êtes petits. ». Cette simple phrase nous dérange, paradoxale, elle paraît incompréhensible…Oui nous voulons tous être « grands » dans ce monde. Etre admirés, reconnus, aimés en somme. Quoi de plus naturel ? Et ce désir est bon. Mais dans un monde où il faut réussir- réussir ses études, sa vie professionnelle, sociale, familiale, amicale etc pour être « quelqu’un », comment comprendre que le moyen d’y arriver c’est de se faire tout petit, de prendre la dernière place ?
Cette poursuite de la grandeur n’est pas qu’un élan du monde, dans la sphère catholique même, tout nous pousse à chercher la réussite. Le pape disait ainsi aux jeunes de Bologne en mai 2017 « Vous les jeunes, ne vous contentez pas de petits rêves, mais rêvez en grand ! ». De même, le prêtre Pierre-Hervé Grosjean dans son livre « Catholique, engagez-vous ! » insiste sur l’importance de réussir dans le monde, de prendre position dans les débats politiques et dans les hautes sphères économiques en tant que chrétiens pour être crédibles et témoigner du Christ.
Et pourtant chaque page de l’Ecriture nous enseigne que celui qui veut être le plus grand doit être le serviteur de tous, que celui qui s’élève sera abaissé…comment alors tenir ces deux réalités ensemble ? Cette nécessité de rêver grand, d’être grands tout en restant des pauvres dans l’âme ? Comment être des grands petits dans ce monde ?
Il suffit d’ouvrir la Bible pour remarquer la place centrale que les pauvres, les petits, les humbles occupent dans la Parole de Dieu. De la Genèse à l’Apocalypse, toute l’histoire du Salut est marquée par leur présence. Plus que d’avoir une place de prédilection dans le cœur du Créateur, ils jouent un rôle clef dans l’Alliance entre Dieu et les hommes. Jésus lui-même, pauvre entre les pauvres, par toute sa vie et jusque dans sa mort a choisi le chemin de l’abaissement, de la petitesse de la pauvreté. Pourquoi ? Quel enseignement doit-on en tirer ?
Le Christ, dans le Sermon sur la Montagne, en proclamant « Heureux » les pauvres de cœur, ceux qui sont affligés, les persécutés…semble avoir introduit un changement radical dans la compréhension du monde que l’homme peut avoir. Qui en effet souhaiterait être méprisé, abandonné, faible, vulnérable, affligé, persécuté…personne ! Et pourtant c’est cette voie que le Seigneur nous montre comme chemin de bonheur. Comment comprendre cela ? Le Christ nous donne une grille de lecture nouvelle pour Le Suivre. La voie de la pauvreté. Pauvreté d’âme avant tout, pauvreté de celui qui sait qu’il n’est rien mais qu’il peut laisser Dieu être tout en lui. Car qu’est-ce que la petitesse si ce n’est cette humilité et simplicité de ceux qui se savent créatures, créatures limitées mais infiniment aimées. Nous emploierons ainsi de la même manière les termes « pauvre » et « petit » pour désigner ceux qui n’ont « pas le cœur fier ni le regard hautain. » (Ps 130)
Comme les disciples à Emmaüs, laissons nos intelligences être éclairées sur les Ecritures avec ce nouveau prisme de lecture, et ce depuis le commencement.
Du livre de la Genèse à celui de l’Apocalypse, toute l’Ecriture donne une place privilégiée aux petits. Recenser tous les versets montrant l’attention que Dieu leur porte serait bien trop long, cependant, nous pouvons noter que l’humilité est vue dans l’Ancien Testament comme clef de la relation aux autres et à Dieu, clef de la Sagesse. La Doctrine Sociale de l’Eglise a résumé cette « option préférentielle pour les pauvres » en ces termes : « Celui qui reconnaît sa pauvreté devant Dieu, en quelque situation qu'il vive, est l'objet d'une attention particulière de Dieu : quand le pauvre cherche, le Seigneur répond ; quand il crie, il l'écoute. C'est aux pauvres que s'adressent les promesses divines : ils seront les héritiers de l'Alliance entre Dieu et son peuple. » DES (324)
Dès l’origine, l’homme percevait bien la sagesse détenue dans l’âme du pauvre ; la grandeur du petit. Avec l’avènement de Jésus c’est de la bouche de notre sauveur que nous entendons à chaque instant cette vérité. Ce que sa bouche ne cessera de dire dans son ministère terrestre, sa vie l’a incarné.
Plus que d’être les préférés de Dieu, les pauvres sont surtout ses élus. Il les a choisis pour collaborer à son œuvre rédemptrice. Depuis le commencement, Dieu appelle des pauvres hommes et femmes pour manifester son Alliance avec l’humanité. Il les appelle justement parce qu’ils sont petits, faibles, incapables de réaliser seuls le désir de Dieu. Ainsi, le Créateur manifeste de manière éclatante qu’Il est l’auteur de tout bienfaits. A l’évidence, ses élus, si petits, ne peuvent s’attribuer la gloire de leurs actions : ils ne sont capables de rien par eux-mêmes. [Sermon 43, Saint Augustin, Annexe 1.]
Cela, Dieu l’exprime lui-même au peuple qu’Il s’est choisi : « Ecoute Israël…tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu ; c’est toi que le Seigneur ton Dieu a choisi pour son peuple à lui […].Si le Seigneur s’est attaché à vous et vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous les peuples. Mais c’est par amour pour vous. » (Dt 7, 6-10). Israël le plus petit de tous les peuples, faible, désorganisé…élu pourtant, par amour.
Et cet appel du plus petit s’observe dans toute l’histoire du Salut. Moïse et David dans l’Ancien Testament étaient de simples bergers, Marie une jeune fille vierge, les disciples des pêcheurs sans prétention…et aujourd’hui on remarque encore que ceux que Dieu choisi pour porter un message au monde, ceux à qui Marie apparaît ont des âmes de pauvres, de pe-tits…Bernadette le dira elle-même « Est-ce que je ne sais pas que si la Sainte Vierge m’a choisie c’est parce que j’étais la plus ignorante ? Si elle en avait trouvé une plus ignorante que moi, c’est elle qu’elle aurait prise. »
Le petit, l’est surtout parce qu’Il laisse Dieu agir en Lui. La pauvreté au sens strict-matérielle, intellectuelle ou spirituelle- est un manque. Elle est vertu quand elle se laisse remplir de la Grâce divine. Voilà la grandeur de Celui qui a une âme de pauvre. Humble, en vérité avec lui-même il se sait trop faible pour agir seul, Dieu est sa force. Sa pauvreté, sa vulnérabilité- qui est inhérente à chaque être humain mais que lui, reconnaît, accepte et aime-est canal de grâce.
Saint Paul sera l’apôtre qui mettra le plus en lumière cette réalité : « Le christ s’est fait pauvre » (2 Co 8, 9). Toutes ses lettres peuvent être lues comme une méditation sur ce scandale de l’incarnation. « Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » Ph 2, 6-8.
Lui, Dieu, le Tout Autre prit non seulement notre chair mais choisi de vivre pauvres parmi les pauvres. Caché pendant 30 ans dans un village de Galilée, lui le Sauveur, Celui que tout homme cherche, que toute âme espère…quel mystère !
Ce mystère bouleverse la vie de tout homme qui en réalise la portée… Ainsi, Charles de Foucauld s’est laissé chamboulé par cette réalité de l’incarnation au point de ne désirer qu’une chose : imiter Celui que son cœur aimait dans Sa pauvreté.
« Dieu, non content de montrer à chaque pas de l’Ecriture sa prédilection pour les petits, a voulu, lorsqu’il a paru sur la terre dans une chair mortelle, être tellement le plus petit, prendre telle-ment la dernière place que nul mortel n’a jamais pu descendre plus bas que lui. » Charles de Foucault, Qui peut résister à Dieu.
Jésus non seulement a pris la place du plus petit des petits « toute sa vie il n’a fait que descendre en s’incarnant, descendre en se faisant petit enfant, descendre en obéissant, des-cendre en se faisant pauvre, délaissé, exilé, persécuté supplicié, en se mettant toujours à la dernière place. » Dira encore Charles de Foucault dans Voyageur dans la nuit- mais plus encore il s’assimile à eux. Dieu réside dans le pauvre même ! Il n’y a qu’à relire Matthieu 25, 40 « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Dieu réside dans le pauvre, il est le pauvre. Jésus est le pauvre par excellence, de par la condition humaine qu’il a prise pour nous rejoindre, de par la pauvreté matérielle qu’il a choisie pour incarner ce son enseignement mais surtout de par la pauvreté de son âme. En méditant sur la relation que le Christ a avec son Père, il apparaît de manière écla-tante qu’Il ne possède rien. « Jésus donc leur dit : Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez ce que je suis, et que je ne fais rien de moi-même, mais que je parle selon ce que le Père m'a enseigné. » (Jn 8, 28).
Voilà le pauvre, voilà l’homme des 8 béatitudes ! Voilà que par sa vie, le Christ nous enseigne ce chemin à contre-courant qui nous paraît si peu désirable, si peu enviable mais qui est chemin d’éternité. La voie de l’humilité, de la petitesse restaure l’homme dans sa relation d’enfant du Père. Ce lien fondamental enseigne à l’homme qui il est, ce qu’il est. Voilà la source de la liber-té : se reconnaître enfant du Père.
Jésus pendant tout son ministère n’a de cesse de mettre en avant les enfants, de les donner en exemple pour qu’en les imitant nous nous rappelions cette relation filiale dont nous somme fait, qui nous constitue. Les enfants nous renvoient à notre nature-même d’enfant de Dieu. Mais plus que cela, leur être au monde est riche en enseignement. Vraiment l’enfant c’est le pauvre, l’âme du pauvre. Vulnérable, dépendant, faible…l’enfant sait que sans la présence bienveillante de ses parents il n’est rien. Cette dépendance loin de l’attrister le libère de toute inquiétude : il sait que les « grands s’occupent de lui. » et qu’il peut être simple et joyeux dans un « être au monde » de l’instant présent. Combien plus nous qui avons tous un Père tout puissant, parfaitement aimant, nous devrions adopter également ce rapport au monde ! « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits. » (Mt 11, 25)
Saint Claude de la Colombière avait bien compris cela en composant cette prière fa-meuse : « Mon Dieu, je suis si persuadé que tu veilles sur ceux qui espèrent en Toi et qu’on ne peut manquer de rien quand on attend de toi toutes choses que j’ai résolu de vivre désormais sans aucun souci et de me décharger sur toit de toutes mes inquiétudes. ». Redevenir comme des enfants, dans l’âme du moins. Libérés de toute crainte, marchants, confiants dans des voies que nous ne comprenons pas toujours mais qui sont dans les mains du Père, sûrs qu’Il désire seule-ment notre bonheur : quelle espérance !
Cet être-au-monde simple et confiant, cet être au monde de pauvre qui sait qu’il n’est rien sans Dieu nous est tellement vital que Jésus nous intime avec force de prendre cette petite voie de l’enfance « si vous ne vous convertissez pas et ne devenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. » Mt 18, 3. Car comme le dit Eloi Leclerc dans Sa-gesse d’un pauvre, le drame de l’homme c’est d’avoir perdu sa naïveté, secret du bonheur.
L’enseignement majeur que notre Père a voulu nous révéler à travers toute l’histoire du Salut et qui a trouvé son point d’orgue dans l’incarnation de son Fils - à savoir que non seulement Il prend soin de nous mais qu’hors de Lui, nous ne pouvons RIEN faire- notre vie elle-même nous l’enseigne. Ce que nos yeux ne veulent voir, nos oreilles ne veulent entendre voici que notre être-même l’éprouve, ne peut le nier.
« La vérité, c'est que nous sommes trop grands pour nous. Nous sommes déchirés entre notre petitesse et notre grandeur, entre notre misère et notre puissance. Il n'est rien d'impossible au pouvoir d'un esprit enfermé dans un corps destiné à pourrir et qui n'apparaît que pour se hâ-ter de disparaître. Chacun d'entre nous est un roi très puissant, enchaîné, glorieux, misérable, voué à la poussière et dévoré d'espérance. » Jean d’Ormesson par ces mots exprimait à merveille cette tension qui nous habite tous.
Nous percevons la grandeur, la puissance de notre être, de nos rêves, de notre volonté, de notre capacité à aimer, de notre liberté intérieure…et en même temps cette vérité s’impose à nous. Nous ne sommes RIEN. Absolument Rien.
Saint Paul l’exprimait dans les Actes ainsi « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, lui, le Seigneur du ciel et de la terre, c’est lui qui donne à tous vie, souffle et toutes choses. Les hommes ont à chercher à l’atteindre si possible, comme à tâtons, et à le trouvé, il n’est pas loin de chacun de nous. C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 24-28) l’Apôtre missionnaire affirmait par-là ce que tous nous pouvons éprouver notre corps, dans notre être : notre vie ne vient pas de nous. Elle nous échappe, nous n’en sommes pas maître. La vie au sens le plus strict « d’être » en vie. Nous n’avons pas choisi d’être en vie, nous ne con-naissons pas l’origine de ce souffle qui nous anime comme nous ne savons pas l’heure où il cessera d’être…
Dieu a désiré dans son immense bonté que chaque homme puisse par sa vie comprendre ce mystère de l’humilité qui nous est vital. L’humilité qui n’est que la reconnaissance juste de ce que nous sommes. Un rien, mais un rien qui a une dignité incommensurable et inviolable. Cela tout homme le sait intimement, au plus profond de lui-même. Tout homme ainsi naît dépendant. Aux premiers mois de sa vie, son existence dépend entièrement de celle de ses parents. Il ne peut se nourrir, se laver…n’a même pas conscience de lui-même. C’est le même pourtant qui un jour peut-être se promènera en costume, aura de l’autorité sur d’autres hommes, fera sentir son pouvoir à tous. Comme il serait bon que nous fassions chacun mémoire de ces premières années de notre vie où nous étions simplement. Nous étions. Tout petit. C’était pourtant bien nous. Et pour nous rappeler ces instants de vulnérabilité totale, il est donné aux parents en particulier de contempler dans leurs nouveau-nés, ce mystère de la vie. De cet amour propre qui va se déve-lopper, de cette naïveté première qui va se perdre…
Et la vie poursuit sa course folle, survolant les années, les rires et les pleurs pour redeve-nir à nouveau toute petite. Quel enseignement pouvons-nous tirer de la vieillesse ? Qui que nous soyons nous avançons tous vers notre mort. Et notre corps au fil des âges perd peu-à-peu ce qui faisait sa force. Et l’amour propre renonce peu-à-peu à tous ses titres de gloire…ne pouvons-nous pas y voir un signe ultime de la bonté de Dieu ? Cette Puissance d’Amour qui veut que tout homme soit sauvé ne permettrait pas à ses enfants de ne pas retourner dans cette relation filiale qui fait leur être propre. En éprouvant dans notre corps, dans notre intelligence notre vulnérabilité première nous goûtons à la joie d’être dépendants, d’être un rien infiniment digne pourtant, et infiniment aimé. La vieillesse alors serait une grâce ultime faite par Dieu à l’homme pour le pré-parer à La rencontre qui le restaura de manière définitive dans sa relation d’enfant du Père !
X., âgée de 86 ans, atteinte de Parkinson me disait un jour avec un sourire malicieux « oh tu sais, je perds un peu plus de mes facultés chaque jour. Regarde, je ne me sou-venais plus de notre rendez-vous, si je marche, mes jambes me lâchent et hop me voilà par terre…mais ça me réjouit beaucoup !! Je redeviens comme un enfant ! Alors je serai la première au Royaume des Cieux. » Quelle Sagesse ! Ma conception de la vieillesse a radicalement changé depuis ce jour-là. Je commençai à la considérer comme une grâce. Personne ne peut aller contre cette horloge intérieure qui avance vers notre fin. Personne ne peut lutter indéfiniment contre la dégradation lente de notre corps. A partir de nos 25 ans déjà notre mémoire est moins élastique, notre corps se régénère avec plus de difficulté après une chute, une maladie etc…et tous pauvre ou riche, grands aux yeux du monde ou inconnus, humiliés, méprisé…tous nous pourrions nous retrouver côte-à-côte dans une maison de retraite, vulnérables. Quelle leçon de vie. La sagesse divine est inscrite dans notre être.
Ce que le cours de la vie, de l’enfance à la vieillesse, nous enseigne pour peu que nous y soyons attentifs, certains évènements peuvent également nous y faire goûter. L’épreuve nous fait passer par un dépouillement salvateur qui nous replace dans la vérité de notre être : créature dépendante en tout du Créateur. Le pauvre est celui qui ne possède rien. La pauvreté qui nous intéresse n’est pas d’abord celle qui concerne notre avoir mais notre être. Même si « la pauvreté réelle reste le chemin privilégié de la pauvreté d’âme. » comme le dit la Doctrine sociale de l’Eglise (324), le cœur pauvre est celui qui est détaché de tout. Pauvre de tout, Riche de Dieu, la seule richesse. Car un détachement n’est jamais légitime en lui-même. Le Bien ne nous nuit pas en soi. Mais le détachement devient légitime quand il y a recherche de la possession d’un Bien supérieur, Dieu. Se détacher de tout « Afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage. » 1 co 7, 35.
Le père Jacques Philippe disait « J’ai besoin de savoir qui je suis, j’ai besoin d’exister à mes propres yeux et à ceux des autres. Nous sommes tous en « manque d’être », manque qui est extrêmement profond. » Pour pallier à ce manque, on cherche dans le monde « une plénitude, une paix, un bonheur, une sécurité que Dieu seul peut donner ». On essaye de remplir de nous-mêmes au moyen du monde.
L’épreuve nous dépouille de ces solutions qui nous semblent combler notre vide d’être pour nous replacer dans la vérité de ce que nous sommes. Des enfants de Dieu. Des enfants, des petits qui en maîtrisons rien, qui ne contrôlons rien. Ainsi l’épreuve est une bénédiction. Cette phrase est scandaleuse. L’épreuve n’est pas une bénédiction en soi, elle n’est pas désirée par Dieu mais Dieu s’en sert pour notre Salut. L’homme qu’il soit à la tête de la plus grosse fortune de France ou simple ouvrier sera le même face à la perte de son enfant.
L’épreuve n’est pas à désirer en soi, jamais. Mais elle est riche en enseignements. Nous réalisions que nous ne maîtrisons rien, ne contrôlons rien. Cela nous replace dans l’humilité.
En étudiant la vie de Cyprien Rugamba, j’ai été frappée par le bousculement, la transforma-tion radicale que la maladie a provoquée en lui. Cet homme de lettre, influent dans tout le pays, admiré des rwandais, talentueux etc était libertin et s’occupait peu de sa famille et de sa femme qu’il ne considérait pas. La maladie qui l’a atteinte mystérieusement a touché un à un tous ses sens. Tout ce qui faisait sa richesse. Lui qui composait des musiques, écoutées dans tout le pays, se retrouvait aphone, lui si influent, si éloquent ne pouvait plus dire un mot. Lui le danseur se voyait passer ses journées en chaise longue, misérable et ce pendant près d’un an. Sa guérison, quasi miraculeuse, lui fit ouvrir les yeux sur la miséricorde divine. Cette épreuve l’avait vidé de toutes ses richesses mais lui a fait goûter La seule richesse : Dieu. Sa conversion entraîna un changement radical dans sa manière de vivre à commencer par sa vie de couple. L’amour qu’il montrait à sa femme était si fort qu’il en étonnait plus d’un et eut un vrai rayonnement. « La sainteté n’est pas un accomplissement de soi mais un vide qu’on se découvre. Notre néant de-vient l’espace libre où Dieu peut encore créer. » Frère Éric, capucin.
« Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » 1 co 4, 7. Cette vérité retentit à nos oreilles. La vie est un don, honore-le. Tout est don, rien est du. Tout est grâce. Que je sois née dans telle famille, dans telle famille, que j’ai tels amis, que mon corps fonctionne correctement…tout cela est don, pur don. Au jour de l’épreuve, en perdant l’usage d’un membre, un proche de ma famille…la tentation est grande de récriminer contre Dieu. Mais qu’avais-je fait pour mériter tout cela ? rien, absolument rien. Je suis, j’existe par pur gratuité. « L’amour n’a pas de pourquoi. »
En relisant le livre de Job, la manière dont cet homme continue de bénir le nom du Seigneur alors qu’il est dépouillé de tout m’enseigne et m’édifie. Tels les travailleurs à la vigne je suis tentée de prendre le fruit de la vigne comme mon bien alors que je n’en étais que le gérant. Un cœur trop riche est trop plein pour écouter Dieu lui parler, lui proposer la Vie. Me laisser dé-pouiller m’ouvre au Seul Bien, que toute âme cherche, la Seule vraie richesse, qui me rend riche de tout le reste « tout est à vous, vous êtes au Christ, le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 22, 23) dira Saint Paul. Etre pauvre nous permet de rentrer dans la gratitude. « Seul le cœur pauvre peut réel-lement rendre grâce à Dieu » dira Eloi Leclerc dans Sagesse d’un pauvre. Car l’action de grâce naît de la reconnaissance que nous n’avons rien mérité, que Dieu simplement, aime.
« L’homme est plus que le bien qu’il est en mesure d’accomplir. Il est enfant de Dieu, et qu’il fasse le bien ou n’y arrive pas encore, ou qu’il en devienne incapable, il reste enfant de Dieu, car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables. Notre Père du Ciel ne nous aime pas pour le bien que nous faisons, il nous aime gratuitement pour nous-mêmes, parce qu’il nous a tou-jours adopté comme ses enfants. » nous dit le père Jacques Philippe dans La liberté intérieure. C’est cela la véritable humilité : être en vérité avec soi-même et dans sa relation au Père.
Et cette pauvreté nous rend libre ! « J’ai tout donné, légèrement je cours, je n’ai plus que ma seule richesse, vivre d’Amour » dira la petite Thérèse. « Seul est vraiment libre celui qui n’a plus rien à perdre, parce qu’il a été dépouillé de tout, détaché de tout, qu’il est « libre à l’égard de tous. » (1Co9,19)
Ainsi, se reconnaitre créature, dépendante en tout du créateur nous apporte la Paix. Tout d’abord parce que c’est la Vérité de notre être mais plus encore parce que nous savons que ce Créateur est infiniment bon, qu’Il n’est qu’une puissance d’amour. Dès lors nous n’avons plus rien à craindre.
« Vraiment l’humble c’est celui qui ne s’inquiète pas puisque c’est un enfant et il sait qu’il a un Père, et qu’il est tout puissant et qu’il l’aime. Dieu est tout, il est tout puissant et il m’aime… Alors on est tranquille ! » dira Pierre Goursat.
Le Père Jacques Philippe résume ça très bien et avec des termes très forts. « L’homme libre, le chrétien « mûr » spirituellement, c’est-à-dire devenu vraiment « enfant de Dieu » est celui qui a éprouvé son néant radical, sa misère absolue, qui a été comme « réduit à rien », mais au creux de ce néant a fini par découvrir une tendresse ineffable, l’amour absolument inconditionnel de Dieu. » La miséricorde du Père est devenue sa « seule et unique » espérance et sécurité. Le vrai pauvre est celui qui ne cherche pas tout à maîtriser, il sait qu’il ne comprend pas tout mais il met sa foi dans le Seigneur et dans sa Victoire. « Marie est la vraie pauvre. Elle voit exactement le contraire de ce que l’Ange lui avait annoncé : [Il sera grand, Son règne n’aura pas de fin.] (Lc 1, 32-33). Les Apôtres ont disparu, mais elle continue de croire aux paroles qui lui ont été dites de la part du Seigneur. » dira le Cardinal Barbarin dans un commentaire sur les Béatitudes.
« Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. » (1 Co 1, 26-31)
Vraiment la pédagogie divine nous bouscule. Elle nous tire à l’opposé de ce vers quoi nous irions naturellement. Et pourtant ce chemin est celui de la Vie. Que nous nous laissions ensei-gner par les Ecritures et le Christ ou par la vie elle-même, tout nous replace dans cette relation filiale au Père. Dans ce cœur de pauvre, confiant, serein, joyeux et simple ! Oui vraiment avec le Pape François nous pouvons redire : « Etre pauvre de Cœur c’est ça la sainteté ! » (Gaudete et Exultate, exhortation apostolique que la sainteté dans le monde actuel.)