Père Guillaume de Menthière
Plan
I/Tous ne seront pas sauvés
L’hérésie de l’apocatastase
Salut des anges
Salut des hommes
II/Quid du nombre des élus
Combien les élus seront-ils ?
Ce que disent l’Ecriture et la Tradition
III/Les limbes
Définition
Valeur théologique
IV/Nécessité de se tourner vers le Christ face à l’impossibilité du Salut humain
Se tourner vers la miséricorde
Difficulté de l’entrée dans le Royaume
V/Salut individuel
Le cas Judas
Mon cas personnel : incertitude du sort
Indices
VI/Salut du monde matériel
Introduction
Salut du monde animal
Qu’est-ce qui de l’homme sera sauvé ?
VII/ « Hors de l'Église point de Salut »
Introduction
Histoire de la formule
Explication
Suite de la question
VIII/Salut des infidèles : définition de l'Église
Nouveau contexte
Distinction entre le corps et l’âme de l'Église
Mission et ignorance invincible
Le vœu implicite
I/Tous ne seront pas sauvés
L’hérésie de l’apocatastase
La question n’est pas nouvelle : les disciples demandent à Jésus « mais alors qui donc peut être sauvé ? » (Mt 19;25) De nos jours, il semble que l’étau se soit desserré : on rencontre rarement des chrétiens qu’habite l’angoisse de leur Salut. Il y a peut-être à redouter une certaine nonchalance du Salut pour parler comme pascal. Il est tellement évident que tout le monde sera sauvé, il n’y a pas de raison de s’inquiéter… Comme bien des notions théologiques, le Salut est invité à s’incliner devant une nouvelle démocratisation, c’est le Salut pour tous. Le Salut doit être le lot de tous, nonobstant les croyances et agissements de chacun. Le pluralisme religieux actuel invite à ouvrir largement nos perspectives étriquées. La réelle possibilité d’une damnation éternelle n’a jamais été chose facile à concevoir. Origène déjà (IIIème siècle) dans son traité des principes admettait pour la fin des temps un retour de tous les êtres intelligents à l’amitié Dieu. Cette théorie de la restauration universelle s’appelle l’apocatastase. Elle s’appuie sur le principe grec d’une fin semblable au commencement. La fin est conçue comme un retour lent et par palier à l’état originel, ie le jardin de la genèse. Le deuxième concile de Constantinople (543) a porté contre l’apocatastase l’anathématisme suivant : « Si quelqu’un dit ou pense que le châtiment des démons et des impies est temporaire et qu’il prendra fin après un certain temps, ou bien qu’il y aura restauration des démons et des impies, qu’il soit anathème. » Le Diable et le bon Dieu ne seront pas la main dans la main à la fin des temps.
Salut des anges
Le péché des anges (2 Pierre 2;4) est par nature irrémissible. L’Epitre de Jude, verset 6 montre l’éternité du jugement divin. C’est le caractère irrévocable du choix des anges et non une déficience de la miséricorde divine qui rend toute rémission impossible. La repentir des anges est impossible après la chute comme le repentir des hommes est impossible après la mort. Les anges connaissent bien une certaine temporalité qu’on appelle l’aevum et qui si elle nous échappe permet la notion d’avant et d’après.
Salut des hommes
On pourra dire « Passe encore pour les anges… Mais pour les hommes ? » Peut-on penser que Judas ou Hitler connaissent une damnation éternelle ? l'Église bien sûr refuse de se livrer à une telle casuistique. Si elle se prononce quelque fois sur le sort bienheureux de tel ou tel enfant, elle n’a jamais déclaré la damnation éternelle d’aucun homme. Loin de montrer l’enfer come une certitude pour quelques-uns, elle le montre comme une possibilité pour tous. Elle maintient deux vérités : Dieu veut le Salut de tous les hommes, et il n’est pas certain que tous les hommes soient sauvés. Comme dit Saint Paul dans une formule apparemment paradoxale : « Dieu est le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants. » (1 Timothée 4;10)
Prenons le premier principe : « Dieu veut le Salut des tous les hommes ». La volonté salvifique universelle ne fait aucun doute. La formulation la plus nette est sous la plume de Saint Paul en 1 Tm 2;4. En assumant la nature humaine, Jésus manifeste qu’il vient sauver tout le genre humain. D’ailleurs il le dit : « La volonté de Celui qui m’a envoyé est qu’aucun de ceux qu’Il m’a donné ne soit perdu ». Dans le mystère Pascal, Jésus manifeste la portée universelle de son action. « S’il a fait l’expérience de la mort, c’est pour le Salut de tous. » (He 2;9) Il avait d’ailleurs prophétisé : « Une fois élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. » (Jn 12;32) La Croix du Seigneur est le pôle d’attraction universel. En sa Passion, Jésus se manifeste comme Sauveur du monde (Jn 4;42). Bref, les références sont multiples (« le sang versé pour la multitude », etc…). Les mérites du Christ sont d’une valeur surabondante, largement suffisante pour nous sauver tous, et même d’autres mondes s’il en existe (Saint Thomas d’Aquin). La volonté divine de Salut universelle permet aussi d’expliquer le retard du retour du Christ. Pourquoi Dieu attend il pour clore l’histoire ? Eh bien il attend que tout le monde se soit converti. « Il use de patience envers nous, voulant que personne ne périsse mais que tous parviennent au repentir. » (2 Pierre 3;9) Les détracteurs du christianisme lui reprochaient l’arrivée tardive du Christ. Mais voilà Jésus est descendu aux enfers chercher tous les justes de l’ancien testament, mais aussi les hommes de bonne volonté. Tous les hommes, quelle que soit leur époque sont sauvés par le Christ. Il faut tenir avec toute l’Ecriture que Dieu veut le Salut de tous les hommes.
Et pourtant nous n’avons aucune garantie sur le Salut de tous les hommes. L’Evangile suggère même si bien le contraire que la quasi-totalité des pères et des théologiens aussi bien grecs que latins ont enseigné la doctrine du petit nombre des élus. Tant et si bien qu’en 1848 le restaurateur des dominicains opère un coup médiatique en soutenant contre toute la Tradition qu’on pouvait peut-espérer qu’un grand nombre de catholiques serait sauvé. Tous les théologiens qui durant des siècles ont enseigné le contraire étaient pourtant loin d’être bornés. Beaucoup étaient saints et brulant de charité. Il n’est pas certain que tous les hommes soient sauvés.
II/Quid du nombre des élus
Combien les élus seront-ils ?
Dieu veut le Salut de tous, mais permet mystérieusement la damnation de certains. Certainement, Dieu connait le nombre de ses élus. Cela nous est caché et il est bien sûr oiseux de se poser la question du Salut ou nom d’untel et encore plus du nombre des sauvés. Avouons-le, pour la pensée moderne la perspective d’un seul damné humain est objet de scandale. Alors que dire si les damnés n’étaient pas qu’un accident, un pourcentage minime de pertes mais la majorité ? Rien ne dit que les élus soient plus nombreux. On indique plutôt le contraire d’ailleurs… Pas la peine de chercher une indication chiffrée ou un pourcentage dans l’Ecriture donc. Le voyant de l’Apocalypse (Ap 7;9) parle « d’une foule que nul ne peut dénombrer ». Non seulement parce qu’elle est quantitativement très importante (impossible), mais aussi parce qu’en droit nous n’avons pas à dénombrer (interdit).
Ce que disent l’Ecriture et la Tradition
Pourtant on trouve dans l’Evangile bon nombre de propos fort peu engageant sur la difficulté de l’accès au Salut et le petit nombre des élus. Jésus affirme : « luttez pour rentrer par la porte car beaucoup je vous le dit chercherons à rentrer et n’y parviendront pas » (Lc 13;23). Il multiplie les images pour persuader de la difficulté d’accéder au Salut. Il faut passer par la porte étroite, prendre le chemin escarpé, avoir la robe de noce, garder sa lampe allumée, porter du fruit, avoir de l’huile en réserve. Le Christ ne cache nullement que le nombre de ceux qui satisfont à toutes ces exigences est extrêmement limité (Mt 7;13-14). Ne faut-il voir dans ceci que des hyperboles pédagogiques. Saint Thomas d’Aquin commente la sentence du Seigneur « les élus sont peu nombreux » en disant « comme la béatitude éternelle qui consiste dans la vision de Dieu excède le niveau commun de la nature, surtout après que cette nature a été privée de la grâce par la corruption du péché originel, il y a peu d’hommes sauvés. Et en cela même apparait souverainement la miséricorde de Dieu qui élève certains êtres à un Salut d’où le cours de la pente commune de la nature fait déchoir le plus grand nombre. » Pourtant Saint Thomas d’Aquin n’a rien d’un fanatique ou d’un janséniste forcené… De même Bernard de Sienne, Saint Vincent de Paul, Saint Ignace de Loyola, etc… Cela peut paraître fort choquant aujourd’hui mais dans toute la littérature chrétienne c’est le B-A.BA. C’est l’enseignement constant de l'Église jusqu’en 1950.
III/Les limbes
Définition
Est-ce à dire que l’on admettait sans sourciller que l’immense majorité aille en enfer ? Non. Premièrement on était à l’époque moins conscient de l’étendu des multitudes laissées dans l’ignorance de Jésus Christ. Mais surtout on admettait la possibilité d’une félicité seulement naturelle qui sans être l’accès au paradis de la vie surnaturelle consistait en un épanouissement des facultés naturelles de l’homme. C’est l’hypothèse des limbes qui a existé pendant des siècles. Dès lors comme le fait remarquer le père Descouvemont dans son livre Dieu de justice ou de miséricorde, réprouver ne signifie pas automatiquement damner. On admet qu’il puisse y avoir des êtres qui n’aille ni au paradis ni en enfer. Ainsi en 1911 on trouve dans le Dictionnaire de théologie catholique l’affirmation « tout en admettant l’opinion du plus grand nombre des non-élus, on peut légitimement admettre celle du petit nombre des damnés ».
Qu’est-ce exactement que les limbes ? Le mot latin limbe signifie frange, périphérie, bordure. En théologie c’est ce lieu qui est au bord de l’enfer et où se trouvent tous ceux qui sans avoir mérité l’enfer n’ont pourtant pas accès au paradis. Elles ne sont pas un troisième état à mi-chemin entre les deux autres mais une frange de l’enfer. Pourtant elles sont encore conçues comme un lieu d’enviable suavité. Aux limbes on jouit d’un simple bonheur naturel, qui est à une distance infinie du bonheur surnaturel mais qui est tout de même un bonheur qui n’est pas rien. Leur félicité n’est pas la béatitude, elles sont donc damnées.
Valeur théologique
La question est alors que vaut l’hypothèse théologique des limbes ? Quel crédit accorder à cette construction théologique du Moyen-Âge ? On certes doit la respecter car ce sont de grands théologiens et des siècles de théologie qui ont proposé cette hypothèse, mais on ne voit pas bien aujourd’hui comment elle pourrait être compatible avec les affirmations du Concile Vatican II sur l’unicité de la vocation dernière de l’homme. Il n’y a qu’une seule vocation qui est surnaturelle. Soit on l’atteint sois on ne l’atteint pas. Mais que vient faire ici la vocation naturelle des limbes ? On peut difficilement admettre cette vocation de seconde zone hors grâce. La plupart des théologiens actuels repoussent cette hypothèse. Le 19 avril 2007, la commission théologique internationale a déclaré que les limbes reflètent « une vue indument restrictive du Salut et ne peuvent être considérées comme une vérité de foi ». Elle permet cependant de relativiser les affirmations de certains grands théologiens sur le petit nombre des élus.
IV/Nécessité de se tourner vers le Christ face à l’impossibilité humaine du Salut
Se tourner vers la miséricorde
Les évangiles apocryphes rapportent des paroles de Jésus qui n’appartiennent pas au canon. Parmi celles-ci, deux sont assez bien attestées : « Je vous choisirai un sur mille et deux sur dix mille » et « il y en a beaucoup qui se tiennent près de la porte, mais ce sont les solitaires qui entreront dans le lieu de noce ». Elles ne sont pas très rassurantes, même si elles sont bien dans le ton de celles de Jésus (Mt 22;14). Il effraie d’ailleurs tant les disciples que ceux-ci lui demandent d’ailleurs « mais alors qui donc peut être sauvé ? » ce à quoi Jésus répond « pour les hommes c’est impossible, mais non pas pour Dieu » (Mc 10;27). Cette réponse n’a rien d’évasive. Elle ne tranche pas la question du nombre, mais elle nous engage à tourner notre regard vers la magnanimité de Dieu. Il faut quitter le regard statistique pour avoir le regard théologique tourné vers le Dieu de miséricorde et espérer de lui seul son Salut. Dieu sauve ceux qui espèrent en Lui. Il ne faut pas mettre notre espérance dans les statistiques mais dans sa miséricorde.
Difficulté de l’entrée dans le Royaume
Il faut redonner à la question du Salut toute son ampleur : de la Création au Jugement Dernier, il y a un seul projet divin. Quel est-il ? D’après Saint Augustin, le décret de la rédemption des homes a été promulgué par le Créateur afin de remplacer les anges déchus dans la cité céleste. Le projet de Dieu est de constituer la Cité céleste. Les hommes seront admis pour compléter les rangs en quelque sorte. La fameuse maxime « il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus » conclut la parabole des ouvriers de la dernière heure. Or elle manifeste que tous reçoivent le même salaire. Jésus dit aussi que la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux. On peut mettre ces deux phrases en regards. Il y beaucoup d’appelés : la moisson est abondante. Il y a peu d’élus, peu d’ouvriers. Les élus sont donc aussi là pour transmettre la bonne nouvelle du Salut à la multitude des appelés.
La question est alors : pourquoi Jésus déclare-t-elle étroite la porte du Salut ? Pourquoi le chemin qui mène à la damnation est-il si large et le chemin du Salut si étroit ? En fait il ne peut en être autrement. En effet la vérité est moins nombreuse que l’erreur. Dire une vérité c’est exclure de multiples erreurs. Donc la porte étroite. Jésus est la vérité. Parmi les milliards d’hommes qui ont vécu sur Terre il n’y en a qu’Un qui soit le Chemin. On doit donc s’efforcer de rentrer par la porte étroite de l’incarnation du Seigneur. Nous devons tous passer par Lui.
V/Salut individuel
Le cas Judas
Et Judas ? Est-il sauvé ? Est apparu ces dernières années une certaine tendance à innocenter Judas, à le plaindre, à émousser sa responsabilité, à lui trouver des excuses. Pourtant l’Ecriture est catégorique : Judas est bien coupable (Jn 17;12). Les Apôtres d’ailleurs n’ont pas cherché un successeur mais un remplaçant à Judas. N’y a-t-il pas quelque chose d’étrange à vouloir propulser au paradis celui que l’Evangile appelle un démon (Jn 6;70) ? En disant cela, on ne spécule pas sur le sort éternel de Judas, mais on ne se dispense pas de trembler. De nombreux auteurs n’hésitent pas à affirmer la damnation de Judas. Si on lit honnêtement l’Ecriture c’est bien ce qui ressort. L’enseignement de Jésus sur l’enfer n’est pas donné à tout venant mais seulement aux Apôtres. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que c’est l’un des tout proches, l’un des amis de Jésus qui le livre : Jésus n’est pas un gourou qui fanatise ses troupes ou qui les hypnotise. l'Église ne sera jamais une secte dont on ne peut sortir : il est possible de quitter l’Arche de Noé. Mais il ne faudra pas s’étonner de courir à sa perte : elle accepte le risque de la liberté, le risque d’avoir dans ses propres rangs des traitres et des renégats. Le mystère s’épaissit encore quant au sort éternel de Judas si l’on tient compte que selon l’Evangile il fut pris de remords. Il rapporta l’argent, confesse sa faute et se suicide (Mt 27;3-5). Que signifie ce remord de Judas, qui n’est pas repentir ? On remarquera déjà que Jésus dans la parabole du fils prodigue semble se contenter d’un simple remord, remord gastrique qui plus est ! Le remord de Judas est-il suffisant ? Seul Dieu le sait. « Il ne nous appartient pas de mesurer son geste en nous substituant à Dieu infiniment miséricordieux et juste. » (Benoit XVI)
Mon cas personnel : incertitude du sort
Et moi alors ? Est-ce que j’y serai ? l'Église a bien sûr toujours refusé de statuer à la fois sur le nombre et mais aussi sur l’identité des damnés. Elle ne fait que rappeler qu’il y a un paradis et un enfer. Il nous suffit de savoir qu’il y a un bonheur qui nous est ouvert et une damnation qui est possible. C’est pourquoi nous prions Dieu et travaillons à notre Salut « avec crainte et tremblement » (Philippiens). La vraie question de l’Enfer nous concerne nous : ie suis-je dans les dispositions pour accueillir la miséricorde de Dieu et ainsi échapper à la damnation ? Notre Salut personnel n’est pas assuré ! On ne peut pas se contenter d’envoyer Hitler et Judas en enfer puis de se dire qu’on est saint ! Rien ne peut réduire l’incertaine alternative sur le sort final des êtres humains. Personne, sauf révélation spéciale ne peut avoir la certitude d’être du nombre des élus. Il faut persévérer jusqu’à la fin dans l’état de grâce. Or nul ne peut savoir s’il y est ! A plus forte raison on ne peut savoir s’il y persévérera. « Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre, si j’y suis, Dieu veuille m’y garder. » (Sainte Jeanne d’Arc) Saint Thomas d’Aquin donnait un certain nombre de signe pour une probabilité d’état de grâce, comme l’attrait joyeux pour les choses de Dieu, un gout pour les réalités spirituelles, mais aucune certitude n’en ressort. On peut donc encore moins savoir si l’on persévèrera jusqu’au bout dans la grâce. l'Église enseigne que la persévérance finale est un don spécial de Dieu à demander dans la prière. « C’est par votre persévérance que vous sauverez vos vies. » (Mt 24;13) Nous ne savons donc rien sur notre sort éternel.
Indices
Il y a cependant certains indices qui sans fournir de certitude permettent de supposer avec une bonne probabilité. Il y a des symptômes d’un bon état général. Il y a comme des signes de prédestination. Les pères de l'Église : Saint Jean Chrysostome, Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand en ont invoqué quelques-uns. Ils énumèrent : une bonne vie, le témoignage d’une conscience pure, le gout de la parole de Dieu, la miséricorde à l’égard de Dieu, l’amour des ennemis, l’humilité et surtout la dévotion à la Vierge Marie. Mais évidemment ces signes ne doivent pas nourrir en nous de présomption. Ils n’effacent pas le péché mais nous fait admirer la puissance de l’amour de Dieu. On ne cultive pas la certitude de notre Salut mais la certitude de l’amour de Dieu. La confiance en Dieu invite à une prière incessante comme la liturgie de l'Église nous en donne l’exemple dans la liturgie quotidienne de la messe : « assure Toi-même la tranquillité de notre vie, arrache nous à la damnation et reçoit nous parmi tes élus ».
VI/Salut du monde matériel
Introduction
Nous allons maintenant nous poser une question qui est loin d’être anecdotique, celle du Salut du monde animal et matériel, car l’évocation de l’économie générale de la création invite à comprendre non seulement quantitativement mais aussi qualitativement la question qui est sauvé ? Ce n’est pas simplement : combien seront sauvé ? Mais : qu’est-ce qui de l’homme sera sauvé ? Est-ce notre âme ? Notre esprit ? Notre corps ? Si nous sommes au Ciel comme des anges, y aura-t-il un Salut pour notre corps ? Est-ce l’homme qui est sauvé ou bien une partie de l’homme ? Et qu’en est-il du Salut du monde matériel extérieur à l’homme : les pierres, les animaux, les astres, etc… Ces questions sont loin d’être anodines.
Salut du monde animal
Certes l’Ecriture ne nous renseigne guère sur le sort éternel des animaux. Pourtant elle parle d’une alliance que Dieu conclura au dernier jour avec toutes les bêtes (Osée 2;20). Elle présente le Salut comme l’avènement d’une terre nouvelle et de cieux nouveaux (2 Pi 3;13). Elle laisse entrevoir une création réconciliée où le loup habitera avec l’agneau, la panthère se couchera avec le chevreau, le petit enfant jouera sur le lit du cobra… (Is 11;6-8) « Tu sauves Seigneur l’homme et les bêtes ajoute le Psaume 36 au verset 7. Dans le Déluge, l’Arche du Salut recueille toutes les races des animaux, purs et impurs ! L’arc-en-ciel est l’expression de l’alliance conclue avec les hommes mais aussi avec tous les êtres animés (Gn 9;10). Nous ne pouvons guère en dire d’avantage. La perspective d’une Création laisse entrevoir une rédemption qui s’élance au-delà du monde spirituel vers le monde matériel. Comment pourrait-il en être autrement, car le Verbe est pour tous ! La geste de Saint François d’Assise maintient vive cette conscience d’une fraternité avec tout le créé : frère loup, sœur eau,… Nous avons tous le même Père. Selon l’expression de Saint Paul, « c’est toute la Création qui gémit en travail d’enfantement » (Rm 8;22). L’Evangile de Saint Marc se termine sur un encouragement à annoncer l’évangile « à toute la Création » ! Il y a une sorte de parenté spirituelle.
Dire cela ce n’est pas tomber dans une mode écolo. Nombre de nos contemporains s’assignent la tâche de sauver la planète mais ne voient pas la difficulté de supprimer des êtres humains, soit très jeunes soit très vieux. Il y a là une terrible aberration. On a raison de dénoncer cette perversion des valeurs. Même le pollueur le plus endurci est d’une dignité infiniment supérieure aux vingt millions d’animaux domestiques que compte la France, soyons bien clair là-dessus.
Qu’est-ce qui de l’homme sera sauvé ?
L’homme tout entier est sauvé. Le Salut chrétien est essentiellement un accomplissement. Il s’agit de mener toute chose à sa perfection. « Lorsqu’un être atteint ce pour quoi il est fait on dit qu’il est sauvé, quand il ne l’atteint pas on dit qu’il est perdu » (Saint Thomas d’Aquin). Il ne s’agit pas d’être sauvé d’une nature mauvaise, mais de mener la nature reçue vers sa fin. L’homme n’a pas à être délivré de lui-même mais au contraire à devenir lui-même ! Le Salut ne saurait être qu’une hominisation, une sur-humanisation par la grâce. Cela passe par l’éradication du péché, car il ne fait pas partie de la nature humaine. Il déshumanise. C’est pourquoi du Christ seul on peut dire « ecce homo », car il est sans péché.
Le Fils de Dieu est venu sauver l’homme tout entier, corps et âme. C’est ainsi que Saint Augustin interprète Jean 12;32 : « J’attirerai tout à moi ». Il ne peut vouloir dire tous car tous ne sont pas sauvés (il y a au moins les démons), mais certainement l’intégralité de la nature humaine, esprit, âme et corps. Jésus attire tout l’homme y compris le corps. Que serait d’ailleurs un Salut sans le corps, ce corps qui est tant moi-même… Le Salut chrétien est aux antipodes du nirvana bouddhiste. Il ne s’agit pas d’échapper à la corporalité. Nous professons d’ailleurs la résurrection de la chair. Comment a-t-il pu s’insinuer dans l’esprit de tant de nos contemporains que le christianisme professait un mépris du corps ? Comment la religion de l’incarnation pourrait-elle mésestimer cette chair que le Fils de Dieu n’a pas refusé d’assumer ? l'Église est toujours restée loin de toute conception du corps prison. Nous professons qu’à la fin des fins, les saints retrouveront leur corps dans la splendeur de Dieu. « Nous attendons le jour le Seigneur rendra nos pauvres corps semblables à son corps glorieux. » (Philippiens 3;21) Car le Sauveur lui-même a pris un vrai corps. Il a pris une nature humaine complète.
Ici encore la christologie découle de la sotériologie. Le dogme est remonté du Salut aux conditions du Salut. La question est en fait : qui le Christ doit-il être pour que nous soyons sauvés ? Que faut-il affirmer du Christ pour qu’il soit le sauveur de tout l’homme. La solution est à trouver dans le célèbre adage patristique : « tout ce qui est assumé est sauvé ». Nous avions vu comment l'Église avait affirmé face aux Ariens que Jésus était vraiment Dieu car sans cela il ne nous sauvait pas. Une autre hérésie a eu cours dès le premier siècle de notre ère, celles des docets. Ils affirment que Dieu n’a fait que prendre apparence humaine, une sorte de déguisement. Saint Jean s’élève contre ces hérétiques avec véhémence (1 Jn 4;2-3). Si Jésus n’est pas vraiment homme, il ne sauve pas l’homme. Le raisonnement est similaire contre les monophysites. Ils prétendent que Dieu n’a qu’une seule nature : divine. L’humanité serait absorbée dans la divinité du Christ, de sorte qu’il n’est pas vraiment homme. Cette doctrine erronée compromet le dogme du Salut, car seul ce qui est assumé par le Fils de Dieu peut être sauvé. Le syllogisme de l'Église est alors tout simple : seul ce qui est assumé est sauvé, or l’homme tout entier est sauvé, donc Jésus est homme. Parmi les hérésies des premiers siècles, il y a une hérétique bien connu qui s’appelle Apollinaire de l’Aodyssé (IVème siècle). Il prétend que le Fils de Dieu a simplement pris un corps humain, sans prendre d’âme humaine. Le Verbe aurait pris la place de l’âme. Il assumerait donc seulement une part de notre humanité. C’est pourquoi il parlait de l’encharnement du Verbe. Contre lui, les écrivains orthodoxes réagissent, notamment Saint Grégoire de Nazianze : « L’Ecriture déclare de toute évidence que le Fils de Dieu parfaitement Dieu quant à lui a pris un homme parfait, c’est-à-dire possédant non seulement un corps mais aussi une âme. Car puisque du fait du péché c’est l’homme tout entier qui a encouru la sentence de mort en son corps et en son âme, il était nécessaire que le Seigneur les aient pris tous deux afin de sauver l’un et l’autre. » Encore une fois seul ce qui assumé est sauvé : "quod non assumptum non sanatum ».
Saint Irénée explique déjà au VIème siècle que Jésus a sanctifié tous les états et moments de la vie humaine par sa propre vie : l’enfance, la croissance, le travail, les noces,… Si le bât blesse par certains aspects, l’idée est néanmoins très belle. Il va dans le sens d’une prise en compte salvifique de toute la vie du Christ. Le Salut n’est pas tout entier enfermé dans la Passion : c’est sa vie dans sa totalité qui réalise notre salut. Elle réalise « l’accoutumance mutuelle » (Saint Irénée) entre Dieu et l’homme. Saint Irénée affirme que Dieu a tout récapitulé en Christ, ie rassemblé sous un seul chef. Le Concile de Calcédoine (451) a reconnu Jésus est pleinement homme, pleinement Dieu sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation. Le pape Saint Léon le Grand explique la portée sotériologique de cette affirmation : « Le même Christ est à la fois le fils unique de Dieu et le fils de l’homme car l’un sans l’autre ne pouvaient servir au Salut, et le péril était aussi grand de croire le Seigneur ou Dieu seulement ou homme seulement. Dans cette union de la créature et du Créateur rien ne manqua. » On peut remarquer que tout le développement initial de la théologie dans la christologie avait comme question centrale le Salut : qui Jésus doit-il être pour nous sauver ? La christologie progresse par la sotériologie.
Au VIIème siècle une nouvelle hérésie se fait jour : celle du monothélisme, qui affirme que Jésus n’a qu’une seule volonté, divine. Or la foi de l'Église tranche pour affirmer que Jésus a bien une volonté divine et une volonté humaine qui sont certes en parfaite communion mais sont distinctes. En effet, si Jésus n’a pas assumé une volonté humaine, alors elle n’est pas sauvée ! Or c’est la volonté qui est responsable du péché, et c’est elle qui doit nous permettre d’arriver au Salut. Il est donc indispensable qu’elle aussi soit sauvée.
VII/« Hors de l'Église point de Salut »
Introduction
Le Salut doit être communiqué à tous. La rédemption subjective doit dispenser les fruits de la rédemption objective. Or l'Église est chargée de distribuer les trésors du Salut. Elle le commence dès le jour de la Pentecôte : Actes 2;47. l'Église se constitue comme la communauté des sauvés. Au sein d’un monde en perdition elle est le rassemblement de tous ceux qui trouvent le Salut dans l’invocation du nom de Jésus. Dès lors l’axiome « Hors de l'Église point de Salut » est une tautologie, une lapalissade. Comment se fait-il qu’elle fasse couler autant d’encre et pose autant de difficultés ? C’est qu’on a perdu le sens de ce qu’est l'Église. Elle n’a pas d’autre sens que celui de communauté des sauvés. Mais est-ce vraiment le sens exact et unique qu’il faut donner à cet axiome. Il faut donc remonter à son origine, étudier son histoire et bien comprendre ce qu’on entend par « l'Église ».
Histoire de la formule
On attribue l’origine à Saint Cyprien, évêque de Carthage mort martyr en 258. Le contexte est celui de la querelle baptismale. Nous sommes au IIIème siècle sous la persécution. Or quand il y a des persécutions, il y a évidemment de glorieux martyrs qui vont à la mort en chantant. Mais il y a aussi, on peut tout à fait le comprendre, des gens qui abjurent le Christ pour avoir la vie sauve. Ce sont des apostats, ou des lapsi (pluriel de lapsus). Ils n’ont pas eu le courage de confesser le Christ, mais ils demeurent de cœur chrétien. Ils demandent donc à rejoindre l'Église. La question se pose alors : les lapsi sont-ils réconciliables ? Peut-on admettre dans l'Église des gens qui ont renié le Christ ?
Le Concile de Carthage fait preuve d’une belle audace en déclarant que les lapsi peuvent être réintégrés dans l'Église, moyennant un temps notable de pénitence, suivi d’une imposition des mains de l’évêque. Le pape Corneille approuve cette décision. Ce sera désormais la discipline de l'Église. Mais il y avait à Rome un prêtre rigoriste du nom de Novatien qui ne l’entendait pas de cette oreille. Il fit sécession et créa sa propre Eglise ou il exclut tous ceux qui ont abjuré. Cette hérésie novatienne perdura. On continuait à y pratiquer la foi de l'Église, à y célébrer les sacrements. D’où une nouvelle question : que vaut le baptême conféré par les schismatiques ? En effet ils s’étaient eux-mêmes retranchés de l'Église. Les baptisés novatiens étaient-ils vraiment baptisés ou non ? Autrement dit peut-il y avoir de vrai baptême hors de l'Église ? La question se posa très concrètement lorsque des novatiens se convertirent. En Afrique, Saint Cyprien évêque de Carthage répond qu’ « il faut baptiser ceux qui viennent du schisme, car le prétendu baptême du schisme donne plutôt des enfants au démon qu’à Dieu ». Problème à Rome on fait le contraire, en considérant le baptême valide pourvu que la forme soit respectée, ie un baptême avec de l’eau, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Le pape Etienne entre donc en conflit avec Cyprien de Carthage. Ce dernier s’en tenait à un axiome de Tertullien « nemo dat quo non habet » (personne ne donne ce qu’il n’a pas). Les hérétiques n’ont pas l’Esprit Saint, ils ne peuvent donc le donner. Le désaccord cesse très vite, par le martyr… Cyprien et Etienne vont tous deux mourir martyrs en 257 et 258. C’est dans ce contexte mêlé de persécutions et de polémiques internes que Cyprien l’Africain pose l’axiome « hors de l'Église point de Salut ».
Explication
Cette contextualisation permet de comprendre que cet axiome ne concerne pas les païens. Il est ad intra : il concerne les chrétiens. Cette formule n’est pas le fruit orgueilleux d’une chrétienté dominatrice. Elle provient d’une petite Eglise humiliée et en proie à la persécution. l'Église prétend ainsi retenir ceux qui seraient tentés de quitter le giron maternel. L’axiome s’adresse donc aux membres de l'Église. Le Salut qui est compromis hors de l'Église est celui de ceux qui s’en coupe sciemment.
Suite de la question
Nous en venons à Saint Augustin. Qu’en est-il de ceux qui ne se sont pas formellement coupés de l'Église mais qui sont nés dans le schisme. Quel est la valeur du baptême qu’ils ont reçu ? Saint Cyprien disait que la valeur du baptême reçu dans l’hérésie est nulle. La pensée de l'Église progresse sur ce sujet grâce à un autre Africain. Celui-ci est en bute à une autre hérésie, celle des donatistes. Les partisans de Dona poussant à l’extrême les principes de Saint Cyprien proclamaient nul non seulement le baptême des hérétiques mais même le baptême donné par un prêtre pêcheur. Ils partaient du même axiome de Tertullien, affirmant que le prêtre pêcheur ne possède pas la grâce ou l’Esprit Saint. Cette question est cruciale, car si les donatistes ont raison, alors la valeur des sacrements dépend de la qualité ou de la sainteté du ministre.
Pour sortir de cette difficulté, Saint Augustin rappelle que même des hommes extérieurs au groupe de disciples du Christ chassaient les démons en son nom. A l’étonnement des disciples, il répond « Qui n’est pas contre nous est pour nous » (Marc 9;38). Le Seigneur peut se servir de n’importe quel ministre même extérieur à l'Église pour conférer la grâce. « Quand Pierre baptise c’est Jésus qui baptise, quand Juda baptise c’est Jésus qui baptise. » Le sacrement ne dépend nullement du ministre mais seulement du Christ qui agit par le ministre. « Que l’entonnoir soit d’or ou de cuivre, ce qui compte c’est la liqueur de la grâce qui coule dans l’entonnoir. » (Saint Curé d’Ars)
Pourtant il faut bien distinguer le sacrement et l’effet du sacrement. Ainsi dans les actes Simon le magicien reçoit le baptême (chapitre 8). Mais cela ne lui est d’aucun effet salutaire car il le reçoit dans un esprit de vénalité qui empêche le sacrement d’être fructueux. Ce n’est pas la qualité du ministre qui en cause, mais les dispositions de celui qui le reçoit. On peut recevoir validement le sacrement, mais pour sa perte. Un baptême valide n’est pas forcément fructueux, c’est la une distinction fondamentale.
Saint Augustin réconcilie donc Rome et Carthage. Avec Rome il affirme que l’on n’a pas à rebaptiser ceux qui l’ont déjà été car leur baptême est valide. Mais avec Carthage il maintient que le baptême reçu dans l’hérésie et le schisme est infructueux. On peut être baptisé hors de l'Église, mais l’on n’en reçoit pas les fruits. On peut recevoir des biens de l'Église hors d’elle… mais pas le Salut. « Il y en a beaucoup qui se croient dedans et en fait sont dehors et beaucoup qui se croient dehors et en fait sont dedans » dit Saint Augustin en parlant de l'Église.
On retiendra que dans toute cette histoire il n’est pas du tout question des païens. Cet axiome « hors de l'Église point de Salut » ne concerne que les chrétiens.
VIII/Salut des infidèles : définition de l'Église
Nouveau contexte
Lorsque le christianisme est devenu religion officielle et majoritaire, la question du Salut a commencé à se poser différemment. Au Moyen-Âge et à a fin de l’Antiquité on peut dire que tous ont été mis en mesure d’accueillir le message du Christ. La question est donc qu’advient-il de ceux qui n’y adhère pas ? Elle est soulevée dès le milieu du VIème siècle par Fulgance de Ruspe qui écrit que « non seulement tous les païens mais aussi tous les juifs, tous les hérétiques et les schismatiques qui finissent leur vie présente en dehors de l'Église catholique iront au feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. » Ce texte longtemps mis sous le patronage de Saint Augustin correspond à l’interprétation la plus rigoriste possible de l’axiome « hors de l'Église point de Salut ». Il ne vise plus seulement une faute subjective qui consisterait en un refus de l'Église mais une situation objective. Quelques soient les raisons pour lesquelles on est en dehors de l'Église, on est voué à la géhenne. Si on n’est pas dans l’Arche, c’est fichu.
Au Moyen-Âge, on n’est plus au stade de la chrétienté infantile, mais d’une Eglise institutionnalisée, établie, qui se dispute dans des conflits politico-religieux. Evidemment l’axiome prend des connotations nouvelles. Le pape Innocent III en 1208 et le quatrième Concile du Latran en 1215 portent une affirmation forte : nous croyons en une seule Eglise, non celle des hérétiques, mais ma Sainte Eglise Romaine, Catholique et apostolique en dehors de laquelle nous croyons que personne n’est sauvé. Certes ces déclarations ont pour contexte les hérésies, notamment albigeoises et cathares. Une étape décisive est franchie par Boniface VIII un siècle plus tard dans sa célèbre bulle « Unam Sanctam », où le pape avance contre cet hérétique de Philippe le Bel la théorie des deux glaives spirituel et temporel. « La foi nous oblige instamment à croire et à tenir : une seule sainte Eglise catholique et en même temps apostolique hors de laquelle il n’y a pas de Salut ni de rémission des péchés. » L’image de l’Arche de Noé est très expressive. Elle est déjà prise comme exemple de notre Salut en 1 Pierre 3;20. Or il est clair que ce ne sont pas seulement ceux qui sortent de l’Arche qui meurent, mais tous ceux qui n’y sont pas. Dans les Evangiles, l’allégorie de la vigne ne laisse guère penser à un Salut possible des Infidèles : « Hors de moi vous ne pouvez rien faire ». Certes il n’y a pas d’autre nom que Jésus par lequel nous puissions être sauvés. Hors du Christ point de Salut. Tous ceux qui sont sauvés le sont par le Christ. Mais dans le cadre de la vigne, il s’agit clairement d’être greffé à la vigne. Or cette vigne c’est l'Église du Christ. L’axiome apparait comme un simple corollaire de la certitude fondamentale « Hors du Christ point de Salut ». Voici ce qu’affirme le Catéchismes de l'Église Catholique au numéro 846 : « Formulée de façon positive, l’axiome signifie que tout salut vient du Christ tête par l'Église qui est son corps ». Alors comment être sauvé sans être membre du corps du Christ ? Qu’en est-il du Salut des foules innombrables des païens ?
Durant des siècles cette question essentielle restera sans réponse claire. Jusqu’au XVème l’image d’une Eglise solidement implantée, que nul ne peut ignorer prévaut. On vivait dans la conviction que l’Evangile avait été annoncé partout, à la quasi-totalité des hommes et que tout le monde avait été mis en situation de l’entendre. C’est ce que dit Ratzinger « L’impression donnée par ce qu’on savait du monde est que tout homme qui voulait être chrétien pouvait l’être et l’était. Seul un endurcissement coupable pouvait retenir d’entrer dans l'Église. » Mais voici que la découverte des nouveaux mondes induit une remise en cause de cette conception. L’image que l’on a du monde change radicalement. La question vaut désormais pour des foules innombrables d’indigènes. Les découvertes induisent une véritable angoisse du salut des infidèles. Les théologiens de l’époque échafaudent alors toute une série d’hypothèses plus ou moins généreuses.
Distinction entre le corps et l’âme de l'Église
Saint Robert tente alors une distinction entre le corps de l'Église (le corps des croyants ayant une foi explicite guidé par le pape) et l’âme de l'Église (constituée par les dons du Saint Esprit sous l’influence desquels peuvent se trouver des hommes n’ayant qu’une fois implicite). On distingue ceux qui appartiennent réellement et « in voto ». Nous reviendrons sur cette distinction fondamentale.
Toujours est-il qu’avec les nouveaux moyens de transport et de communication, on se rend compte qu’on ne peut se contenter d’une théologie qui vaille que vaille destine à l’enfer la plus grande partie de l’humanité. Comment le sort éternel d’un africain, d’un indien ou d’un chinois pourrait-il se jouer à la manière dont il se positionne par rapport à un juif de Nazareth né des siècles avant lui dans un pays dont il ignore tout, et porteur d’un message étranger à sa culture ? On comprend vite qu’on ne peut exiger une foi explicite en Jésus. Et d’ailleurs, l'Église n’a jamais rien affirmé de tel. Dès les premiers siècles, elle répond à ceux qui accusaient le Crist d’être venu bien tard que les multitudes qui l’avaient précédé pouvaient être sauvées, mais le seraient par le Christ. Le cas de ceux qui ignore tout du Christ par une ignorance invincible est comparable au cas de celui qui précède le Christ. La nécessité du baptême pour le Salut ne vaut qu’après la promulgation de l’Evangile, à la fois dans l’espace et dans le temps.
Il faut évidemment éviter de tomber dans la tentation de dire qu’il y a le Salut par le Christ pour ceux qui sont chrétiens et d’autres voies de Salut pour les autres, chacun dans sa religion puisqu’après tout l’Esprit Saint souffle où Il veut. Il n’y a pas deux économies du Salut. Ce n’est pas le Christ pour les chrétiens et l’Esprit Saint se débrouille pour les autres. On ne peut opposer la Trinité en elle-même. Mais ce n’est pas suffisant de dire cela, il faut apporter une réponse précise à la question du Salut des infidèles. l'Église a d’ailleurs un peu tardé à le faire…
Mission et ignorance invincible
Au XIXème siècle l'Église doit faire face à plusieurs évolutions : d’une part la montée dans l’indifférentisme dans les pays de vieille chrétienté et d’autre part l’expansion missionnaire liée au colonialisme. Dans ce contexte les vieilles formules retrouvent leur destination originelle. Contre l’indifférentisme religieux on peut rappeler « hors de l'Église point de Salut ». Mais dans les pays de colonie, il devient un moteur pour pousser les missionnaires à partir évangéliser. Ce mouvement missionnaire extraordinaire (en particulier en France d’où vient un missionnaire sur deux) n’a pas été sans un certain nombre d’abus mais si on était mu par cet axiome, on pouvait être tenté d’interpréter de manière étroite cette parole du Christ : « forcez les à entrer pour que ma maison soit pleine » (Luc 14;23). C’étaient là des abus et des excès puisque la foi suppose l’accord libre de la volonté. Pourtant on ne peut pas simplement condamner l’œuvre admirable de tous ces missionnaires portés par un zèle extraordinaire pour l’évangélisation qui demeure la charge première de tout chrétien.
Au lendemain de la proclamation du dogme de l’Immaculé Conception, Bienheureux Pie IX établit une distinction entre la nécessité objective de l'Église pour le Salut et la culpabilité ou l’innocence objective de ceux qui sont hors de l'Église. On parle alors d’ignorance invincible. Personne ne peut être sauvé en dehors de l'Église, d’autre part ceux qui n’appartiennent pas à l'Église sans faute de leur part ne sauraient être condamnés. On ne peut guère aller plus loin ! Pourtant les théologiens essayèrent de préciser la pensée de l'Église. Rien n’empêche de donner à cet axiome un forme positive et de dire en s’adressant à tout homme de bonne volonté non pas hors de l'Église vous êtes damnés, mais c’est par l'Église que vous serez sauvé. On ne peut conclure de manière péremptoire à la damnation de ceux qui ne connaissent pas l'Église.
Pourtant le père Feeney, jésuite américain n’hésita pas à soutenir la thèse extrémiste disant que tous ceux qui sont hors de l'Église seront damnés. Le Magistère dû répondre au Père Feenay et le condamner, expliquant que pour être sauvé, il n’est pas nécessaire d’être incorporé à l'Église par un vœu explicite, ce peut être un souhait ou un désir implicite. Il est également fautif de dire que tous ceux qui sont hors de l'Église sont damnés que d’affirmer que l’on peut être sauvé hors de l'Église. Tout réside dans ce « vœu de l'Église » qui doit être très réel bien que ténu et caché.
Le vœu implicite
Selon la théologie traditionnelle, celui qui se présente au sacrement de baptême ou de pénitence dans un esprit de contrition parfaite obtient déjà avant la réception du sacrement le fruit du sacrement. Toutefois la contrition parfaite inclus le désir de recevoir au plus vite le sacrement. Analogiquement, on peut obtenir le Salut même si l’on n’appartient pas encore explicitement à l'Église mais non sans un lien avec elle. Ce qui est en question est donc le lien de chaque homme avec l'Église. Le Concile Vatican II s’assigna comme tâche de mieux définir l'Église dans sa nature, sa structure et sa mission. Lumen Gentium n’entend pas spéculer sur qui est membre ou non, mais situer tous les hommes dans leur degré d’appartenance et d’ordination à l'Église. Il n’est plus question du vœu implicite des uns et des autres, mais de la relation de chaque communauté religieuse avec l'Église. La notion de vœu de l'Église est très complexe. Quid des protestants ? Ils n’ont aucune envie d’entrer dans l'Église. C’est tout de même embêtant d’assimiler les autres chrétiens à des païens. Le Concile commence par rappeler avec force que l'Église est nécessaire au Salut (cf n.14). Il faut non seulement être dans l'Église de corps, mais aussi de cœur par la foi, l’espérance et la charité. Puis il ajoute que ceux qui sont victime d’une ignorance invincible et qui suivent avec droiture leur conscience avec l’aide de la grâce divine peuvent aussi être sauvés. Sont inclus tous ceux qui « ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu ».
Si on en revient à l’Ecriture, comment interpréter l’Evangile du Jugement dernier ou les brebis (Mt 25) ne semblent même pas avoir connu le Christ ! En effet ce qui tient lieu de loi à ceux qui ne connaissent par le Christ c’est leur conscience. Par conséquent, on notera que nul ne vit sans loi, puisque chacun possède une conscience en laquelle la loi est inscrite. Nul n’est laissé dans une totale ignorance, car chacun a au moins connaissance de la création, qui est le premier acte de Salut. Dieu s’y manifeste à travers son œuvre. Il met dans le cœur de chaque homme à son image la conscience qui est elle aussi don de Dieu. Ainsi l’histoire du Salut connait trois phases : avant la loi (païens, conscience), sous la loi (juifs, Thora), sous la grâce (chrétiens, loi nouvelle de l’Esprit Saint).
Synthèse personnelle
I/Tous ne seront pas sauvés
1/L’hérésie de l’apocatastase : Tentation très présente actuellement, cette hérésie d’Origène fut condamnée par le Concile de Constantinople en 543.Elle consistait à dire qu’aux fins dernières, tous seraient accueillis au paradis par la miséricorde divine. Or l'Église maintient qu’il n’y a pas de « paradis pour tous » et de réconciliation finale de Satan et de Dieu.
2/Salut des anges : il est déjà assuré que les anges déchus ne seront pas sauvés, puisqu’après la chute leur choix est irrévocable, de même que celui de l’homme une fois qu’il est mort. Ce n’est pas une déficience de la miséricorde divine : leur péché est par nature irrémissible.
3/Salut des hommes : Avant toute chose, notons que l'Église refuse de se prononcer sur la damnation d’individus en particuliers. En revanche elle s’attache à tenir ensemble deux principes : Dieu veut le Salut de tous les hommes, et il n’est pas certain que tous les hommes soient sauvés. (« Dieu est le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants. » - 1 Timothée 4;10) On trouve de nombreuses expressions du premier principe : Jésus assume la nature humaine pour l’ensemble de l’Humanité, sa Croix est pôle d’attraction universel, « le sang versé pour la multitude »,… Ses mérites ont une valeur infinie capable de tous nous sauver, « et même d’autres mondes s’il en existe » (Saint Augustin). Pourtant (second principe), on n’a aucune garantie sur le Salut de tous les hommes. Tout en étant brulants de charité, les pères de l'Église ont enseigné la doctrine du petit nombre des élus.
II/Quid du nombre des élus
1/Combien les élus seront-ils ? Si Dieu connait certainement le nombre des élus, il est pour nous inutile de nous poser la question. Le voyant de l’Apocalypse (Ap 7;9) parle « d’une foule que nul ne peut dénombrer », non seulement parce qu’elle est quantitativement très importante (impossible), mais aussi parce qu’en droit nous n’avons pas à dénombrer (interdit).
2/Ce que disent l’Ecriture et la Tradition : Jésus ne cache pas que l’accès au Royaume est extrêmement difficile et que nombreux sont ceux qui échoueront (Lc 12;23 – Mt 7;13-14). Dans la tradition, tous les grands saints de Saint Thomas d’Aquin à Saint Vincent de Paul en passant par Saint Ignace de Loyola enseignent la doctrine du plus petit nombre des élus.
III/Les limbes
1/Définition : Les limbes (de périphérie ou frange en latin) sont un lieu ou se trouvent les âmes qui sans faire partie des élus (paradis) n’ont pas mérité l’enfer. Elles y jouissent d’une félicitée purement naturelle dans l’accomplissement humain. Ainsi en 1911 on trouve dans le Dictionnaire de théologie catholique l’affirmation « tout en admettant l’opinion du plus grand nombre des non-élus, on peut légitimement admettre celle du petit nombre des damnés ».
2/Valeur théologique : Cette hypothèse théologique est maintenant réfutée comme « une vue indument restrictive du Salut et ne peuvent être considérées comme une vérité de foi » (Commission Théologique Internationale, 2007). En effet la vocation de l’homme ne peut être que surnaturelle. Soit on l’atteint soit on ne l’atteint pas, sans entre deux.
IV/Nécessité de se tourner vers le Christ face à l’impossibilité du Salut humain
1/Se tourner vers la miséricorde : Jésus lui-même nous invite en fait à quitter la question du chiffre pour nous tourner simplement vers la miséricorde de Dieu. Dieu sauve ceux qui espèrent en lui. En effet, « pour les hommes c’est impossible, mais non pas pour Dieu » (Mc 10;27).
2/Difficulté de l’entrée dans le Royaume : Pourquoi Jésus insiste-t-il temps sur la difficulté de l’accès au Royaume ? C’est parce que le chemin ne peut pas passer que par lui et par lui seul. Alors qu’il y a une multitude de façons de se tromper, il n’y a qu’un seul chemin pour entrer au Royaume : Lui.
V/Salut individuel
1/Le cas Judas : Judas est bien coupable, il n’y a absolument aucun doute là-dessus (Jn 17;12). L’Ecriture parle même de lui comme d’un démon (Jn 6;70). Cependant son remords final laisse la porte ouverte. Quoi qu’il en soit « il ne nous appartient pas de mesurer son geste en nous substituant à Dieu infiniment miséricordieux et juste » (Benoit XVI). On peut cependant noter que Jésus est dénoncé par l’un de ses amis : ce n’est donc pas un gourou qui fanatise les foules. Il laisse sa pleine liberté à chacun.
2/Mon cas personnel : incertitude du sort : Nous ne pouvons avoir aucune certitude quant à notre propre salut et l'Église se refuse à se prononcer sur des cas individuels. Rien ne peut réduire cette incertitude qui persistera jusqu’à notre mort. En effet il faut non seulement se trouver dans un état de grâce mais y persévérer. Voilà pourquoi nous devons travailler à notre salut « avec crainte et tremblement » (Philippiens).
3/Indices : Les pères de l'Église déclinent une série d’indices d’un état de grâce et de Salut : une bonne vie, le témoignage d’une conscience pure, le gout de la parole de Dieu, la miséricorde à l’égard de Dieu, l’amour des ennemis, l’humilité et surtout la dévotion à la Vierge Marie. Ces éléments ne nous donnent pas de certitudes, ne nous assurent pas de notre salut mais doivent nous assurer de la grandeur de l’amour de Dieu.
VI/Salut du monde matériel
1/Salut du monde animal : Sans nous donner beaucoup de détails, l’Ecriture en nous parlant d’une création nouvelle (2 Pi 3;13) nous laisse entrevoir un certain salut du monde animal (Is 11;6-8). Le Salut s’étend donc au monde matériel.
2/Qu’est-ce qui de l’homme sera sauvé ? C’est l’homme tout entier qui est sauvé. En effet le Salut chrétien est essentiellement un accomplissement : il s’agit de mener toute chose à sa perfection. « Lorsqu’un être atteint ce pour quoi il est fait on dit qu’il est sauvé, quand il ne l’atteint pas on dit qu’il est perdu » (Saint Thomas d’Aquin). Il ne s’agit pas d’être sauvé d’une nature mauvaise, mais de mener la nature reçue vers sa fin. L’homme n’a pas à être délivré de lui-même mais au contraire à devenir lui-même ! Le Salut ne saurait être qu’une hominisation, une sur-humanisation par la grâce.
Ainsi le Fils de Dieu est venu sauver l’homme tout entier, corps et âme. Ainsi le corps aussi est sauvé, il ne s’agit pas de s’en échapper. Nous professons d’ailleurs la résurrection de la chair. Nous sommes la religion de l’incarnation ! « Nous attendons le jour le Seigneur rendra nos pauvres corps semblables à son corps glorieux. » (Philippiens 3;21)
La question est qui le Christ doit-il être pour que nous soyons sauvés ? La réponse est dans l’adage patristique « tout ce qui est assumé est sauvé » (« quod non assumptum non sanatum »). Ainsi l'Église répond aux docets qui affirment que Jésus ne fait que prendre apparence humaine qu’il est nécessaire que Jésus soit homme pour sauver l’homme (1 Jn 4;2-3). On peut aussi penser à l’hérésie monophysiciste, monothéliste ou d’Apollinaire de Laodicée. Jésus a sanctifié tous les aspects de la vie humaine par sa propre vie.
VII/ « Hors de l'Église point de Salut »
1/Introduction : On remarquera simplement qu’à partir du moment où l'Église est le corps de ceux qui sont sauvés, la formule est une lapalissade…
2/Histoire de la formule : Elle est due à Saint Cyprien l’Africain, évêque de Carthage mort martyr en 258. Une querelle pose la question de la réintégration à l'Église de ceux qui ont abjuré. Le Concile de Carthage déclare qu’une telle chose est possible. Mais un prêtre rigoriste du nom de Novatien s’élève contre cette décision est fait sécession. Nouvelle question : que vaut le baptême conféré par les schismatiques ? Saint Cyprien répond qu’il faut les baptiser à nouveau, car « nemo dat quo non habet » (personne ne donne ce qu’il n’a pas). Le pape Etienne prend la décision Corneille. Ils meurent cependant rapidement martyrs. Dans ce contexte, Saint Cyprien pose l’axiome.
3/Explication : Cette contextualisation permet de comprendre que cet axiome ne concerne pas les païens. Il est ad intra : il concerne les chrétiens. Cette formule n’est pas le fruit orgueilleux d’une chrétienté dominatrice. Elle provient d’une petite Eglise humiliée et en proie à la persécution. Le Salut qui est compromis hors de l'Église est celui de ceux qui s’en coupe sciemment.
4/Suite de la question : Saint Augustin rappelle que même des hommes extérieurs au groupe de disciples du Christ chassaient les démons en son nom. Le Seigneur peut se servir de n’importe quel ministre même extérieur à l'Église pour conférer la grâce. « Quand Pierre baptise c’est Jésus qui baptise, quand Juda baptise c’est Jésus qui baptise. » Le sacrement ne dépend nullement du ministre mais seulement du Christ qui agit par le ministre. « Que l’entonnoir soit d’or ou de cuivre, ce qui compte c’est la liqueur de la grâce qui coule dans l’entonnoir. » (Saint Curé d’Ars)
Pourtant il faut bien distinguer le sacrement et l’effet du sacrement. Ainsi dans les actes Simon le magicien reçoit le baptême (chapitre 8), mais cela ne lui est d’aucun effet salutaire car il le reçoit dans un esprit de vénalité qui empêche le sacrement d’être fructueux. Ce n’est pas la qualité du ministre qui en cause, mais les dispositions de celui qui le reçoit. On peut recevoir validement le sacrement, mais pour sa propre perte. Un baptême valide n’est pas forcément fructueux, c’est là une distinction fondamentale.
VIII/Salut des infidèles : définition de l'Église
1/Nouveau contexte : Tant que l'Église était en plein développement, on pouvait se dire que tous seraient un jour mis en situation de connaître l’Evangile et d’y répondre. Dès lors tous ceux qui ne sont pas dans l'Église ne peuvent être sauvés. Au Moyen-Âge on pouvait raisonnablement envisager que tout être humain ait entendu parler du Christ et ait été mis en situation de choix. Mais les grandes découvertes viennent tout changer : on se rend compte que des millions de gens ont vécu dans la totale ignorance du Christ sans que cela soit de leur faute. Peut-on légitimement les envoyer en enfer sans autre forme de procès ? Comment le sort éternel d’un africain, d’un indien ou d’un chinois pourrait-il se jouer à la manière dont il se positionne par rapport à un juif de Nazareth né des siècles avant lui dans un pays dont il ignore tout, et porteur d’un message étranger à sa culture ?
2/Distinction entre le corps et l’âme de l'Église : Saint Robert tente alors une distinction entre le corps de l'Église (le corps des croyants ayant une foi explicite guidé par le pape) et l’âme de l'Église (constituée par les dons du Saint Esprit sous l’influence desquels peuvent se trouver des hommes. En fait La nécessité du baptême pour le Salut ne vaut qu’après la promulgation de l’Evangile, à la fois dans l’espace et dans le temps.
Il faut évidemment éviter de tomber dans la tentation de dire qu’il y a le Salut par le Christ pour ceux qui sont chrétiens et d’autres voies de Salut pour les autres, chacun dans sa religion puisqu’après tout l’Esprit Saint souffle où Il veut. Il n’y a pas deux économies du Salut.
3/Mission et ignorance invincible : Bienheureux Pie IX établit une distinction entre la nécessité objective de l'Église pour le Salut et la culpabilité ou l’innocence objective de ceux qui sont hors de l'Église. On parle alors d’ignorance invincible. Personne ne peut être sauvé en dehors de l'Église, d’autre part ceux qui n’appartiennent pas à l'Église sans faute de leur part ne sauraient être condamnés. On ne peut guère aller plus loin ! Rien n’empêche de donner à cet axiome un forme positive et de dire en s’adressant à tout homme de bonne volonté non pas hors de l'Église vous êtes damnés, mais c’est par l'Église que vous serez sauvé. Finalement pour être sauvé, il n’est pas nécessaire d’être incorporé à l'Église par un vœu explicite, ce peut être un souhait ou un désir implicite. Tout réside dans ce « vœu de l'Église » qui doit être très réel bien que ténu et caché.
4/Le vœu implicite : Les fruits de tout sacrement peuvent être obtenus par anticipation si le désir et la volonté du croyant sont déjà exprimés et fortifiés. Analogiquement, on peut obtenir le Salut même si l’on n’appartient pas encore explicitement à l'Église mais non sans un lien avec elle. Ce qui est en question est donc le lien de chaque homme avec l'Église. Le Concile Vatican I commence par rappeler avec force que l'Église est nécessaire au Salut (cf n.14). Il faut non seulement être dans l'Église de corps, mais aussi de cœur par la foi, l’espérance et la charité. Puis il ajoute que ceux qui sont victime d’une ignorance invincible et qui suivent avec droiture leur conscience avec l’aide de la grâce divine peuvent aussi être sauvés.
Si on en revient à l’Ecriture, comment interpréter l’Evangile du Jugement dernier ou les brebis (Mt 25) ne semblent même pas avoir connu le Christ ! En effet ce qui tient lieu de loi à ceux qui ne connaissent par le Christ c’est leur conscience. Par conséquent, on notera que nul ne vit sans loi, puisque chacun possède une conscience en laquelle la loi est inscrite. Nul n’est laissé dans une totale ignorance. Ainsi l’histoire du Salut connait trois phases : avant la loi (païens, conscience), sous la loi (juifs, Thora), sous la grâce (chrétiens, loi nouvelle de l’Esprit Saint).