Qu'est-ce que l'homme ? Vaste question à laquelle je ne prétends pas répondre en quelques lignes. Je vous propose simplement une méditation de quelques aspects du mystère de l'homme tel qu'il a été créé par Dieu. Nous allons ici nous interroger sur ce qui fait le mystère de l'homme : le double appel de la réceptivité et du don, la recherche de Dieu et de l'autre qui l'appelle et l'attire.
Nous faisons tous le constat qu'il existe un double appel en l’homme :
1er appel, l’écoute. L’homme est l’animal qui sait écouter. Il s’agit ensuite de laisser raisonner en nous ce qui est dit. Laisser raisonner en nous qqch qui est plus que physique. Cette intériorité non spatiale est spécifique de l’homme. L’oreille est le seul organe qui ne peut se fermer tout seul (yeux, nez, main et bouche). Cela signifie que l’homme est fait pour être appelé au-devant de lui, pour répondre à un appel. Nous pouvons ne pas écouter l’appel mais nous ne pouvons pas ne pas entendre.
2ième appel, la faim. C'est une intériorité organique, physique. Elle réduit à soi ce qu’elle amène à soi, elle détruit. Aimer c'est être capable de regarder sans dévorer, sans attirer à soi.
Aimer c’est comme consentir à avoir un souffle au cœur. Prendre quelqu'un en nous pour le laisser partir s’il le souhaite. En français, on dit de quelqu'un qu'il "nous manque", comme s'il y avait quelque chose d'une partie de toi qui manque à ma personne, lorsque tu t'éloignes, que nous ne nous voyons plus. Il y a quelque chose de toi qui a pris forme en moi, dans mon intériorité.
L’être humain se tient en effet au croisement de trois formes d’intériorité qui structurent sa manière d’habiter le monde :
L’intériorité spatiale des choses : la musique
Les objets, les formes, les espaces possèdent une présence intérieure que l’homme perçoit particulièrement dans l’art, et surtout dans la musique. Celle-ci révèle que le monde matériel n’est pas seulement extérieur, mais qu’il possède une profondeur qui résonne en nous. L’intériorité des choses ouvre un espace où l’esprit humain peut se déployer, écouter, entrer en relation.
L’intériorité organique des vivants : ce que nous mangeons.
Avec les animaux et tout le domaine du vivant, l’homme partage une intériorité organique. Nous vivons de ce qui vit : nous accueillons dans notre propre chair des formes de vie qui deviennent notre propre substance. Cette intériorité rappelle que l’homme n’est pas un pur esprit séparé, mais un être incarné, dépendant, lié par son corps à la terre et aux autres vivants.
L’intériorité spirituelle
Enfin, l’homme porte une intériorité proprement spirituelle, lieu de liberté, de parole, de relation à l’invisible. C’est là que se joue la quête de sens, la confrontation à la vérité, l’appel à devenir soi-même. Dans la liturgie, ces trois intériorités se rejoignent.
La liturgie unit l’intériorité sensible (chants, gestes, matières), l'intériorité organique (manger, boire, se tenir ensemble) et l'intériorité spirituelle. Elle fait dialoguer ces trois niveaux de profondeur de l’homme, les accorde l’un à l’autre, jusqu’à faire de lui un être unifié.
L’homme est une tension finie vers un être ou un but défini. Le désir n’est pas infini. L’homme est un animal doué de raison, de logos, c'est-à-dire de la faculté de parler, de nommer les choses, d'ordonner. L'homme est un être vivant doué de raison.
Le modèle est celui de l’arbre qui pousse : l’homme peut trouver la paix seul quand il est devenu ce qu’il devait devenir.
La paix des grecs a quelque chose d’inquiétant :
Le stoïcisme : il faut s’endurcir. Le monde passe sur nous comme la goutte d’eau sur les plumes d’un canard. Il faut tenir, supporter, ne pas flancher.
L’épicurisme : on préserve la paix en s’enfermant ensemble, en jouissant ensemble.
L'homme porte en lui une tension infinie vers un objet indéfini. L'homme est mû par son désir de connaître, mais connaître qui ? connaître quoi ? L'objet de la connaissance divine est de moins en moins sûr. L’homme ne sait pas ce qu’il est. Il remet en cause toute vérité qu'il atteint, comme s'il n'y avait plus jamais de point final, et seulement des points de suspension.
Être au maximum de sa puissance, c’est cela la liberté pour les modernes.
Le modèle de cette liberté, c'est le mobile de Galilée lancé dans un mouvement que rien n’arrête. De désir en désir, l'homme se lance dans un mouvement perpétuel qui jamais ne s'arrête. L'homme est sa propre mesure, il n'y a plus de ligne de départ ni d'arrivée. L'angoisse, c'est le fait de ressentir les choses, de s'asseoir un instant et de ressentir la finitude de notre être, et en même temps l'aspiration infinie de mon cœur insatiable. Il n'existe pas de paix pour le mobile lancé de désir en désir.
Aujourd’hui, l’homme est un problème à résoudre. On cherche à transcender les limites de l'humanité : par exemple avec le transhumanisme qui cherche à supprimer la mort, la limite ultime de tout être. Ce qui est beau, c’est qu’on voit que l’homme n’est pas fait pour la finitude dans ce modèle.
C’est à la fois l'approche la plus ancienne et la plus nouvelle. Elle garde le meilleur des deux.
Dieu veut réveiller en nous ce désir infini vers un objet défini et infini, vers une personne, vers lui-même qui est Dieu, révélé en Jésus-Christ, déclaré sur la croix comme révélation d’amour.
L’homme n’est pas un problème à résoudre, ni une place déjà faite comme le disait les anciens, il est capax dei, il est un mystère à habiter. Nous sommes tous nés d’une blessure (celle de votre mère qui a donné son corps pour donner la vie) en vue d’une autre blessure : celle du cœur ouvert de Jésus. Dieu a déposé quelque chose dans notre cœur pour le dilater.
Chez les Grecs, être libre c'était "faire ce pour quoi on est fait". Chez les Modernes, c'est "faire le plus qu'on peut pour soi-même". Dans le christianisme, la liberté s'entend dans le sens de la disponibilité : "es-tu libre pour entendre ce que je veux faire de toi ?"
Il faut s’arrêter pour avancer ! Le modèle ici, c’est l’enfant. On a tous posé un acte de foi pour marcher. On s’est tous suspendu à la parole de nos parents pour oser s’avancer sur deux jambes, tomber, se relever… on a consenti à cela sans savoir si on était capable. Un jour, on s'est levé pour la première fois, et en tâtonnant on a essayé de faire un pas. On est tombé. Et notre père nous a relevés. Dans la foi, il s'agit de fonctionner de la même manière : se lever, avancer à tâtons parfois, essayer, croire que c'est possible, tomber parfois, souvent... Et laisser le Père nous relever. On ne sait pas si on est capable. Il s'agit juste de répondre "oui, j'entends ton appel, je me relève avec toi".
La paix de ce monde n’existe pas. La seule paix qui existe est celle qui vient de Lui. Celle qu'il nous donne et celle qu'il nous laisse (Jn 14, 27). Ce n’est pas toujours reposant, loin de là. Mais tu es déjà sauvé, donc tu peux te relever, essayer, vivre. Faire l'expérience fondamentale de l'humanité. Habiter le désir infini que Dieu a mis en moi et qui m'appelle à le chercher inlassablement, à me donner, bien conscient que "tout ce qui n'est pas donné est perdu".
On a en nous une soif infinie. Cette soif a été mise en nous par Dieu qui nous a créé pour que nous le cherchions et que nous puissions le trouver.
Une dernière méditation : Jésus est tombé trois fois sur le chemin du Calvaire ; il est le Dieu parfaitement tombé, afin que dans nos chutes, nous soyons certains de le trouver, toujours prêt à nous rejoindre et à nous relever.