Lecture et commentaire de la fin de Jean 6.
Ce texte est riche, un peu déroutant et pas forcément très facile à aborder, mais on sent bien que Jésus dit quelque chose d'important. Ce que je vous propose, c'est de le parcourir avec vous en trois étapes.
On se rend compte que, dans ce discours du Pain de vie, au début, Jésus parle avec la foule, tous ceux qui sont là, puis après il parle avec les disciples, puis tout à la fin, il parle aux douze, les apôtres, avec Pierre. En fait, ils n’en sont pas tous au même endroit et Jésus ne leur fait pas tous faire les mêmes étapes.
Au début, avec la foule, Jésus a cette affirmation un peu déroutante : « Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donne, c'est ma chair donnée pour la vie du monde ». Quand Jésus dit cela, il y a une question simple qui se pose : est-ce que Jésus parle symboliquement ou est-ce qu'il parle littéralement ?
Dans l'Évangile, il y a plein de moments où Jésus se désigne et il dit par exemple « Je suis le bon berger » ou alors « Je suis la porte » par laquelle passent les brebis. Personne ne vient voir Jésus en disant : « Mais Jésus, tu n'es pas une porte ». Mais là, visiblement, les gens ne réagissent pas comme ça. Ils ne vont pas voir Jésus en disant qu'il n'est pas un morceau de pain ; ils ont compris que lorsqu'il disait « Je suis le pain de la vie », il ne disait pas les choses de la même façon. D'où la réaction de tout le monde de dire : « Mais comment est-ce que cet homme peut nous donner sa propre chair à manger ? ».
C'est le moment idéal pour Jésus pour clarifier si c'était une métaphore. Que va faire Jésus ? Il va insister cinq fois pour dire qu'il parlait bien littéralement. Il se désigne comme le « Fils de l'homme » et répète [Jn 6, 53-58]
Jésus leur dit alors : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. »
Alors maintenant, si c'est cela que Jésus veut dire, ça nous emmène à la question des disciples. La foule, à la fin, réagit en disant : « Cette parole est rude » ou « dure ». Qui peut l'entendre ? Jésus leur répond : « Cela vous scandalise ? Mais qu'est-ce que ça va être quand vous allez découvrir qu'en fait je suis Dieu ? ». En fait, ce que Jésus répond en parlant du Fils de l'homme qui monte là où il était auparavant, c'est que puisqu'il est le créateur de l'univers — celui qui a fait le soleil dans le ciel — il peut bien prendre du pain et du vin et en faire son propre corps et son propre sang.
La seule façon de pouvoir commencer à recevoir cette parole dure, c'est de se dire que celui qui nous dit ça, c'est Dieu. À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de l'accompagner. C'est le seul moment dans tout l'Évangile où il y a des gens qui quittent Jésus à cause de quelque chose qu'il a enseigné. Jésus ne les retient pas, car cette parole est essentielle. Il se tourne vers les douze apôtres et leur demande : « Bon, est-ce que vous aussi vous voulez partir ? ».
Jésus fait tapis sur ce sujet-là. Il est prêt à tout risquer, même à rester tout seul et à ce qu'il n'y ait personne pour porter son salut, pour cette parole dont il insiste sur le caractère littéral. L'exemple qu'on peut prendre, c'est celui de Pierre à la fin. Simon Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Toi, tu as les paroles de la vie éternelle ». Pierre n'est pas meilleur que les autres, il n'est pas sûr d'avoir tout compris non plus, mais il dit : « Je n'ai pas tout compris dans tes paroles mais j'ai compris que quand tu parles, c'est vrai ». C'est vraiment l'attitude de la foi de Pierre : il a compris que celui qu'il fallait suivre et écouter, c'était Jésus.
Plus tard, lors du dernier repas, la Cène, cette parole s'accomplit : Jésus prend un pain et dit : « prenez et mangez ceci est mon corps ». Pourquoi fait-il cela ? Nous sommes faits pour l'amour et l'intimité, et cela s'exprime à travers notre corps. Le corps est le vecteur par lequel l'amour se déploie, que ce soit pour se serrer la main, se prendre dans les bras ou même chanter ensemble lors d'un match de rugby. Mais Dieu n'a pas de corps. Alors, pour entrer en relation avec nous, Dieu prend un corps, il se fait chair : c'est Jésus. Jean l'Évangéliste dit d'ailleurs que ce qu'il annonce, c'est ce que ses mains ont touché.
L'Eucharistie est ce don incroyable où Jésus se rend présent dans le pain et le vin. Dieu veut nous rejoindre dans l'intimité de l'amour qui passe par cette proximité du corps. Attention, nous ne sommes pas anthropophages : on ne mange pas un morceau de jambe ou d'oreille. Mais comme notre corps est nous-mêmes, quand on touche le pain consacré, c'est Jésus qu'on touche réellement.
Mais pourquoi sous l'apparence du pain ? Parce que si Dieu arrivait avec fracas et tremblements, nous aurions peur de lui. Jésus ressemblait à un gars normal en Galilée pour ne pas effrayer les gens. Dieu se fait petit, se fait caché pour que je n'aie pas peur de m'approcher de lui. Dans le tabernacle, cette boîte avec la bougie rouge, Jésus est présent pour nous montrer qu'il y a vraiment quelqu'un, mais il se cache pour que j'ose m'approcher.
Pour vivre avec Jésus, l'Eucharistie n'est pas optionnelle, car c'est là qu'il choisit de se donner de façon particulière. On ne va pas à la messe d'abord pour la musique ou le prêtre, mais parce que Dieu est là et qu'on va recevoir Jésus. Enfin, l'Eucharistie constitue l'Église. En recevant le même Jésus, nous devenons frères et sœurs. Comme le disait un prêtre : « Dieu ne sait compter que jusqu'à 1 » ; il nous aime chacun en particulier et nous unit les uns aux autres. On ne peut donc pas vivre sa foi tout seul dans son coin sans faire l'économie de son frère ou de sa sœur.