Je suis heureux de faire ce topo, car c’est une question qui me porte depuis plusieurs mois — particulièrement depuis la remarque d’une dame qui me disait, après avoir participé à une journée Alpha, qu’elle rêverait que les catholiques puissent vivre simplement cette prière plus souvent.
C’est pourquoi je commencerai par parler de la prière pour les autres dans la vie quotidienne, puis de ce qu’on appelle la prière des frères dans un cadre paroissial (veillée de prière, soirée miséricorde, etc.), et enfin un mot sur la prière des frères dite de “Famissio” (c’est-à-dire une prière des frères vécue par tout un groupe qui prie pour une personne en particulier, par exemple toute une aumônerie pour un jeune dont c’est l’anniversaire).
Tout d’abord, un mot sur la prière des frères au sens large.
C’est une manière de mettre en pratique la recommandation de saint Paul à l’une des premières communautés chrétiennes (cf. Ac 3,24-31)
« Portez les fardeaux les uns les autres, ainsi vous accomplirez la loi du Christ » (Ga 6, 2).
L’apôtre souligne souvent dans ses lettres la puissance et l’importance de la prière. Cette prière fraternelle semble attestée comme une pratique habituelle des premières communautés chrétiennes dès les toutes premières générations (cf. Ac 4, 23-31).
Dans son évangile, Matthieu rapporte cette recommandation de Jésus :
« Je vous le dis en vérité : si deux d’entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux » (Mt 18, 19).
Il s’agit donc d’accueillir et de porter la prière personnelle d’un frère en l’adressant ensemble au Seigneur. De plus, la loi du Christ dont parle saint Paul, c’est l’amour (cf. Rm 13, 10 : « l’accomplissement parfait de la loi, c’est l’amour »).
Porter le fardeau d’un frère, c’est une manière très concrète de l’aimer.
Cette parole de l’évangile de Matthieu s’inscrit dans un enseignement où Jésus donne à ses disciples quatre gestes fondamentaux pour aimer :
Être attentif au plus petit,
Se corriger mutuellement,
Se pardonner,
Et savoir prier ensemble à une intention commune.
Pratiquons-nous ces quatre gestes régulièrement dans nos vies ? Et dans nos communautés ? Souvent assez peu, il faut le reconnaître.
Pourquoi avons-nous perdu de vue ces expressions concrètes de l’amour fraternel ? Probablement parce que nos communautés ne sont pas toujours véritablement fraternelles. Non pas que nous soyons méchants les uns avec les autres, mais parce que nous ne sommes pas suffisamment proches.
Lorsqu’on connaît à peine son voisin de banc à la messe, il ne nous vient pas à l’esprit de lui adresser la moindre correction fraternelle ou une intention de prière. Le tissu relationnel, dans l’Église comme dans le monde, est souvent trop distendu pour que nous nous sentions concernés par les recommandations de Jésus sur la vie fraternelle. Nous les appliquons plutôt dans nos relations de couple, de famille, ou de colocation…
Avez-vous déjà fait l’expérience de prier avec quelqu’un à la fin d’une rencontre d’évangélisation ?
Pourquoi avez-vous prié ? Qu’avez-vous dit ?
Et en dehors du cadre d’une mission d’évangélisation — au travail, à la maison ?
Nous pouvons avoir du mal à proposer à une personne de prier « en direct » avec elle.
Pourtant, je crois qu’il y a là un véritable enjeu de conversion.
Deux mots me viennent à l’esprit pour qualifier ces prières spontanées pour des frères et sœurs en humanité : audace et simplicité.
1. L’audace : discerner et oser
L’audace charismatique doit toujours s’appuyer sur la prudence ecclésiale. Comme le rappelle St Paul, les charismes doivent être discernés par la communauté et authentifiés par l’Église : « N’éteignez pas l’Esprit, ne méprisez pas les prophéties ; mais discernez la valeur de toute chose : ce qui est bien, gardez-le » (1 Th 5, 19-21).
Cela posé, la vie dans l'Esprit est primordiale ! Plus nous serons à l’écoute des motions de l’Esprit Saint [2], plus notre discernement sera affiné et plus nous oserons proposer la prière spontanément : dans la rue, au travail, à la maison. Il ne s’agit pas de prier automatiquement dans chaque situation, mais de discerner les “feux verts” et d’y aller quand c’est le bon moment.
Exemple : une personne avec qui vous avez parlé de la rencontre avec le Christ et qui exprime le souhait de le rencontrer ; une personne qui a le cœur ouvert, qui confie une situation difficile…
Pierre Goursat disait que le premier charisme est le bon sens : ne pas faire n’importe quoi sous prétexte d’être « charismatique », mais discerner ce que l’Esprit Saint inspire vraiment.
2. La simplicité : prier avec des mots vrais
Vous pouvez prier pour quelqu’un même si vous ne vous sentez pas « inspiré ». L’Esprit Saint est toujours là et nous précède, même si nous avons parfois la tentation de croire que, faute de charismes visibles, nous ne sommes pas inspirés.
Souvenons-nous que beaucoup de personnes que nous rencontrons ne connaissent pas les prières classiques (Notre Père, Je vous salue Marie, chants à l’Esprit Saint, etc.) ni le vocabulaire catholique (résurrection, grâce, disciple, transsubstantiation…). Utilisons des mots simples, soyons dans la joie et le recueillement. Bénissons la personne, rendons grâce pour sa vie, pour ce qu’il y a de beau en elle, confions ses intentions, ses proches défunts, ses combats si elle les a partagés. Nous pouvons aussi prier pour qu’elle rencontre le Christ et qu’il se révèle à elle.
La prière peut être très courte — trente secondes suffisent souvent. Pendant la prière, n’hésitons pas à dialoguer : demander le prénom d’une personne pour laquelle elle veut prier, préciser une intention… Cette expérience de prière peut permettre de comprendre que la prière, cette relation personnelle avec Dieu, est accessible à tous : il suffit de parler au Père qui nous écoute et n’attend que cela.
Prendre trente secondes pour prier pour son voisin en le bénissant — non pour une intention particulière, mais simplement : « Je te bénis Seigneur pour… Merci pour sa vie, sa joie… Viens bénir ses choix, sa famille… » Puis inversez les rôles.
Qu’avez-vous ressenti ?
Avez-vous eu des difficultés à formuler des bénédictions ?
Êtes-vous à l’aise pour prier sans utiliser les prières « classiques » ?
Je voudrais maintenant prendre le temps de parler de la prière des frères dans son cadre paroissial, celle que l’on pratique par exemple pendant une veillée de prière, après la messe, ou lors d’une soirée miséricorde.
J’aime beaucoup l’histoire de l’aveugle de Jéricho (Mc 10, 46-52). Jésus lui demande : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » Comme à Salomon, à qui Dieu dit : « Demande ce que je dois te donner » (1 R 3, 5).
Le Seigneur aime que nous lui demandions. C’est tout l’enjeu de la prière des frères : permettre à la personne de scruter ses désirs profonds et d’entrer dans un dialogue vrai avec le Seigneur. Accéder à ses attentes intimes devant Dieu et les lui exprimer en vérité peut être un moment décisif dans une vie spirituelle.
La question centrale de la prière des frères est donc : « Que demandes-tu à Jésus ? Que veux-tu que le Seigneur fasse pour toi ? »
En pratique : est-ce que, personnellement, j’exprime souvent des demandes précises au Seigneur ?
Dans ce cadre, il est recommandé de former des binômes de priants. Prier à deux, plutôt que seul, permet de vivre la communion ecclésiale, de se soutenir, de se corriger, de s’équilibrer mutuellement.
1) L'accueil
La prière des frères commence par un accueil bienveillant et une écoute attentive de la personne. Quelques gestes et paroles sont essentiels : sourire, regarder, demander le prénom, rappeler l’objet de la prière — « Vous allez présenter une demande à Jésus, pour vous ou pour quelqu’un d’autre, et nous allons intercéder pour vous. » — puis inviter la personne à formuler précisément sa demande.
Notre position de priant est double :
être un relais de Jésus, comme à Jéricho : « Aie confiance ! Lève-toi, il t’appelle ! » ;
être témoin de la rencontre.
Il faut trouver un équilibre entre ces deux dimensions : être instruments de l’action du Christ, tout en demeurant simples témoins. L’écoute doit être profonde et respectueuse. Il peut être opportun de poser la main sur l’épaule de la personne — en demandant son accord.
Attention :
aider la personne si elle peine à verbaliser sa demande ;
savoir interrompre avec bienveillance quelqu’un qui se perdrait dans un long récit.
La personne peut confier quelque chose de très lourd. Nous ne sommes cependant ni directeurs spirituels, ni conseillers : notre rôle est de confier la personne à Dieu, pas de résoudre son problème.
Il est aussi essentiel de ne pas se substituer à une prière de délivrance (cela relève de personnes formées et mandatées). Notre mission est de porter fraternellement la prière, dans une attitude de compassion vraie — c’est-à-dire « souffrir avec », une qualité du cœur surnaturelle qui se développe au fil de la vie chrétienne. Ce n’est pas seulement de l’empathie, même si l’empathie peut aider.
2) L’intercession : se faire relais du Christ
Pendant la prière des frères, je ne prie pas à la place de la personne, mais avec elle et pour elle, comme intercesseur.
Deux images bibliques peuvent éclairer cette posture :
Moïse et les Amalécites (Ex 17, 8-13) : Israël combat pendant que Moïse intercède les mains levées sur la montagne. Quand il fatigue, Aaron et Hour lui soutiennent les bras. → Nous aussi, nous avons besoin de frères pour soutenir notre prière.
Le paralytique descendu par ses amis (Lc 5, 17-20) : c’est la foi de ceux qui portent le malade qui permet sa rencontre avec Jésus.
3) L'invocation de l’Esprit Saint et l'exercice audacieux des charismes
À ce moment de la prière, on peut — et il est même bon de — invoquer l’Esprit Saint. Cette étape est indispensable, car elle nous tourne vers Dieu : ainsi, nous évitons de croire que nous sommes nous-mêmes les guérisseurs, et nous nous abandonnons à son action.
Le priant entre alors dans une supplication fervente au nom de Jésus, sans oublier l’action de grâce. Pour prier avec foi, rappelons-nous que Dieu est déjà à l’œuvre dans la vie de la personne, et qu’il continue son œuvre.
Deux conseils pratiques :
Ne pas craindre les temps de silence.
Bien écouter son binôme pour prier dans une vraie communion.
Plusieurs obstacles peuvent fragiliser notre foi au moment de prier :
La peur de mal dire ou de ne pas savoir quoi dire. → La solution : plonger dans la prière, se centrer sur Dieu plutôt que sur soi.
Le doute que Dieu agisse. → La tentation de penser que la situation est trop désespérée pour être transformée.
Nous devons prier le Père, dans l’Esprit Saint, au nom de Jésus, avec confiance et humilité.
C’est une intercession de tout l’être, comme dans l’histoire suivante :
Un jour, je priais avec un frère franciscain pour une jeune fille handicapée. Elle voulait rencontrer Jésus et guérir.
J’ai prié pour qu’elle rencontre le Christ et, si telle était la volonté du Seigneur, qu’elle reçoive la force dans la maladie. Mon frère m’a regardé et a dit : « Au nom de Jésus, jambe, guéris ! » en posant la main sur ses jambes.
Il a continué ainsi pour chaque membre malade. À la fin, il lui a demandé de se lever : le Seigneur lui a donné une guérison miraculeuse.
Gloire à Dieu !
J’ai compris qu’il me fallait plus d’audace et de foi dans ma prière, pour les autres comme pour moi-même.
4) Terminer la prière : action de grâce et discrétion
Enfin, rendre grâce pour l’action de Dieu et terminer dans la paix, par une prière telle que le Notre Père ou le Je vous salue Marie.
Si la personne ne connaît pas ces prières, on peut lui remettre une petite carte pour les lire ensemble, ou choisir une autre formule adaptée.
Tout ce qui se dit pendant la prière est strictement confidentiel.
La manière de mener la prière peut varier :
Invoquer l’Esprit Saint après la demande de la personne ;
Terminer par un chant d’action de grâce ;
Laisser le Seigneur agir librement à travers nous.
C’est l’exercice des charismes :
charisme d’intercession et de foi,
charisme prophétique (parole de connaissance, images, textes, etc.).
Soyons disponibles et audacieux, demandons au Seigneur d’affermir notre foi, tout en veillant à tout ordonner à la charité et à la liberté de la personne.
Tout chrétien peut vivre cette forme de prière. Témoignage :
Lors d’un témoignage en aumônerie de lycéens, les jeunes ont prié les uns pour les autres en petits groupes avec un animateur. Ce fut un moment merveilleux : ils priaient avec foi, les uns pour les autres et même pour les animateurs, osant exercer les charismes (paroles, lectures de textes bibliques).
C’était beau et marquant.
Cependant, cette pratique suppose :
Une vie de prière régulière,
l’unité de vie,
aucun lien avec la voyance ou l’occultisme,
un cœur ouvert à l’Esprit Saint,
le désir de vivre la compassion à l’exemple du Christ,
un amour vrai des personnes,
un accueil souriant et attentif.
Je terminerai simplement par la prière des frères dite de “Famissio”, c’est-à-dire la prière des frères vécue à plusieurs — parfois une trentaine de priants (ou moins) — pour une ou plusieurs personnes.
On peut choisir de prier pour :
les couples,
les enfants,
les prêtres,
les célibataires,
ou encore pour une intention particulière : un anniversaire, un départ, une mission à venir, etc.
Il faut absolument garder cette manière de faire, sans pour autant la banaliser. Il s’agit d’un moment fort et exceptionnel, à vivre pour un événement particulier, afin d’en préserver la profondeur et le sens spirituel.
Deux personnes doivent être nommées pour diriger la prière. Elles assurent :
le signe de croix,
l’expression claire de ce pour qui et pourquoi l’on prie,
et le lancement d’un chant à l’Esprit Saint.
Ensuite, toute personne peut exercer les charismes et prier à voix haute. À la fin, les deux responsables peuvent :
faire une relecture des paroles reçues ou prononcées,
conclure par un chant d’action de grâce.
Cette organisation permet à chacun de participer activement tout en gardant un cadre harmonieux et priant.
Ce n’est pas grave si l’on ne prie pas pour tout le monde, mais il faut se rappeler que chaque prière offerte pour quelqu’un est une grâce particulière, un bien à faire ici et maintenant.
À Paray-le-Monial, 250 jeunes ont prié ensemble pour un jeune : un moment de grâce exceptionnel.
Contre-exemple : Dans un autre groupe, un responsable avait refusé qu’on prie pour une personne fêtant son anniversaire, sous prétexte qu’on ne l’avait pas fait pour d’autres. Le bien à faire pour la personne ce jour-là dépasse nos jalousies.
Que doit avoir le priant dans son sac ?
Une Bible,
Un carnet de chants,
Un stylo,
Et de belles cartes ou du papier pour noter ce qui a été reçu dans la prière (paroles, textes, images...).
Ces notes peuvent être remises à la personne qui a demandé la prière, afin qu’elle puisse relire plus tard ce que le Seigneur lui a inspiré.
Comme pour les charismes, il est important d’être accompagné :
soit par un père spirituel,
soit simplement par d’autres personnes pratiquant la prière des frères.
Cela permet :
d’avoir des temps d’échange et de relecture,
de rendre grâce pour les fruits portés,
mais aussi de corriger ce qui pourrait ne pas être ajusté.
Je vous encourage à vivre cette mission avec beaucoup d’humilité. C’est une grâce d’être témoin de ce que le Seigneur accomplit à travers nous, non une preuve de notre valeur personnelle.
La prière des frères est une grâce. L’Esprit Saint souffle puissamment pour la diffuser largement dans notre Église aujourd’hui.
1. Pour ceux qui reçoivent la prière
C’est souvent une rencontre vivifiante avec Jésus. Ils découvrent l’amour du Christ à travers la prière de leurs frères, parfois d’une manière nouvelle et bouleversante.
2. Pour ceux qui prient
Les priants reçoivent la grâce :
d’être témoins émerveillés de l’action de Dieu,
d’être édifiés par la foi de ceux qu’ils servent,
et de voir l’Esprit agir de façon tangible.
3. Pour la communauté
La prière des frères renouvelle la charité fraternelle :
en permettant de se soutenir mutuellement par la prière,
en suscitant un progrès dans la foi,
en apprenant à oser demander,
et à intercéder profondément pour autrui.
Tout cela réveille la foi et pousse à aller « plus loin dans les eaux profondes ».
Nous devons vraiment vivre cette grâce de la prière des frères, non seulement dans des temps précis, mais aussi à tout moment, avec un cœur ouvert et disponible. Soyons audacieux et simples, à l’écoute de l’Esprit Saint.
Par groupe de trois (et non de sept ou huit, pour favoriser l’exercice des charismes et la participation de chacun), mettre en pratique ce dont nous avons parlé : prier les uns pour les autres avec foi, en laissant l’Esprit Saint guider la prière.
Puis, prendre un temps de partage :
la joie ressentie comme priant ou comme bénéficiaire,
l’expérience (ou non) des charismes,
les difficultés rencontrées (formuler une demande, mener la prière, etc.).
Cette relecture est importante pour grandir dans l’exercice de la prière des frères. Plus nous prierons les uns pour les autres, plus cela deviendra naturel et ajusté, et plus nous saurons nous effacer pour laisser pleinement le Seigneur agir.
Dieu vous bénisse en abondance, qu’Il vous donne d’être des canaux de sa grâce. Que, par l’action de l’Esprit Saint, vous grandissiez dans l’audace et la simplicité, particulièrement dans l’exercice de la prière des frères, dans votre quotidien et dans votre paroisse.
[1] FAMISSIO est un groupe d’évangélisation composé de familles, célibataires, consacrés, jeunes, moins jeunes, ... Pour plus d’informations : https://famissio-99.webself.net/
[2] La vie dans l’Esprit n’est possible que si nous nous appuyons sur les dons du Saint-Esprit. L’Esprit Saint est en effet le “Conseiller” qui nous rend attentif aux inspirations divines, docile à ses “motions. Dieu seul peut nous conduire, nous orienter vers lui et nous donner part à sa vie divine.