Père Guillaume de Menthière
Quatre grandes questions pour le cours entier :
1/ Qui sauve ?
2/ Qui est sauvé ?
3/ Qu’est-ce que le Salut ?
4/ Comment nous a-t-il sauvé ?
« Nous devons tous travailler avec crainte et tremblement à notre salut » (Saint Paul)
I/ Le Salut, il y a de quoi s’y perdre !
Il y a un certain désarroi de celui qui traite le thème du Salut. En effet, cela revient à traiter de tout le christianisme qui est religion du salut. Tous les documents chrétiens témoignent de l’omni présence de la notion du Salut. Rédemption, libération, rachat, rémission, guérison… tout un vocabulaire du Salut s’est développé.
Le Salut a la première place dans les motivations de l’agir chrétiens. Il motive le catéchisme, les sacrements, la mission. L’idée de Salut est la clé de voute et d’interprétation de tout le donné chrétien. Dès la Pentecôte s’adjoignent à la communauté « ceux qui seraient sauvés » (Actes 2 ; 37).
La question du Salut a pris à l’ère moderne une acuité particulière. Les nouveaux peuples découverts à la Renaissance seront-ils sauvés ? La Réforme à la même époque est angoissée par son Salut. La contre-réforme lui emboite le pas (par exemple Saint Ignace de Loyola). Sans une foi personnelle, comment l’homme serait-il sauvé ? Les missionnaires enseignent aux peuples le catéchisme, le notre père, le credo pour qu’ils aient le Salut. Il y a une certaine urgence dans la façon dont l’Eglise tente d’apporter le Salut, qui a la priorité sur les grands enseignements théologiques et les grandes études. « Monseigneur de Richelieu, veuillez donner des ordres pour que l’on remette des planches neuves à la charrette qui porte les condamnés à mort, afin que la crainte de tomber ne les détourne pas de la volonté de se repentir en chemin » (Saint Vincent de Paul). « Il faut réfléchir que nous avons une âme à sauver et une éternité qui nous attend. Les saints n’ont pas tous bien commencé mais ils ont bien fini. Faisons comme eux. » (Saint curé d’Ars). Bref tout l’agir de l’Eglise est motivé par le Salut, de ses ouailles ou du reste du monde. C’est ce qui motive tous les grands saints, qu’ils soient missionnaires, contemplatifs, théologiens ou faisant œuvre de charité. C’est la crainte de l’enfer et de la damnation des âmes qui fait prêcher ou prier. Cette obsession du Salut des âmes a marqué le christianisme. La prédication, les œuvres, la prière, tout est orienté vers le Salut.
Mais ce sont surtout les sacrements qui nous communiquent le salut, en particulier l’eucharistie. « A chaque fois qu’est célébrée l’eucharistie c’est le ministère de notre rédemption qui s’accomplit (Lumen Gentium, n.3). Tous les sacrements sont nécessaires au Saut (Concile de Trente). En premier temps le baptême bien sûr, et la pénitence qui est un « baptême laborieux ».
Finalement tout est assez simple, il y a un paradis et un enfer, un bien et un mal. Comme dit Dieu au Deutéronome : « je mets devant toi la vie et la mort…
II/ Théologie et sotériologie
La sotériologie englobe-t-elle la théologie ? La Révélation chrétienne se réduit-elle à une histoire du Salut ? Existe-t-il un Dieu qui n’est pas immédiatement « pour nous » (ie dans notre intérêt propre) ? Quel lien entre la théologie (ce qu’est Dieu en Lui-même) et l’économie (mode d’agir de Dieu dans l’histoire) ?
Pour le dire d’un mot, le lien entre la sotériologie et les autres disciplines théologiques est simple : la théologie dépasse la sotériologie en ce qu’elle s’intéresse d’abord à ce que Dieu est en Lui-même indépendamment de ses bienfaits. La théologie est en fait « ad majorem dei gloriam » avant d’être ad majorem hominis salutem. Tout est fait pour la gloire de Dieu… et le salut du monde. L’ordre est important, même si les deux sont liés. Les chrétiens ne cherchent pas d’abord le Salut mais Dieu… qui est leur salut. « Ce qui me pousse mon Dieu à t’aimer ce n’est pas le ciel que tu m’as promis et ce n’est pas l’enfer tant redouté qui me retient de t’offenser. C’est toi Seigneur, c’est de te voir cloué sur une croix et bafoué et c’est ta mort. Ce qui me pousse enfin c’est ton amour. N’y eut il point de Ciel je t’aimerais, n’y eut il point d’enfer je te craindrais. » (Saint François Xavier) Dieu est aimé pour Lui-même et non en vue du Salut. Comme le dit Saint Thomas d’Aquin la plus haute forme de charité est d’aimer l’être aimer pour lui-même et non pour ce qu’il procure. Nous aimons Dieu parce qu’il est Dieu. Nous te rendons grâce non pour le Salut ou la Création mais pour ton immense gloire. On remercie Dieu d’être Dieu. La vie chrétienne est régie par l’amour gratuit de Dieu et non par la quête du Salut. Jésus demande (Luc 6;35) d’aimer et de faire le bien sans rien attendre en retour… et paradoxalement seul cet amour là peut-être recommencé. Dieu ne nous dit pas soyez saints parce que vous serez récompensés mais soyez saints car je suis saint. Il y a un théocentrisme radical de la théologie chrétienne.
Dans la Somme théologique, Saint Thomas d’Aquin demande si Dieu est bien l’objet de la théologie. Il affirme qu’il s’intéresse à toutes sortes de choses, mais seulement en tant qu’elles sont en rapport avec Dieu, qu’elles ont pour origine et fin. Dieu est le sujet propre de la théologie. Toute chose est considérée sub ratione dei. Cela s’applique à la considération du Salut. Il ne peut être envisagé qu’en tant qu’il a Dieu pour auteur et fin. Si nous ne considérions pas Dieu pour Lui-même, comment échapperions-nous au soupçon d’avoir nous-même construit un Dieu qui puisse répondre à nos besoins propres ? Nous nous intéressons donc à Dieu et devons rester théocentrés, ce qui nous met à distance de certaines philosophies ou sagesses comme le bouddhisme qui est une thérapeutique guidant vers un Salut sans parler de Dieu. La sotériologie n’est donc pas là pour donner des recettes pour être sauvés, mais pour parler de Dieu qui nous sauve. Dieu est premier, non l’obsession gémissante de son propre salut.
Cependant à l’ère moderne il ne semble pas qu’il faille craindre une trop grande obsession du Salut. De façon surprenante, il y a au contraire une certaine éclipse de cette notion centrale chez les chrétiens d’aujourd’hui. Ai-je déjà entendu une prédication sur le salut ? Quelles sont les causes de cet effacement ? Ne risque-t-il pas d’affecter l’essence même du christianisme. D’où vient que l’on puisse aujourd’hui présenter la religion chrétienne en faisant une impasse quasi-totale sur cette catégorie tenue comme essentielle pendant 19 siècles : le salut de mon âme ? Comment y remédier ? Ou comment sauver le Salut d’une disparition des consciences chrétiennes ?