Père Guillaume de Menthière
Plan
I/Dieu proclamé seul Sauveur par l’Ancien Testament
Dans le Pentateuque
Premiers temps d’Israël : Josué et les juges
Rois et prophètes
Livres sapientiaux
Originalité de la pensée judéo chrétienne s’opposant à la fatalité et au destin
II/Jésus proclamé seul Sauveur par le Nouveau Testament
La Trinité toute entière est l’auteur du Salut
Profonde unité entre la divinité de Jésus et son attribut de Sauveur
Réponse à Arius : le Salut comme divinisation et nature divine du Christ
III/Le christocentrisme en question
IV/Le rôle de l’homme dans son propre Salut
Rédemption objective, rédemption subjective
Tout bien vient de Dieu
La prédestination chrétienne
La liberté de l’homme qui accueille et répand le Salut
Quelle foi pour être sauvé ?
V/Coopération à la rédemption objective
VI/Le mérite
Lien avec le Christ
Définition
La question du mérite dans le Salut
Les conditions du mérite
Grâce capitale et Salut par les mérites du Christ
VII/L’homme peut-il faire son propre Salut ?
Introduction
Le rêve prométhéen de l’homme voué à l’échec
Rôle de la souffrance
Conclusion
I/Dieu proclamé seul Sauveur par l’Ancien Testament
Dans le Pentateuque
Alors qui sauve ? Eh bien avant tout Dieu seul ! Tout l’Ancien Testament est là pour nous apprendre que Dieu seul est Sauveur. Le peuple hébreu en fait à plusieurs reprises l’expérience, parfois amère. On peut penser à la bataille contre les Amalécites (Ex17). Le peuple droit apprendre que c’est Dieu qui donne la victoire et non la force des armes. Ainsi lorsque Dieu est avec son peuple, celui-ci ne doit rien craindre ! En témoigne le récit de la conquête de Canaan. Le peuple hébreu envoie des émissaires en Terre Promise après la traversée du désert. Ils reviennent tremblants car le pays est occupé par des géants réputés invincibles. Et le peuple récrimine et se désespère. Josué leur rappelle que le Seigneur est avec eux (Nb14) et qu’ils ne doivent rien craindre ! Le peuple tente alors de lapider le belliqueux, provoquant la colère du Très-Haut. Il faudra l’intercession de Moïse pour l’apaiser. Malgré tout il y aura un châtiment pour ce manque de confiance : le peuple hébreu errera pendant 40 ans dans le désert. C’est le chiffre de l’épreuve avant la joie. Le peuple élu va alors connaître toutes sortes d’avanies. En Nombres 21, le Seigneur suscite des serpents. En effet les Hébreux qui reçoivent le pain du ciel se sont rebellés, lassés de la mâne. Le Seigneur les punis mais ne veut pas la mort du pécheur : il demande donc à Moïse de façonner un serpent d’airain. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas la figurine mais bien le Seigneur qui sauve ! Le livre de la Sagesse prévient d’ailleurs le risque d’erreur : Sg 16;5. Quelle que soit la situation, le Seigneur est seul Sauveur. Autre élément : Moïse, l’homme le plus humble que la terre ait portée (Nb12;3), le confident de Dieu n’entrera pas en Terre Promise. Pourquoi ? La Bible n’est pas très claire. Mais il semble s’agir d’un manque de confiance en la capacité de Dieu à sauver son peuple : Nb 21;12. Une autre tradition dit qu’il a frappé à deux reprises le rocher pour en faire jaillir l’eau, au lieu d’une seule. Ainsi donc les juifs apprennent (dans la douleur) à faire confiance à Dieu en toute circonstance pour leur apporter le Salut.
Premiers temps d’Israël : Josué et les Juges
Passons alors à Josué, puisqu’il faut bien que quelqu’un entre Terre Sainte à la place de Moïse ! Tout le livre de Josué montre que c’est Dieu qui donne la terre, et lui seul. C’est Dieu qui donne la victoire : Jéricho en est le parfait exemple. Cette victoire ancre une certitude : Dieu est le seul auteur de la victoire d’Israël. Le livre des Juges donne de nombreux exemple dans la même veine. Par exemple Gédéon qui doit réduire son armée à quelques 300 hommes alors que ses ennemis sont « aussi nombreux que les sauterelles » (Jg 7). Le Salut n’est pas dans le nombre des hommes mais dans la confiance en Dieu. Samson est dans le même thème, lui qui doit sa force à son naziréat. Le Seigneur donne le Salut à celui qui lui est consacré.
Rois et prophètes
David terrasse Goliath non par sa force ou sa ruse, mais parce que le Seigneur est avec lui. C’est par confiance en Dieu qu’il peut s’adresser au Philistin sans trembler (1 S 17). La confiance intrépide de David est exemplaire, mais aussi très exigeante. Se fier à Lui, c’est abandonner toutes nos fausses sécurités. Si le prophète Isaïe se promena nu et déchaussé dans Jérusalem pendant 3 ans, c’est pour montrer la vanité des alliances bricolées avec l’Egypte (Is 20;1-4) : c’est une fausse sécurité ! Si les gens de Juda s’allient avec l’Egypte c’est qu’ils ne font pas confiance au Dieu Sabbaot.
C’est justement chez Isaïe que se multiplient les affirmations mono sotériologiques (Is 13 ; 4) (Is 45 ; 21) ! On voit apparaître chez lui le mot « rédempteur », traduction de l’hébreu qui signifie à la fois « parent » et « libérateur ». Il est issu d’une racine signifiant « délivrer » ou « racheter ». C’est une allusion à la loi mosaïque selon laquelle dans certains cas bien précis, les parents proches peuvent exercer un droit de rachat, qui aussi un devoir de ne pas laisser aliéner un bien familial. On en trouve un exemple dans le livre de Ruth. Dieu est donc celui qui peut racheter, épouser son peuple. On retrouve cette affirmation à 12 reprises dans Isaïe.
Livres sapientiaux
Dans les Psaumes, on appelle incessamment Dieu « Sauveur », « bouclier », « roc », etc… La prière d’Israël se condense dans ce « Hosanna » qu’on peut traduire « de grâce Seigneur, donne le Salut ! » (Ps 118;25) La Sagesse consiste à lâcher toutes nos rédemptions de secours pour ne plus s’appuyer que sur Dieu seul. Dieu seul est mon rocher ! Voilà ce que proclame l’Ancien Testament. Il est cette école de confiance totale en Dieu. Il faut avoir le courage et la lucidité de tout lâcher ! On peut reprendre l’histoire de l’alpiniste du cours alpha. Pour cela il nous faut avoir la certitude que Dieu nous sauve.
Originalité de la pensée judéo-chrétienne s’opposant à la fatalité et au destin
Il faut percevoir l’originalité d’une telle pensée. Le judéo-christianisme a défatalisé l’histoire. La notion de Salut crée une brèche dans l’implacable fatalité de l’Antiquité païenne. Il a introduit ce moment décisif de l’option et du choix. En rendant l’homme responsable de son destin, la pensée chrétienne remplace la tragédie par le drame (Albert Camus). Sisyphe est tragique, Judas est dramatique. C’est à cause de cet exorbitant pouvoir de dire non que nous avons le devoir de dire oui. On ne peut se décharger sur un autre : c’est à nous de faire confiance ou pas. Impossible de s’essayer au petit jeu du ni oui ni non ! Désormais il y a une issue. On a brisé le cercle de la fatalité, de l’éternel retour. Affirmer un Salut c’est dire que rien n’est définitif, que rien n’est irrémédiable. Dieu ouvre un passage dit le psaume. Désormais le chemin remplace le cercle. La route remplace la roue. Le mal n’est plus une fatalité mais un péché. Il n’échappe pas totalement à la responsabilité de l’homme. Il est contingent donc enrayable, endiguable. Seul le péché reconnut comme mal peut desserrer l’étau d’un destin étouffant. Rien n’est plus libérant qu’une véritable culpabilité ! Ce n’est plus un destin sans appel qui mène l’homme, mais lui qui choisit.
II/Jésus proclamé seul Sauveur par la foi chrétienne
La Trinité toute entière est l’auteur du Salut
L’Ancien Testament ne distingue pas encore la Trinité. Les chrétiens ont pris coutume d’attribuer la rédemption au Fils. Le Père est le Créateur, le Saint Esprit est le Sanctificateur. Il ne faut cependant pas être dupe de cette appropriation. Le Fils aussi est Créateur puisque « par Lui tout a été fait ». On pourrait détailler personne par personne, mais disons simplement que les trois Personnes de la Trinité agissent de concert. Par ailleurs pour un rachat deux choses sont requises : l’acte de paiement et le prix. Or le prix de notre rédemption c’est le sang du Christ et Il l’a payé lui-même. Ainsi l’acte du paiement et le prix appartiennent immédiatement au Christ en tant qu’homme. Ils appartiennent aussi à la Trinité toute entière comme étant in fine son auteur. Il est propre au Christ d’être rédempteur en tant qu’homme, mais la Trinité en est cause première. Dans les traités de théologie la doctrine du Salut est enseignée presque exclusivement en christologie. Cela ne signifie pas pour autant que le Salut est un projet second de Dieu ! En effet la Création est déjà un premier acte de Salut. La foi chrétienne pose contre tout manichéisme l’identité du Dieu Créateur et du Dieu Rédempteur. La question du Salut concerne la nature même de Dieu. La question du Salut est métaphysique aussi bien qu’historique. Une anecdote : Saint Augustin ignorait l’hébreu et le punique. Pourtant il a remarqué que les petites gens de son diocèse (qui parlaient punique), lorsqu’on leur disait « salus » comprenaient « trois » (dans leur langue ces deux mots se ressemblent). Il y voit la providence : lorsque l’on parle de Salut à ces gens ils comprennent la Trinité !
Profonde unité entre la divinité de Jésus et son attribut de Sauveur
Il est donc acquis que Jésus est le seul Sauveur. C’est par cette affirmation majeure que la christologie découle de la sotériologie. La certitude de l’Eglise des premiers temps ne porte pas sur l’identité du Christ mais sur le Salut en Jésus Christ. La profession de foi des premiers chrétiens n’est pas « il est lumière né de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu… » mais « il n’y a pas d’autre nom donné aux hommes par lequel nous pouvions être sauvés » (Ac 4;12). Jésus signifie d’ailleurs « Dieu sauve ». Jésus ne sauve pas parce qu’Il est Dieu, mais il est Dieu parce qu’Il sauve. La première certitude fondamentale du chrétien est donc que Jésus est le sauveur du monde (Jn 4;42).
Ce dernier titre solennel attribué à Jésus est particulièrement intéressant. Si pour un juif Dieu seul est sauveur, chez les païens c’est l’empereur qui réclame ce titre. Les connaisseurs remarquent alors la proximité entre la formule d’annonce de naissance d’un nouvel empereur et celle de Luc 2. Pour Auguste aussi cette appellation a une connotation divine. On compte le temps à partir de sa naissance d’ailleurs. Bref il y a de nombreux points communs. Par ailleurs de manière générale, les messages des empereurs romains portaient le nom d’évangile. Ils s’appliquent à tous, immédiatement. C’est le sens principal du mot évangile, avant celui de « bonne nouvelle ». C’est un langage de l’action, un langage dit performatif. Or seul le Dieu créateur a un véritable langage performatif. La polémique se dessine… Si le mot évangile choisit par les premiers chrétiens dessine une contestation politique, il en est de même du mot sauveur. Il vient contester la prétention des empereurs. Pour un juif comme Paul, confesser que Jésus sauve c’est dire que Jésus est Dieu car « Dieu seul sauve ».
Réponse à Arius : le Salut comme divinisation et nature divine du Christ
Au IVème siècle lorsqu’Arius, prêtre d’Alexandrie nie la divinité de Jésus, il s’appuie sur un certain nombre de textes bibliques. Jésus n’a-t-il pas dit que le Père était plus grand que lui (Jn 14;28), n’a-t-il pas refusé qu’on le dise bon car Dieu seul est bon (Mc 10;18), etc… Ces arguments viennent à l’appui d’une argumentation néoplatonicienne. Le schéma théogonique en est simple : il y a l’ineffable Un dont sont émanées dix puissances. La première est le logos. Viennent ensuite les neuf puissances angéliques.
Quelle réponse du Concile de Nicée en 325 ? Certainement pas sur le même plan ! Pas en allant picorer dans la Bible. Pas en élaborant une doctrine philosophique. Mais par l’expérience, par la réalité. En s’appuyant sur l’expérience de l’Eglise. Or qu’elle est son expérience ? C’est celle du Salut en Jésus Christ, et donc la divinisation de celui-ci. Pour Saint Athanase d’Alexandrie comme pour tous les Pères orientés, être sauvé ce n’est pas seulement être réparé, remis dans un état initial. C’est être divinisé, c’est-à-dire rendu participant de la nature divine. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu » (Saint Athanase). Si le Salut est divinisation, toute la question est alors : qui Jésus doit-il être pour que nous soyons sauvés par lui, c’est-à-dire divinisés par lui ? La réponse de Saint Athanase est limpide : le Verbe n’aurait jamais pu nous diviniser s’il n’était pas Dieu. C’est pourquoi il faut maintenir que le fils de Dieu est bien de même substance que le Père. Il est Dieu à part entière. C’est le leitmotiv de l’opposition à Arius. Jésus nous sauve (expérience de tout chrétien), donc il nous divinise, donc il est Dieu. On pourrait peut-être se contenter d’affirmer que le Fils est d’une substance « semblable au Père » ? Evidemment Athanase hurlera « on m’arrache mon Sauveur ! » On ne peut nier la pleine divinité du Christ. En fait le Christ n’est pas seulement de même nature que le Père : il est consubstantiel au Père. C’est radicalement différent.
On notera au passage que pour argumenter, débattre et réfléchir dans l’Eglise, on ne s’appuie pas sur des passages de la Bible glanés de ci de là que l’on décoche au moment opportun. C’est là le propre des hérétiques. On s’appuie toujours sur l’expérience de l’Eglise.
III/Le christocentrisme en question
De nos jours, prétendre que le Christ est seul Sauveur est-il possible ? N’est-ce pas la marque d’un sectarisme, d’un manque de tolérance ? Déjà prétendre qu’il n’y a qu’un Dieu serait source de beaucoup de violences… Alors un seul Sauveur ! Or la jalousie du Dieu de Moïse est légendaire (Ex 34;14). Le zèle d’Elie est trouvé choquant et totalitaire ! L’affirmation massive du monothéisme n’est plus supportable. Alors faire passer le Salut de toute l’humanité en l’étroit goulet de ce Jésus ! Ne peut-on dire que chacun trouvera son Salut dans sa propre religion ou philosophie ? Au sein même de l’Eglise, le christocentrisme est parfois remis en cause. Peut-on vraiment dire « hors du Christ point de Salut » ?
Le Magistère récent a réaffirmé avec force qu’il ne pouvait y avoir de Salut en dehors de Jésus. Il y a une universalité salvifique de Jésus : cf Dominus Jesus. Quoi qu’on en dise, le Concile n’imagine bien sûr même pas qu’il puisse y avoir un autre sauveur ! L’affirmation que le Christ est le Sauveur de tous les hommes est en fait une ouverture universaliste extraordinaire. Jésus est « pour tous » ! Paradoxalement cette affirmation de largesse d’esprit est perçue comme étant d’une indéniable arrogance. C’est penser que les autres religions n’auraient pas de leur côté de quoi s’en sortir très bien toutes seules. Cette prétention c’est en fait celle de Jésus à toutes les pages de l’Evangile ! Pour affirmer que le Salut de tous les hommes de tous les temps passe par soi-même il faut vraiment être complètement frappé… ou être Dieu. L’évènement Jésus est bien sûr complètement négligeable à l’échelle de l’humanité. Ce qui permet à Jésus de faire une telle affirmation, c’est qu’il est le Verbe incarné. La question fondamentale est donc celle de la foi : Jésus est-il Dieu, oui ou non. Jésus peut être vu comme le bon samaritain, le cheval est la chair qu’il prend, l’hôtellerie est l’Eglise, les deux deniers sont les deux préceptes de la charité, le blessé est Adam. Or cette parabole se termine sur ces mots : toi aussi va et fait de même, qui est une invitation à agir à notre tour pour apporter le Salut. D’où la question qui suit.
IV/Le rôle de l’homme dans son propre Salut
Si Dieu seul sauve, si Jésus nous sauve parce qu’il est Dieu, l’homme a-t-il une part dans son propre Salut ? Si tout dépend d’une initiative gratuite du Dieu sauveur, comment concevoir l’existence de médiateurs de Salut comme l’Eglise, les sacrements ou la vie morale ? Le Salut de l’homme peut-il venir se plaquer sur la réalité humaine sans participation de celle-ci ? Est-il conforme à la dignité humaine qu’il y ait un Salut qui ne soit pas au moins en un certain sens un Salut avec l’homme ?
Rédemption objective, rédemption subjective
Ici une distinction doit être faite entre la rédemption objective et la rédemption subjective. La rédemption objective c’est l’œuvre salvifique de Jésus. La rédemption subjective c’est l’application individuelle aux hommes des effets de cette œuvre. Or l’homme est appelé à coopérer à la rédemption subjective : « Dieu nous a créé sans nous, il ne nous sauvera pas sans nous » (Saint Augustin). Dieu seul sauve (rédemption objective), mais chacun accepte ou refuse librement ce Salut (rédemption subjective). Dans le mystère de la communion des saints, chacun a un rôle à jouer dans la dispensation du trésor du Salut à l’ensemble de l’humanité. Nous sommes donc les coopérateurs de Dieu (1 Co 3;9). Le Salut acquis sans nous ne nous atteint pas sans notre libre consentement. Petite histoire pour illustrer : un bandit devait être pendu haut et court. La loi du Royaume stipulait qu’il ne pouvait être sauvé que moyennant mille ducats. La reine fut prise de compassion et obtint du roi qu’il payât 800 ducats. Sur sa cassette personnelle, elle préleva 150 ducats. Les courtisans réunirent 49 ducats. La somme étant incomplète, la sentence était inévitable. Le bourreau s’avança donc vers le malheureux. Mais voici qu’en l’élevant, il fit tomber de sa poche une pièce d’un ducat. Les mille ducats réunis, l’homme fut sauvé. C’est la légende de Saint Amadoue. Nul n’est sauvé s’il ne peut placer une petite pièce de bonne volonté. Ni les 800 ducats du Christ roi, ni les 150 ducats de la Vierge Marie, ni les 49 ducats du mérite de tous les saints ne suffisent à sauver celui qui n’y met pas un peu du sien. Précisions tout de suite que cette image a des limites. Les mérites de Jésus Christ suffisent amplement à payer le Salut de toute l’humanité, du Salut du monde et même d’autres mondes s’il en existe ! Mais cette parabole montre que l’homme a une part à prendre. Il doit s’ouvrir au Salut que Dieu donne.
Tout bien vient de Dieu
Encore ne faut-il pas tomber dans l’erreur semi pélagienne ! Pour éviter cela, il nous faut repréciser le rôle de la liberté de l’homme dans le Salut. Notre ouverture au Salut est déjà un fruit du Salut. C’est par grâce que nous pouvons recevoir la grâce. En fait quand nous recevons la grâce nous remercions Dieu, et quand nous ne la recevons pas, c’est que nous y faisons obstacle. Si on est sauvés, c’est grâce à Dieu, si on est damnés c’est de notre faute. Si on fait du bien c’est grâce à Dieu, si on fait du mal c’est notre faute. Si nous ouvrons les barrages de nos cœurs, c’est encore grâce à Dieu. Il est l’auteur de tout le bien que nous faisons. « Que certains se sauvent c’est le don de celui qui sauve, que certains se perdent c’est le salaire de ceux qui se perdent. » (Concile de Quierzy, IXème siècle)
La prédestination chrétienne
D’où la question de la prédestination au Salut. Les jeux sont-ils faits d’avance ? Jésus par exemple semble savoir à l’avance que Juda le livrera et que Pierre le trahira. La liberté n’est-elle qu’une illusion ? Saint Paul ne dit-il pas que Dieu a élu les saints dès avant la formation du monde (Rm 8;29) ? Comment concilier cela avec une liberté souveraine ?
Pour le Dieu hors du temps, tous les moments du temps sont d’actualité. Il y a toujours contemporanéité de la science de Dieu et de l’action posé à instant T. Il y connaissance et non préscience. Dieu n’est pas temporel, tout est là. Dieu établit son dessin éternel selon lequel il destine les élus à leur fin bienheureuse en incluant la liberté de chacun. Dans sa Providence (qui signifie « voir pour » et « pourvoir ») Dieu destine les justes à la vie éternelle. La théologie donne à cette Providence divine à l’égard des élus le nom de « prédestination ». Ce n’est pas pratique mais c’est comme ça. Cette prédestination contient la liberté des élus. En revanche il n’y a pas de prédestination à la damnation. Toute la doctrine de la prédestination peut se résumer en ces quelques mots du Seigneur livrés par son prophète Osée : « Ta perte vient de toi, Ô Israël ! Ton secours et ta délivrance sont en Moi seul. » (Osée 13;9)
La liberté de l’homme qui accueille et répand le Salut
Le Christ qui nous sauve sans avoir besoin de nous veut avoir besoin de nous pour qu’il nous parvienne, et à travers nous à tous les hommes. Il diffuse le Salut à travers nous, ce qui fait que nous coopérons réellement à son œuvre de rédemption. Nous sommes ainsi acteurs de la rédemption subjective. Le Christ est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui par lui s’approchent de Dieu, puisqu’Il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur (He 7;25). Si le grand prêtre Jésus intercède pour nous, nous pouvons nous aussi intercéder les uns pour les autres. C’est le sacerdoce des baptisés. Qu’il soit clair pour autant que nous ne pouvons acquérir le Salut par nos propres œuvres (Ep 2;5). Il n’en reste pas moins que nos œuvres et notre foi ont une certaine valeur rédemptrice. Dieu ne se moque pas de ce que nous faisons ici-bas. Le Salut dépend en partie de notre agir sur Terre. « Nous pouvons nous ouvrir nous-mêmes ainsi que le monde à l’amour de Dieu. C’est ce qu’on fait les saints, qui comme collaborateurs de Dieu ont contribué au Salut du monde. » (Spe salvi). Jésus conclut un grand nombre de miracles par cette formule : « Va ta foi t’a sauvé. » (Lc 17;9 par exemple) Le Salut est l’aboutissement de notre foi (1 Pierre 1;9).
Quelle foi pour être sauvé ?
Reste à savoir quelle foi ? Que croire pour être sauvé ? Saint Thomas d’Aquin, qui s’est posé à peu près toutes les questions que nous pouvons nous poser et en plus y a répondu se demande : qu’est-il nécessaire de croire pour accéder au Salut ? Il répond à partir de Hébreux 11;6 : « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu, car celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’Il existe et se fait le rémunérateur de ceux qui le cherchent. » Nous voyons donc qu’il faut au moins adhérer à ces deux articles : un croire que Dieu existe, deux croire qu’il rétribue ceux qui le cherchent. Ces deux articles sont nécessaires pour le Salut. Mais attention ils ne sont pas suffisants toujours et pour tous ! Il faut distinguer les époques, les lieux, les conditions de vie, etc… C’est le minimum requis nécessaires, mais ils sont insuffisants. En effet, ce n’est pas la foi seule qui sauve. Aurais-je une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité cela ne me sert à rien (1 Co 13;2). Seule une foi vivante opérant par la charité est de quelque utilité pour le Salut. Celui qui accueille Jésus dans la foi doit donc avec tremblement travailler à son Salut (Philippiens 2;12). Celui qui accueille la foi doit produire les œuvres de la foi. En fait les deux sont absolument indissociables. Pour le comprendre on peut méditer Zachée (Luc 19). Jésus y a l’initiative. Tout va très vite, Zachée ne tergiverse pas. Tout semble montrer que Zachée a eu une sorte de pressentiment. Il espérait secrètement être visité par le Sauveur. Depuis longtemps il avait médité le plan qui changerait sa vie. Jésus ne lui dit jamais ce qu’il doit faire : il le sait déjà. Lorsqu’on accueille Jésus dans la foi, on produit tout de suite les œuvres de la foi, on sait très bien ce qu’on doit faire. Jésus a l’initiative de l’aujourd’hui du Salut, mais c’est la part de l’homme d’y répondre, comme Zachée qui ouvre joyeusement sa maison et offre sa vie.
VI/Coopération à la rédemption objective
Mais l’homme peut-il coopérer à la rédemption objective (ie l’acte du Salut opéré par Jésus Christ en mourant sur la croix et en ressuscitant le troisième jour) ? Là il semble que l’homme n’ait pas de part. Jésus a opéré le Salut de ses disciples pendant qu’ils dormaient. Dès qu’il se passe quelque chose d’important, l’homme dort… Nous n’avons pas donné le Salut à la terre doit reconnaître Isaïe (Is 26;18). Aucun homme ne participe personnellement à l’acte du Salut, sauf peut-être Marie dont on dit qu’elle est « co-rédemptrice ». Alors de quelle manière l’homme participe-t-il ? Bien sûr par la nature humine assumée par le Christ, qui assure ainsi le relèvement d’Adam. Le mode le plus éminent selon lequel l’humanité participe à son Salut se réalise dans l’évènement de l’incarnation car Jésus est bien homme. Il a la même nature que nous, et l’a même reçue de nous ! « Il n’avait pas en Lui de quoi mourir pour nous, nous n’avions pas en nous le moyen de vivre. Notre était Sa mort, sienne sera notre vie. » (Saint Augustin) Dans un admirable échange, nous Lui avons donné la capacité de mourir, Il nous a donné celle de vivre. On y gagne plutôt… C’est une autre version de « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu » (Saint Athanase reprenant saint Irénée). Saint Paul écrit « Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes : le Christ Jésus homme lui-même qui s’est livré en rançon pour tous. » (1 Tm 2;5-6) C’est Jésus homme qui est médiateur entre Dieu et nous. C’est par son humanité que nous marchons vers Dieu. Si Jésus n’était que Dieu, nous saurions où aller, mais pas comment. S’il n’était qu’homme nous connaitrions le chemin mais ne pourrions accéder au but (Dieu). Certes absolument parlant, Dieu n’a pas besoin de nous pour notre Salut. Il aurait pu nous sauver d’une toute autre manière qu’en s’incarnant. Il aurait pu claquer des doigts et nous étions sauvés. Mais il a voulu procéder ainsi pour nous permettre de participer à notre propre Salut. Dieu n’a pas besoin de nous mais a une volonté sur nous, qui est que nous participions à l’œuvre du Salut, Il veut avoir besoin de nous. C’est précisément parce que l’homme ne peut se sauver lui-même que Dieu se fait homme. Ainsi c’est bien l’homme qui se sauve lui-même en Jésus Christ. Le monophysisme sotériologique est aussi dangereux que le monophysisme christologique. Celui qui nous sauve ne peut être que pleinement Dieu et pleinement homme. L’humanité participe donc à son propre Salut. C’est par là que se manifeste sa plus grande miséricorde. En Jésus, Adam est non seulement sauvé mais aussi sauveur. La nature humaine est restaurée dans le Christ. « Par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni Lui-même à tout homme. » (Gaudium et spes, n.22) L’humanité participe ainsi à la rédemption objective, qui n’est ni purement immanente, ni purement extrinsèque.
VII/Le mérite
Lien avec le Christ
C’est la notion clé de la théologie chrétienne. Le troisième concile de Constantinople (680) devait affirmer qu’il y avait bien dans le Christ deux volontés et deux actions. Ici encore le pivot de l’argumentation théologique fut la sotériologie. Elle signifie que la dualité d’opération et de volonté dans le Christ, c’est le fondement de notre Salut. Jésus agissait comme homme à part entière. Or comme toute action humaine, l’action de Jésus obtient son effet par manière de mérite. Il y a bien une volonté humaine et une volonté divine en Jésus, comme l’illustre l’agonie à Gethsémani. C’est par un acte de sa volonté humaine qu’il va nous sauver.
Définition
Qu’est-ce que le mérite alors ? Saint Thomas d’Aquin répond « c’est l’acte qui appelle sa juste rétribution. » « Dès qu’il y a justice, deux personnes sont requises : celle qui fait la justice et celle qui en bénéficie. Celle qui fait la justice a pour action propre de rendre à chacun ce qui lui revient. Au contraire celle qui bénéficie de la justice a pour action propre de se faire devoir ce qui lui revient selon la justice. C’est cela mériter au sens propre. C’est pourquoi on appelle pris ce qui est rendu selon la justice. On peut mériter pour le bien et pour le mal. Est bien tout ce qui a un rapport avec la vie éternelle, est mal tout ce qui a un rapport avec la disgrâce éternelle. » (Saint Thomas d’Aquin) Pour donner une définition claire, le mérite est l’acte par lequel on fait de la vie éternelle quelque chose qui vous est du. Il faut distinguer entre le mérite et ce qui est mérité. Le mérite est un acte moral, non sa rétribution. Il ne peut être confondu avec sa récompense. Ce n’est pas un droit que l’on acquiert, il est un acte humain. L’homme obtient un bien (la vie éternelle) par son action. Le mérite n’est pas un titre que l’on posséderait. Il est acte. Ainsi si le Salut nous vient par les mérites du Christ, ce n’est pas que nous recevions de lui un droit à être sauvés, mais que nous participons à l’action salvatrice du Christ.
Bien sûr le langage courant ne nous aide guère… Le mérite, s’il est mal compris est envisagé comme un « ayant dû ». Evidemment dans ce sens-là, le mérite est inacceptable. Encore une fois ce n’est pas une possession que l’on capitalise mais une action. Il est assuré que nous paraitrons devant Jésus les mains vides, mais non sans avoir rien fait. Le mérite n’est pas un bon petit capital amassé, il est un acte que Dieu dans sa miséricorde rétribue.
La question du mérite dans le Salut
Alors la question est la suivante : l’homme peut-il mériter son Salut ? La réponse est immédiate : c’est précisément parce qu’il n’y a aucun droit qu’il peut et qu’il lui faut le mériter. Quel acte humain en effet est en proportion avec la vie éternelle ? La fin dernière dépasse complètement toutes les capacités naturelles de l’homme. L’agir humain ne peut mener l’homme à sa fin et ne peut donc être que méritoire de cette fin, laquelle est attendue comme un don à recevoir de Dieu. Voilà pourquoi la créature doit mériter la béatitude éternelle. A proprement parler bien sûr Dieu ne doit rien à personne. Comme dit Dieu « Je fais grâce à qui Je fais grâce et miséricorde à qui Je fais miséricorde. » (Ex 33;19) C’est par bonté qu’Il s’intéresse aux actes humains, parce qu’il a librement décidé d’associer l’homme à l’œuvre de sa grâce qu’il peut y avoir mérite. La notion de mérite n’est pas telle qu’elle dans la Bible, mais ce qu’elle recouvre y est fortement exposé, à savoir la rétribution de chacun selon ses actes. C’est même un lieu commun biblique. Dieu ne déverse pas sur nous une miséricorde condescendante qui passe l’éponge et serait sans rapport ni proportion avec ce que nous avons fait ici-bas. Il attend que nous participions à notre Salut. Le bon plaisir de Dieu n’est pas un Salut arbitraire. Plaire à Dieu c’est poser les actes de notre relèvement. Les exemples bibliques abondent. L’homme, dès qu’il agit mérite ou démérite vis-à-vis de Dieu. Chacun de nos actes libres est méritoire de la vie éternelle ou de la damnation éternelle.
Les conditions du mérite
Pour qu’il y ait mérite, trois éléments sont requis enseigne Saint Thomas. Un agent qui mérite, une action par laquelle il mérite, et la récompense qu’il mérite. Le mérite exige trois conditions. D’abord il faut être dans la condition des voyageurs, ie il ne faut pas déjà être dans la béatitude éternelle. Ensuite il faut que l’agent agisse librement. Enfin l’action doit égaler la récompense non pas quantitativement mais selon une certaine proportion de justice. Alors évidemment c’est la troisième qui se trouve être la plus difficile. Mériter la béatitude éternelle est foncièrement disproportionnée. Seules la grâce et la charité peuvent donner une certaine proportion. Il faut se garder de toute conception pélagienne selon laquelle toutes nos petites actions même non inspirées par la grâce et la charité avoir une certaine proportion avec la béatitude éternelle. Non ils sont à distance infinie de leur objet. C’est ce que dit la liturgie de la messe : « Tu es glorifié Seigneur dans l’assemblée des saints. Lorsque Tu couronnes leurs mérites, Tu couronnes Tes propres dons. » (préface des saints) Nous qui avons reçu la grâce de l’Esprit Saint par notre baptême et notre confirmation, nos actes acquièrent une certaine valeur méritoire qui les mets en proportion avec notre fin ultime. C’est en devenant par grâce participants de la nature divine que nous pouvons mériter. L’adoption filiale confère aux actes une véritable valeur méritoire. Ainsi nous sommes « cohéritiers avec le Christ » (Saint Paul). Aucun acte humain n’est donc par lui-même méritoire. Seul l’acte humain informé par la grâce de la charité peut être méritoire. De sorte que nous pouvons dire de chacun de nos actes libres : « non pas moi mais la grâce de Dieu qui est avec moi » (1 Co 15;10).
Grâce capitale et Salut par les mérites du Christ
Si nous sommes sauvés, c’est donc par les mérites du Christ. En effet c’est un être humain avec une volonté humaine, mais parfaitement informée par la charité. Jésus remplit bien les trois conditions. Ils méritent donc la béatitude éternelle. Ainsi sa résurrection est le fruit de ses mérites : le Christ a mérité pour lui-même. L’Écriture atteste que c’est par la passion que Jésus nous sauve, qui est un acte humain, posé dans le temps et comportant une valeur morale.
A moins de retomber dans l’hérésie monothéliste (Jésus n’a qu’une volonté divine), il faut essayer de comprendre comment l’opération humaine du Christ peut être cause de Salut universel. Or c’est la notion de mérite qui s’impose ici. En tant qu’acte humain la Passion est méritoire non seulement pour le Christ qui la subit mais aussi pour le Salut du monde entier. Cela s’explique par la notion de grâce capitale du Christ. Nous pouvons mériter, mais nous méritons pur nous-mêmes. Le Christ lui peut étendre son mérite à tous les hommes. C’est la notion de grâce capitale du Christ qui permet à Saint Thomas d’expliquer l’extension universelle des mérites du Christ. Dans la mesure où nous sommes unis au Christ, nos mérites personnelles peuvent par la communion des saints servir à d’autres : « accorde nous par leurs prières et leurs mérites d’être toujours et partout forts de ton secours et de ta protection » (prière eucharistique), ou encore « Accueille nous dans leur compagnie sans nous juger sur le mérite mais en accordant ton pardon » (idem). Le Christ lui peut mériter pour tous. En effet, le Christ est la tête de l’Eglise : sa grâce rayonne sur tout son corps. « Le Christ et ses membres sont une seule personne mystique. » (Saint Thomas) Ainsi chacun reçoit bien selon ses œuvres. Ainsi le mérite du Christ s’étend-il aux autres membres. Nous sommes incorporés au Christ.
VIII/L’homme peut-il faire son propre Salut ?
Introduction
Nous devons maintenant être bien convaincus que l’homme participe à son propre Salut, et que c’est par mode de mérite que nous pouvons participer à notre propre Salut. Le mérite, rappelons-le, est un acte que Dieu rétribue. Mais est-il possible que l’homme fasse son Salut sans Dieu ? Y a-t-il la possibilité d’un Salut sans Dieu ? C’est ce que l’homme revendique de nos jours. Evidemment le risque quand on veut se faire soi-même c’est de se rater… Les affirmations athées sont souvent d’abord revendications pour l’homme et pour sa pleine dignité. Mais ces penseurs croient nécessaire pour cela d’éliminer Dieu. S’ils se trompent, on retiendra tout de même ceci d’eux : la vie de l’homme n’est pas un pur néant qui attendrait un Salut sans proportion avec elle. Être sauvé ne peut pas consister simplement à passer aux choses sérieuses après une lamentable esquisse. Mais alors pourquoi l’homme a-t-il besoin d’un tiers sauveur pour accomplir son essence ? N’a-t-il pas en lui de quoi aller jusqu’au bout ? Aller jusqu’au bout en effet car Saint Thomas d’Aquin affirme que réaliser ce pour quoi l’on est fait, c’est être sauvé. Ne peut-il se forger lui-même sa destinée sans se reposer de manière aliénante sur un hypothétique tout Autre ? La tentation de « faire son Salut » s’accroit précisément avec le pouvoir exorbitant que l’homme acquiert par les sciences et les techniques qu’il développe. Après tout n’est-ce pas précisément le projet divin ? Aujourd’hui on est à juste titre émerveillé par les progrès, la technique, tout ce dont l’homme est capable. Cela semble même vertigineux. Dans le domaine de la génétique en particulier, des neurosciences,… N’est-il pas dans la logique des choses que l’humanité quitte l’âge où le secours parental divin est nécessaire ? L’enfant grandit légitimement en autonomie. Beaucoup de choses lui deviennent peu à peu accessibles. C’est précisément le plan d’éducation des parents ! Alors surtout qu’il n’aille pas régresser en faisant à tout bout de champ appel à l’aide parentale ! Être adulte, n’est-ce pas étymologiquement être arrivé « ad ultimum », à la fin ? L’humanité est sortie de l’enfance, tant mieux ! Dans l’âge adulte, elle ne doit compter que sur elle-même, avec une petite visite de courtoisie à ce Dieu vieilli qui n’en finit pas de mourir… Finalement, ce n’est pas tant l’homme que Dieu qui est en besoin de rédemption.
Le rêve prométhéen de l’homme voué à l’échec
La tentation a toujours été grande de prendre en main soi-même les affaires du bon Dieu, puisque nous semblons capables de mieux les mener que ce Dieu plus ou moins lointain et absent. Ce fut d’ailleurs la tentation de Simon-Pierre qui veut sauver Jésus de la Croix. Or les pensées de Dieu ne sont pas celles des hommes… Sans son Créateur notre vie tombe en ruines, sans Dieu nous retournons à la poussière (« en dehors de moi vous ne pouvez rien »). Toute tentative prométhéenne de rédemption humaine est vouée à l’échec inéluctablement. C’est le péché de Babel qui se renouvelle ! Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain.
En effet l’action divine n’est pas en tout point comparable à celle des parents. Le Créateur n’agit pas au même niveau de causalité de la créature. S’il y a bien une juste autonomie des choses de ce monde (Gaudium et spes, n.36), elle ne peut en aucun cas être indépendance. C’est en Lui que nous avons le mouvement et l’être, en Lui que nous avons la pensée et l’agir (Philippiens 2;13). En maintenant fermement serrées dans le Credo les deux affirmations d’un Salut et d’un jugement, l’Eglise manifeste l’articulation essentielle de la grâce divine et de la liberté humaine. « S’il n’y a pas de grâce divine, comment Dieu peut-il être sauveur du monde ? Mais s’il n’y a pas de libre arbitre, comment peut-il être son juge ? » (Saint Augustin) Situer uniquement le Salut dans la ligne d’un accomplissement asymptotique de l’homme, c’est méconnaître l’autre versant du Salut.
En effet il y en a deux. Il y a certes « atteindre ce pour quoi nous sommes faits », ce qui est bien de l’ordre de l’accomplissement et de la destinée. Mais il y a aussi l’autre versant : pour atteindre notre but il faut écarter les obstacles. Il faut encore regagner le juste chemin, réparer notre nature blessée. Dans les faits, puisqu’il y a eu péché, être sauvé c’est être relevé de cette faute, c’est être guéri et pardonné. Nous pouvons voir en première approximation comment le Salut en Jésus Christ se fait sous ce double aspect : il est accomplissement par l’incarnation et guérison par la Passion. L’incarnation du Fils de Dieu est notre Salut dans l’ordre de la destinée, sa crucifixion et sa résurrection sont notre Salut dans l’ordre de la guérison. Dans le récit de Babel (Gn11), Dieu impose un coup d’arrêt à la tentative des hommes de s’élever par eux-mêmes jusqu’à Lui, mais aussi à leur unité, voire même leur unité contre Lui. Il s’oppose de manière préventive à la volonté des hommes de s’unir dans un empire universel et uniforme. On pourrait interroger à la lecture de ce texte la mondialisation. Elle peut être bien vue de l’Eglise qui est universelle, mais elle a en même temps une face prométhéenne. On ne conquiert pas l’unité du genre humain par la force de l’économie mais on la reçoit de Dieu.
Rôle de la souffrance
Les disciples de Jésus savent qu’ils doivent porter leur Croix à la suite du Christ. Il n’y a aucun chemin de rédemption qui ne passe par le Calvaire. Accomplir sa rédemption pour le chrétien ce n’est donc pas accomplir des actes héroïques ou accumuler les mérites mais s’unir humblement au Christ souffrant. Il n’y a qu’un moyen de participer au Salut : c’est de s’unir à la souffrance du Christ. C’est ce que clame toute la Tradition des saints. Il ne nous a pas délivrés du mal de souffrir ici-bas, mais il nous a délivrés de l’absurdité d’une souffrance inutile.
Conclusion
L’homme coopère donc dans la foi à la dispensation de l’œuvre du Salut. Rien ne se fait dans l’Eglise qui ne soit pour la gloire de Dieu et le Salut du monde. L’appropriation du Salut exige une décision, un accueil dans la foi et les sacrements. A contrario, l’homme a de par la volonté de Dieu le pouvoir exorbitant de faire « échec » au plan divin. Il ne veut pas forcer la liberté humaine, entrer dans un cœur par effraction. Bien sûr il franchit avec empressement la distance et les obstacles, mais il s’arrête à la porte. Jésus ressuscité lui-même franchit les portes verrouillées mais ne peut que mendier l’assentiment de Thomas sans l’arracher de force. Le cœur humain eut donc rester obstinément à la grâce. S’ouvre alors la possibilité d’une damnation éternelle. Si l’homme a une part dans son propre Salut, il a seule part dans sa damnation. Après nous être demandé qui sauve, on se posera donc la question corrélative : qui damne ?
Synthèse personnelle
I/Dieu proclamé seul Sauveur par l’Ancien Testament
Dieu, bien sûr, est le seul et unique Sauveur des hommes. Tout l’Ancien Testament montre que le peuple hébreu doit intégrer petit à petit cette notion centrale. Dieu sauve et est tout puissant : il faut donc s’en remettre à lui avec confiance et cesser de compter sur ses propres forces. On peut penser à la bataille contre les Amalécites, à Josué entrant en Terre Sainte et prenant Jéricho, à David affrontant Goliath, à Elie dénonçant l’alliance avec l’Egypte et à tous les psaumes qui chantent le rocher, la forteresse imprenable qu’est le Très-Haut. Pour le peuple juif il est une certitude, parfois apprise dans la douleur : Dieu est l’unique Sauveur.
II/Jésus proclamé seul Sauveur par le Nouveau Testament
1/La Trinité toute entière est l’auteur du Salut : Le Fils tient une place particulière puisque c’est le Christ en tant qu’homme qui est l’auteur de l’acte de notre Salut. Cependant c’est bien la trinité toute entière qui est sauveuse en tant que son auteur in fine.
2/Profonde unité entre la divinité de Jésus et son attribut de Sauveur : L’expérience première de tout chrétien, c’est que Jésus le sauve. C’est la certitude initiale des premiers croyants, avant toute autre question théologique. Il en découle la nature divine du Christ, puisque seul Dieu est sauveur. En tant que Sauveur, Jésus est nécessairement Dieu.
3/Réponse à Arius : le Salut comme divinisation et nature divine du Christ : Être sauvé, c’est être divinisé, c’est-à-dire rendu participant de la nature divine. Or un sauveur n’aurait pu nous diviniser si lui-même n’était pas Dieu. C’est la démonstration que fait Athanase opposé à Arius lors du concile de Nicée.
III/Le christocentrisme en question
Parce que Jésus est Dieu son acte salvifique est parfait et universel : il est efficace et indispensable (à cause de son unicité) pour l’humanité toute entière, à travers les âges. C’est l’affirmation du christocentrisme.
IV/Le rôle de l’homme dans son propre Salut
1/Rédemption objective, rédemption subjective : L’homme n’est pas totalement indifférent à son propre Salut. En effet on distingue la rédemption objective (les hommes sont tous sauvés par la mort et la résurrection du Christ) et la rédemption subjective (l’accueil ou le refus individuel du Salut). Si l’homme n’a aucune part dans la rédemption objective, il a son rôle dans la rédemption subjective. D’abord parce qu’il doit s’ouvrir à son propre Salut, l’accepter, le recevoir et le désirer. C’est l’image de la rançon en ducats.
2/Tout bien vient de Dieu : La part que nous prenons vient en fait elle aussi de Dieu, puisque c’est par grâce que l’on s’ouvre à la grâce, par grâce que l’on fait le bien.
3/La prédestination chrétienne : Si par moment Jésus semble savoir à l’avance ce que feront ces disciples, c’est parce que Dieu hors du temps est contemporain de toutes nos actions. Par conséquent, il y a une science de Dieu qui diffère d’une préscience et donc d’un destin au sens classique du terme. La prédestination chrétienne prend pleinement en compte la liberté et les décisions des élus.
4/La liberté de l’homme qui accueille et répand le Salut : Il a de plus l’immense responsabilité d’être messager du Salut, de permettre que celui-ci soit transmis à l’humanité tout entière. En cela il est à nouveau partie prenante de la rédemption subjective. Cela montre que la liberté de l’homme est bien prise en compte par Dieu à travers la foi qui est le choix de l’accueil du Salut.
5/Quelle foi pour être sauvé : Enfin, puisque c’est notre foi en Dieu qui nous sauve, il est légitime de se demander que croire pur être sauvé ? Il faut croire que Dieu existe et qu’il est notre sauveur. Cette foi doit être vivante et est donc inséparable des œuvres de foi qu’elle produit. Sans la charité, la foi ne sert de rien.
VI/Coopération à la rédemption objective
L’humanité dans son ensemble participe aussi à la rédemption objective. En effet c’est Jésus homme qui nous sauve. Il y a un admirable échange de nature : notre nature Lui permet de mourir, la Sienne nous permet de vivre. Dieu aurait pu choisir de nous sauver autrement : il procède ainsi pour nous permettre dans un surplus d’amour de participer à notre Salut. Grâce à cela l’humanité participe à la rédemption objective qui n’est ni purement intrinsèque ni purement extrinsèque.
VII/Le mérite
1/Lien avec le Christ : Comme toute action humaine, celle du Christ obtient son effet par manière de mérite : c’est donc par le mérite qu’il va nous sauver.
2/Définition : Le mérite est « l’acte qui appelle sa juste rétribution ». Ce n’est pas un faire-valoir, quelque chose qui nous donne un droit à, mais bien un acte que Dieu dans sa miséricorde rétribue.
3/La question du mérite dans le Salut : C’est bien parce que l’homme ne peut accéder de lui-même à son Salut qu’il peut et doit le mériter, c’est-à-dire poser des actes qui tendent vers lui. Cependant aucun acte humain n’est en proportion avec ce bien ultime. C’est donc purement par bonté que Dieu nous rétribue : plaire à Dieu, c’est poser les actes de son propre relèvement.
4/Les conditions du mérite : Elles sont trois : être dans la condition du voyageur, être libre et agir en proportion de justice avec la récompense. Ce troisième élément est bien sûr humainement impossible. Il faut pour cela q ue la grâce et la charité agissent en nous. Ce n’est donc qu’en nous associant au Christ que par Lui et avec Lui, en nous associant à sa nature divine, nous méritons.
5/Grâce capitale et Salut par les mérites du Christ : Parce qu’il est Dieu, les mérites du Christ s’étendent à tous les hommes et ses actes sont méritoires par eux-mêmes. Parce qu’il est Dieu ses mérites ont une valeur infinie capable de nous sauver tous. C’est la notion de grâce capitale qui permet l’extension universelle.
VIII/L’homme peut-il faire son propre Salut ?
1/Introduction : On peut être tenté de dire que l’homme peut faire son Salut seul, sans Dieu. Il pourrait s’élever par lui-même, notamment par la science, parvenant à l’âge adulte. On retrouve en fait le positivisme.
2/Le rêve prométhéen de l’homme voué à l’échec : Il ne saurait y avoir d’indépendance de ce monde au sens de vie hors de Dieu, puisque c’est par lui que nous avons l’être et le mouvement. Certes il y a un premier aspect du Salut qui est un accomplissement et que l’homme semble à tort pouvoir atteindre. Jésus le réalise dans l’incarnation. Mais il en est un second de guérison que Jésus accomplit par sa Passion et qui ne saurait en aucun cas venir de nous.
3/Rôle de la souffrance : Tout chemin de rédemption passe par la Croix : il faut s’unir humblement à la souffrance du Christ. Il ne nous a pas délivrés du mal de souffrir ici-bas, mais il nous a délivrés de l’absurdité d’une souffrance inutile.