Père Guillaume de Menthière
Plan
I/Le Salut sortie
Sauver c’est faire sortir
La Création comme première œuvre du Salut
Le Salut nouvelle Création
Le Salut ascension
Le péché obstacle au Salut
Arraché à Satan
II/Enfer, Enfers
Les Enfers et le Shéol
L’Enfer
III/Le Salut exode
Le Salut passage
L’Exode temps miraculeux
L’Exode temps du péché et de la souffrance
Comparaison avec la vie du Christ
Crainte et sens de la mort
Qu’est-ce que la mort
L’ars moriendi
IV/Le Purgatoire
Origine et contexte
Le dogme du Purgatoire
La souffrance du Purgatoire
Effacement du dogme
Morale de la loi, morale de la vertu
Cohérence du Purgatoire
V/Le paradis
La Terre Promise don gratuit
La Terre Promise exigeante
L’héritage de la Terre Promise
Le jardin du Paradis
VI/Le jugement
Jugement particulier
Jugement universel
Et en attendant…
VII/Questions diverses sur l’au-delà et le Salut
Le temps dans l’au-delà
Préoccupations passées et modernes sur l’au-delà
La divinisation
I/Le Salut sortie
Sauver c’est faire sortir
On part d’un mot bien simple : sortir. C’est par excellence le verbe du Salut. Dieu est constamment appelé dans l’Ancien Testament « celui qui nous a fait sortir d’Egypte ». Les citations sont innombrables, et Israël ne cessera de revenir à cet évènement fondateur. Or aujourd’hui beaucoup voudraient « s’en sortir ». Hélas un certain nombre vont dans le mur… Il faudrait ouvrir une porte, une issue (Ps 30;9). Cette porte c’est le Christ (Jn 10;7). Elle s’ouvre d’abord pour faire sortir les brebis (Jn 10;3). Faire sortir c’est certainement le plus urgent : sortir de notre vie mesquines, de nos vues étriquées. Le Seigneur a fait sortir la Création du néant, Noé de l’Arche, Loth de Sodome, son peuple d’Egypte, Jonas de la baleine, Daniel de la fosse aux lions, Jésus du tombeau… « Tu nous a fait sortir ô Dieu vers l’abondance. » (Ps 65;12) Quand il veut faire alliance avec Abraham (Gn15;7) Dieu parle encore de sortir. Dieu pour sauver Israël passe son temps à faire sortir son peuple des nations païennes au milieu desquelles il vit. Sortir c’est aussi arracher, en en faisant un peuple séparé, mis à part. La Tora a aussi cette fonction : elle empêche Israël de s’assimiler aux païens. La loi est cette barrière qui met Israël à distance de tous les autres peuples et la sauve de la confusion. Elle lui évite de perdre sa spécificité, elle le fait sortir du lot. La fidélité à la loi est ainsi identifiée au Salut dans l’Ancien Testament.
La Création comme première œuvre de Salut
Cela mène à cette considération : le Salut biblique contient nécessairement une distinction, un arrachement. Il est intéressant de remarquer que le verbe « sortir » est utilisé pour la sortie d’Egypte mais aussi pour la création : « Que la terre fasse sortir des êtres vivants selon leur espèce » (texte hébreu). Créer c’est faire sortir du néant. Cette œuvre de séparation est abondamment soulignée dans le récit de la genèse. Par dix fois revient l’expression « selon son espèce ». On a souvent rapproché ce chiffre au Décalogue : Dieu distingue les animaux des hommes, et Dieu distingue Israël des autres peuples. La Création en tant que distinction est le premier acte du Salut. C’est la même action de Dieu qui sort de la confusion.
Il faudrait aussi développer le thème du sevrage : l’arrachement de l’enfant au sein maternel est un Salut, toute victoire sur l’indifférenciation est un Salut. Finalement le Salut c’est l’existence au sens étymologique. D’ailleurs on remarquera que Dieu n’existe pas, il ne sort de rien. Dieu est, point barre.
On peut donc déjà affirmer avec le CEC (n.280), sans développer tous les aspects linguistiques, psychanalytiques, etc, que la Création est bien le premier acte de Salut. Cela signifie que le Salut est plus ancien que le péché ! Autrement dit, Dieu ne décide pas de notre Salut seulement parce qu’Adam a péché et qu’il faut bien réparer les pots cassés. Ce n’est pas une réaction, une miséricorde tardive. Dieu est sauveur dès avant la création de l’homme : il est essentiellement sauveur car il est celui qui fait sortir. Le projet de Dieu de faire surgir des êtres capables de participer à sa béatitude est projet de Salut.
Le Salut nouvelle création
Malheureusement ce projet s’est heurté à la récalcitrance des hommes qui font œuvre de dé-création et de mort. Dieu fait sortir son peuple des impasses dans lesquelles il se fourvoie. Il fait sans cesse œuvre de création. Dieu sauve en suscitant un sauveur. Dans toute situation il ouvre un passage : même la mort n’est pas sans issue. Dieu peut faire sortir les morts de leur tombeau comme il fait sortir Israël de Babylone (Ez 37). La mort consiste à revenir poussière, ie revenir de là où l’on vient. On retourne à l’état de confusion primitif : la mort est acte de dé-création. Quand Jésus meurt il fait nuit en plein jour. C’est la dé-création ultime puisque Dieu avait commencé par séparer les ténèbres de la lumière. Le tohu bohu initial réapparaît. Mais Dieu a ressuscité Jésus d’entre les morts. Il l’a fait sortir du tombeau.
Le Salut ascension
Mais ce n’est pas l’équivalent de ce que Jésus avait fait de Lazare puisque Jésus est arraché à tout jamais à la condition mortelle. Sur lui la mort n’a plus aucun pouvoir. Et il l’a fait monter aux cieux. On trouve ici les limites de l’expression « faire sortir ». Ce n’est que la face négative et donc partielle de la notion de Salut. D’ailleurs l’Ancien Testament parle de « faire monter du pays d’Egypte ». Il y a une direction, vers un nouvel état de félicitée. Le Salut ce n’est pas seulement sortir du mal mais se tourner vers le bien. On entrevoie ici que le Salut est essentiellement un passage. On sort d’un état de servitude pour s’établir dans un bien. Les deux phases du mouvement sont indissociables. Il nous faut plus insister sur l’aspect positif du Salut (la divinisation, l’état de grâce) que sur l’aspect négatif (sortie du mal et du péché). Or on considère plutôt le Salut comme un arrachement à une situation périlleuse que comme l’installation dans une situation souhaitable. Le Salut est pensé spontanément plus comme une délivrance que comme un accomplissement.
Le péché obstacle au Salut
On accuse souvent la théologie occidentale d’avoir plus insisté sur ce dont Dieu nous délivre que sur ce qu’il nous donne. On y oppose l’orient pour qui le Salut est avant tout théosis, ie divinisation. Les latins suivraient Saint Paul, les grecs suivraient Saint Jean. Cette opposition est très discutable. Certes l’occident lie plus Salut et péché. On vit les choses de façon plus tragique. Il faut rappeler deux choses sur ce qu’est le péché.
D’une part la notion de péché chez les auteurs latins n’est pas ce que nous entendons ordinairement. C’est pour eux une réalité théocentrique : ce qui nous détourne de notre vocation divine. Pécher c’est manquer la cible. L’autre mot de l’Ancien Testament qui désigne le péché signifie d’ailleurs tordu. Cela montre bien l’objectivité du péché qui nous détourne de note fin. Le Salut n’est pas le péché réparé, c’est le péché qui est le Salut refusé. Saint Thomas explique d’ailleurs, on l’a déjà dit que « lorsqu’un être atteint ce pour quoi il est fait, on dit qu’il est sauvé ». Il n’est pas question de péché dans cette définition du Salut ! Le péché n’est pas une infraction à la loi, c’est ce qui nous rend incapable d’obtenir notre accomplissement dernier. On voit là que la théologie occidentale est très proche de la théologie orientale.
Par ailleurs la théologie occidentale ne fait que reprendre la Bible. Dieu est bien plus souvent celui qui a fait sortir du pays d’Egypte que celui qui a installé en Terre Promise. Il est plus celui qui a relevé Jésus d’entre les morts que celui qui a fait entrer Jésus dans la Gloire. Cette définition pourrait apparaître décevante remarque Benoit XVI. Ne fait-il que réparer les dégâts du péché ? Et puis nous attendons aussi de Dieu la délivrance des maladies, de la misère, de la mort…
Arraché à Satan
En insistant sur le verbe sortir, et donc sur le Salut en sa face négative, on s’intéresse à un champ sémantique considérable. Le Salut c’est « être sauvé de ». Or selon ce dont on est sauvé, le Salut prendra une appellation différente. De la servitude ? C’est une libération. De la mort ? C’est une résurrection. Du péché ? C’est un pardon. De la maladie ? Une guérison. Du néant ? Une création. De l’absurde ? Une révélation. Et ainsi de suite... La catégorie de délivrance, de libération est certainement la plus générale.
La libération la plus décisive est celle qui nous arrache à Satan. Le chrétien a connu cette libération au jour de son baptême, qui comprend une « prière de libération ». Il s’agit évidemment d’un euphémisme de l’exorcisme. L’importance des exorcismes de l’Antiquité souligne qu’avant son baptême l’homme est esclave de Satan, de même qu’Israël était prisonnier du pays d’Egypte. Le monde entier git au pouvoir du mauvais nous dit Saint Jean. Finalement on est du diable ou de l’Esprit Saint, il faut choisir. François nous a dit « qui ne prit pas Jésus Christ prie le diable ». D’ailleurs nous demandons dans la prière du notre père à être délivré du malin. Le mal du notre père n’est pas une abstraction mais bien une personne.
Peut-être avons-nous perdu le sens de cette libération essentielle. La liturgie du baptême nous le réapprend. La conversion n’est pas au niveau des idées. Ce n’est pas l’adoption d’un système ou la résolution de certains problèmes. C’est l’évasion de la nuit et du désespoir. On vient au Christ pour être sauvé, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de Salut. Les Hébreux furent libérés de la main de pharaon, les chrétiens sont délivrés de la puissance de Satan… Sans pour autant être déjà établis en Terre Promise. Nous devons errer pendant quelques années encore sur cette Terre, certes en vivant déjà de l’intimité avec Dieu comme les Hébreux guidés par le Seigneur lui-même, mais il faut encore marcher. Si le Mal persiste, nous savons que sa tyrannie a pris fin (cf Seigneur des Anneaux). Nous sommes affranchis de l’esclavage du péché, non du péché lui-même, de sa domination sur nous. Désormais une victoire est possible. L’Apôtre dit « nous avons été sauvé, mais c’est en espérance » (Rm 8;24).
II/Enfers, Enfer
Les Enfers et le Shéol
Le pouvoir de Satan entraine avec lui tout son cortège de maux dont la mort : « C’est par l’envie du Diable que la mort est entrée dans le monde. Ils en font l’expérience ceux qui lui appartiennent. » (Livre de la Sagesse) Être sauvé c’est donc être délivré des liens de la mort (Ps 117;5-6) Il est difficile d’unifier les différentes représentations de la mort dans l4Ancien Testament. On parle du séjour des morts, du Shéol, de l’adès. Ce sont des mots qui se recoupent sans forcément se confondre. Le Shéol désigne les profondeurs de la terre, la frontière inférieure du monde. Les morts descendent au Shéol, ce qui n’implique pas nécessairement une idée de damnation. C’est un séjour ou tous se retrouvent, bons et mauvais, dans un état de morne sommeil. Le Shéol, ou l’adès est un état dont on peut sortir. En effet comme il est dit en 1 S 2;6 « C’est le Seigneur qui fait mourir et vivre, c’est lui qui fait descendre au Shéol et en fait remonter ». Ainsi les justes mettent leur confiance en Dieu qui ne les abandonnera pas au Shéol (Ps 15;10 Ps 9;14).
Dans le symbole des Apôtres nous confessons que Jésus est descendu aux Enfers, qui sont l’équivalent du Shéol ou de l’adès. Les Enfers au pluriel ne doivent pas être confondus avec l’Enfer au singulier. C’est un lieu d’avant le jugement. C’est un lieu dont on peut être délivré, ce que Dieu fit pour Jésus. Ce dernier est ressuscité d’entre les morts, ce qui suppose qu’il est bien allé parmi les morts (He 13;20), où il est allé délivrer les âmes captives. Il fait sortir de l’adès tous les justes de l’Ancien Testament, toutes les âmes Saintes mortes auparavant.
L’Enfer
Si le Salut est décrit par le verbe sortir, le contraire du Salut est un lieu ou un état dont on ne sort pas : l’Enfer. L’envers du Salut est une situation qu’on ne peut quitter. L’Enfer est un huis clos pour parler comme Sartre. Dante descendant aux Enfers imagine écrit cette formule à l’entrée « laissez toute espérance ô vous qui entrez ». L’Eglise a toujours enseigné que l’Enfer était perpétuel. C’est ainsi que l’Eglise a condamné la théorie hérétique d’Origène de l’apocatastase. Elle affirme qu’à la fin des fins tout serait rétablie (cf cours précédents). L’Eglise enseigne que nous ressusciterons pour recevoir les uns un châtiment éternel, les autres une gloire éternel. Le CEC explique « mourir en péché mortel sans s’en être repenti signifie demeurer séparé de Dieu pour toujours par notre propre choix libre, et c’est cet état d’exclusion définitive de la communion avec Dieu que l’on désigne par le mot Enfer » (n.1033).
L’existence de l’Enfer est une révélation du Nouveau Testament. Les termes qui le désignent sont innombrables : la géhenne, la fournaise de feu, le feu éternel, l’abime, les ténèbres extérieures, le lieu des tourments, etc… Dans l’Apocalypse, Jean parle aussi de la seconde mort (Ap 21;8). Alors que l’on peut sortir de la première mort, nul ne s’échappe de la seconde car elle est éternelle. La première mort consiste en une séparation de l’âme et du corps, c’est la mort corporelle. Mais la seconde bien plus grave est la séparation de l’âme d’avec Dieu : c’est une mort spirituelle. « La mort de l’âme c’est l’impiété et la mort du corps c’est la corruption » (Saint Augustin). Lorsque Dieu s’éloigne de l’âme elle meurt, lorsque l’âme s’éloigne du corps il meurt. C’est de la seconde mort dont nous devons prendre garde (Mt 10;28).
Tout un imaginaire s’est greffé sur le dogme de l’Enfer au point de le rendre suspect. Ne doit-on pas y voir la trace de ressentiment humain ? Dante n’hésite pas à mettre en Enfer un bon nombre de ses ennemis personnels… Dans les jugements derniers de nos cathédrales ce sont les grands de ce monde qui sont en Enfer. Concernant l’imagerie infernale il s’agir donc de se montrer prudent en s’en tenant aux données de la révélation. Elles-mêmes sont déjà imagées : le vers du remord, les pleurs du désespoir et les grincements de dents de la révolte. Quelle est cette vie de damné à perpétuité ? Les damnés sont-ils vivants ? Sont-ils morts ? Ils ne sont ni vivants ni morts nous dit Saint Augustin, mais perpétuellement mourants. Or si un dormant dort, un mourant vit… Au-delà de toute l’imagerie parfois exubérante, il reste que l’existence d’un Enfer éternel est un dogme de foi, sur le témoignage massif de l’Ecriture. Il ne s’appuie pas sur des révélations privées, bien qu’elles soient fort nombreuses et respectables. Il résulte de deux affirmations centrales du christianisme : d’une part la liberté humaine, d’autre part le don total de Dieu en Jésus Christ.
Premier point on pourrait dire que l’Enfer est un droit de l’homme. Si la liberté humaine est bien réelle, cela signifie qu’il peut faire échec au plan de Salut de Dieu. Le pouvoir de dire non et de persister dans le refus est inclus dans le libre arbitre. Il a estimé que le consentement de certains à sa grâce et le bonheur éternel qui s’ensuit l’emportait largement sur la possibilité pour les autres de se damner. La vie de l’homme est donc une affaire sérieuse, il y a de l’irrévocable en jeu. C’est ici-bas que nous jouons notre sort éternel.
Deuxième point : c’est le b.a-ba du christianisme d’affirmer que Dieu nous a tout donné en Jésus Christ. Refuser le Christ, c’est donc tout refuser, toute la miséricorde divine, se rendre incapable d’être sauvé. C’est la parabole des vignerons homicides. Si cette plénitude est refusée, c’est un échec insurmontable. Tel est le corollaire tragique de cette grande affirmation chrétienne. Une fois que Dieu a tout donné, il n’y a plus de recours possible.
III/Le Salut exode
Le Salut est passage
Le Salut c’est sortir, mais c’est aussi « passer au travers de ». Nous venons de voir que le Salut consiste d’abord à sortir d’un état négatif. Nous verrons qu’il s’agit également d’entrer dans un état positif. Mais entre les deux il y a la catégorie nécessaire du passage. C’est bien sûr l’Exode qui doit être médité. Le Salut est une Pâques, « un transfert des ténèbres à la lumière » (1 Pi 2;9). C’est par ce mot de « transfert » que le Concile de Trente définit le Salut. Il s’agit de sortir pour rentrer.
L’Exode temps miraculeux
Quel est le statut sotériologique de cet entre-deux où l’on est plus en Egypte mais pas encore en Terre Promise, ie de notre vie humaine entre le baptême et la mort ? Le peuple hébreux de l’Exode est déjà sauvé en tant qu’il est sorti d’Egypte, mais pas encore sauvé en tant qu’il n’est pas en Terre Promise. Quelle expérience Israël fait-il du désert pendant ses quarante années d’Exode ? L’Exode est avant tout le temps des miracles. On pourrait presque dire que c’est un long miracle prolongé. C’est un temps ou la vie normale est presque suspendue et haussée à un niveau surnaturel. Dieu se fait particulièrement proche de son peuple, subvenant à tous ses besoins. Il le guide, le nourrit et le défend. Durant quarante ans le peuple est sous la nuée. La période du désert est donc relue comme un temps de joie intense due à la toute proche présence de Dieu qui habite avec son peuple.
L’Exode temps du péché et de la souffrance
Et pourtant c’est aussi un temps d’épreuve et de péché. Malgré tous les signes de tendresse que Dieu multiplie, Israël récrimine… Le récit de l’Exode est scandé par ces infidélités (Ps 94). Chaque péché est l’occasion d’une admirable intercession de Moïse. On comparera d’ailleurs souvent Jésus à Moïse par la suite. C’est aussi le lieu de la souffrance d’Israël qui affronte les par exemple les serpents. Une fois de plus Moïse intercède, et Dieu lui demande de façonner un serpent. Jésus s’assimilera d’ailleurs à ce serpent d’airain (Jn 3;14). Ce qui est remarquable c’est l’identité de figure entre la source du mal et celle du Salut. De même que le péché est commis par l’homme, le Salut sera apporté par un homme : le Christ. C’est en le contemplant dressé sur la Croix que l’on sera sauvé. « Ils contempleront celui qu’ils ont transpercé. » (2 Co 5;21)
Comparaison avec la vie du Christ
Que pouvons-nous conclure de cette évocation de l’Exode ? C’est à la fois un temps de délice et d’intimité avec Dieu, un temps de péché et d’infidélités particulièrement graves, et un temps d’épreuves et de souffrances. Lorsque les chrétiens méditent la vie de Jésus, ne font-ils pas le même constat ? C’était un temps de grâce particulier, mais aussi le temps du péché des hommes, de la récalcitrance humaine, du refus jusqu’à l’abomination de la Croix, et un temps de souffrance : fuite en Egypte, massacre des innocents, tentations, débandade des disciples, Passion, souffrance. Exactement comme l’Exode. Il est donc important de méditer la vie de Jésus comme Israël médite sans cesse l’Exode.
Quel est le statut salvifique des trente années de vie terrestre entre l’incarnation et la passion ? La vie de Jésus serait-elle un prélude sans importance ? Bien sûr que non. Tout ce que fait Jésus a trait à notre Salut. Si nous relisons la vie de Jésus, c’est pour éclairer notre vie présente. En effet nous sommes des pèlerins qui par leur baptême ont quitté l’Egypte et suivent désormais le Christ, sans être encore au Paradis : il nous reste la marche dans le désert et le franchissement du Jourdain de notre mort. De plus suivre Jésus c’est devenir disciple en adhérant à sa personne et donc en partageant son destin. C’est finalement ne faire plus qu’un avec le Christ, vivre dans le Christ.
Crainte et sens de la mort
Comme le peuple hébreu nous soupirons après la Terre Promise. Mais nous savons que nous devons pour cela traverser le Jourdain de notre mort. Evidemment une des premières requêtes de l’homme c’est d’être sauvé de la mort. Mais il faut poser immédiatement que nous serons sauvés à travers la mort. Aujourd’hui la mort est un tabou occulté. On emploie en général des euphémismes pour parler de la mort : le décès, la disparition… Pourtant Heidegger définit l’homme comme un être pour la mort. La première certitude de l’homme est qu’il va mourir un jour. En fait c’est même la seule chose dont il soit absolument certain sur cette terre. Cet évènement ultime oriente toute notre existence. C’est pourquoi l’existence d’un au-delà change du tout au tout notre vie en ce monde.
Depuis les premiers temps, l’Eglise célèbre la mort comme un passage, certes rendu périlleux par le péché mais finalement salvifique puisqu’il nous permet d’échapper un jour au péché ! Jésus lui-même parlait de sa mort comme d’un Exode.
Aujourd’hui on ne parle plus de la mort, on la cache. Elle est réservée à quelques spécialistes au fond des hôpitaux. On en a fait une affaire clinique et plus spirituelle. On a totalement perdu le sens biblique de la mort.
En fait on pourrait dire que la mort est la question centrale de la philosophie. Celle-ci n’est finalement qu’un manuel d’euthanasie, c’est-à-dire qui nous apprend à bien mourir. La quête philosophique est la quête de la bonne mort.
Qu’est-ce que la mort ?
Alors qu’est-ce que la mort ? Bien simplement la séparation de l’âme et du corps. On aujourd’hui tendance à faire disparaître ce mot d’âme. Quelle est la conséquence ? Un grand flou généralisé dans la théologie de la mort, des fins dernières et de la résurrection. Car s’il n’y a plus de distinction entre l’âme et le corps, où est celui dont le corps git dans un tombeau ? Est-il déjà ressuscité avec un corps nouveau ? Evidemment non. Il faut donc bien qu’il y ait quelque chose du défunt qui subsiste qui ne soit pas son corps. C’est précisément ce que l’on appelle l’âme. Il y a à la fois une véritable dualité âme-matière, mais aussi une profonde unité de l’âme et du corps. Cette façon de voir est typiquement chrétienne.
L’ars moriendi
Pendant des siècles on a cultivé l’ars morendi, suppliant le Seigneur pour l’âme du mort. Dans les rites funéraires, on trouve de nombreuses allusions à l’Exode. L’âme sort de ce monde comme Israël d’Egypte. Dans bien des coutumes et liturgies particulières, on prévoit de célébrer une grande fête 40 jours après pour signifier que l’Exode est terminé. En Occident malheureusement le mort est expédié et on ne peut plus rien pour lui. On ne le veille plus, on s’empresse d’assurer qu’il est au Paradis pour ne pas avoir à prier pour lui… On a complètement oublié ce qu’une sagesse séculaire et universelle véhiculait : l’ars moriendi. On peut penser à toutes les civilisations antiques entre autres.
Ce passage de la mort revêt une telle importance que dans toutes les civilisations sauf peut-être la nôtre, on enseignait aux hommes à s’y préparer. Comment admettre que les chrétiens puissent dire qu’ils désirent une mort soudaine ? C’est là une visée bien matérialiste ! Des siècles durant on a prié pour être dispensé d’une mort brutale qui ne laisse pas déplace à la préparation. On n’imaginait pas partir sans les sacrements de l’Eglise : confession, communion, extrême onction.
IV/Le Purgatoire
Introduction et origine
Voilà bien une notion chrétienne qui a pris la poussière. Il est temps d’en reparler aux chrétiens ! Revenons un peu aux origines de celle-ci. « Deux milieux ont mis au point la croyance et lancé le mot de Purgatoire. Le premier c’est le milieu intellectuel parisien, et particulièrement l’école cathédrale, école du chapitre de Notre Dame dont on ne dira jamais assez le rôle capital. […] Le deuxième milieu de naissance du Purgatoire c’est Cîteaux. C’est au carrefour des deux milieux entre 1170 et 1200 qu’apparait le Purgatoire. » (Jacques Legoff)
Que peut-on en dire ? D’abord il faut redire le statut universel, unanime et atemporel de la prière pour les défunts. Dans Les Animaux dénaturés, Vercors propose comme critère décisif d’hominisation la ritualisation de la mort et la vénération durable des défunts. On retrouve cette dimension dans toutes les sociétés humaines. Qui dit rite funéraire dit réflexion sur l’au-delà… Même dans les sociétés les plus sécularisées, l’enterrement et les funérailles est quelque chose qui résiste très bien. L’idée qu’il puisse y avoir une communication entre vivants et morts est assez universellement reconnue. On apporte bien des fleurs sur la tombe de son défunt et on ne met pas l’urne funéraire dans un endroit indigne. Dans le mode biblique, la prière des morts est fortement mise en valeur. Tobie incarne cette vertu (Tobie 1;17-19). La croyance en la résurrection rend encore plus pressant le précepte de prier pour les morts. Qui ne se souvient de Judas Macchabé ? Alors que plusieurs de ses soldats sont morts en héros, il leur donne une sépulture. Mais voici que sous leur tunique il découvre des amulettes païennes. Dès lors (2 Macchabé 12;43-45) Judas encourage tous les autres à prier pour leur Salut. A la différence des païens, Israël ne prie pas les morts mais pour les morts.
La Tradition juive tient à l’existence d’un lieu de purification après la mort. Elle s’appuie en particulier sur l’oracle du Seigneur : « Je ferai entrer ce tiers dans le feu, je les épurerai comme on épure l’argent, je les éprouverai comme on éprouve l’or » (Zacharie 13;9). Déjà les premiers chrétiens ont prié pour les martyrs et leur mort. Dans la communion des Saints, nul ne vit ou meurt pour soi-même. La charité ne s’arrête pas avec la mort. Dès les premiers temps, l’Eglise a honoré la mémoire des défunts en leur offrant le sacrifice eucharistique. Cela a une réelle efficacité de grâce. On ne peut que s’inquiéter de voir les jeunes générations ignorer cette coutume pieuse d’offrir la messe pour les défunts. D’une part il est très bon d’offrir la messe en action de grâce pour le défunt, mais elle a aussi une efficacité propitiatoire. Or cela est d’un grand secours comme Saint Cyril de Jérusalem l’enseignait déjà : « En présentant à Dieu nos supplications pour ceux qui se sont endormis, fussent-ils pécheurs, nous présentons le Christ immolés pour nos péchés, rendant propice pour eux et pour nous le Dieu ami des hommes ». Si Saint Thérèse de Lisieux fait son acte d’offrande pour délivrer les âmes du Purgatoire. L’Eglise est la communion des Saints, nous croyons donc que nos bonnes actions portent mystérieusement secours aux défunts, d’autant plus qu’ils ne peuvent plus recueillir les fruits de rédemption.
Dogme du Purgatoire
Venons-en à ce dogme du Purgatoire. Nous venons de voir que l’Eglise prie pour les morts. Ces pratiques spontanées, unanimes et jamais discutées ont amené à distinguer les trois états de l’Unique Eglise. Il y a d’une part sur terre l’Eglise militante et pérégrinant, l’Eglise souffrante ou expectante (au Purgatoire), au ciel l’Eglise triomphante ou glorieuse. A la messe on fait trois parts de l’hostie consacrée. La première part est dans le calice : c’est l’Eglise du ciel. Une autre partie est donnée en communion aux fidèles : c’est l’Eglise terrestre. Une troisième partie est mise au tabernacle ou gardée pour les malades : c’est l’Eglise du Purgatoire. L’Eglise étant une, il y a un constant échange entre ces trois états de l’Eglise. Cette distinction des états est un corollaire immédiat de la prière des défunts : c’est que nous croyons qu’il existe un lieu où ils se purifient de leurs péchés. La pratique commande la théorie. De même ce n’est pas parce que l’on a su qu’il y avait un péché originel qui affectait les petits enfants qu’on s’est mis à les baptiser. C’est parce que depuis toujours l’Eglise baptise les petits enfants qu’on a conçu et compris qu’il y avait un péché originel. Etc…Saint Grégoire le Grand disait ceci : « en effet pour ce qui est des fautes légères, il faut croire qu’il existe avant le jugement un feu purificateur selon ce qu’affirme celui qui est la vérité en disant que si quelqu’un a prononcé un blasphème contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle futur. » Cette phrase du Christ présuppose le Purgatoire. De même 1 Co 3;15. Saint Pierre parle aussi de ce feu qui éprouve la foi : 1 Pi 1;6-9. Voilà pourquoi l’Eglise dans le CEC enseigne : « Ceux qui meurent dans la grâce et dans l’amitié de Dieu mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur Salut éternel souffrent après leur mort une purification afin d’obtenir la Sainteté nécessaire pour entrer dans le ciel » (n.1030). Cette doctrine fut définie au Concile de Florence en 1439, reprise au concile de Trente en 1523, et le Concile Vatican II mentionne ces défunts qui « ayant achevé leur vie se purifient encore » (Lumen Gentium, n.49). Le Purgatoire est donc un dogme de foi bien défini. C’est en fait le chemin le plus commun après la mort, bien plus souvent emprunté que le Paradis immédiat ou que l’Enfer. Finalement le Purgatoire est le dogme du bon sens : la plupart d’entre nous ne sont ni Saints ni damnés… Nous sommes à i chemin, bien que le curseur puisse varier un peu.
La souffrance du Purgatoire
Comment comprendre que cette notion s’estompe si c’est un dogme de bon sens ? C’est le rejet d’une imagerie excessive lié aux souffrances du Purgatoire qui a motivé cet effacement. En effet on en est parfois parvenu à des descriptions complètement hallucinantes. Rassurons-nous : le sort éternel des âmes du Purgatoire est de voir Dieu, c’est le bonheur éternel. Leur souffrance est due à leur imperfection dans laquelle les morts les a trouvées. Bref rien à voir avec les peines de l’Enfer. « Si on pénètre en Enfer parmi les cris farouches, on entre au Purgatoire parmi les chants de joie. » (Dante, La divine Comédie) La parabole du festin nuptial (Mt 22;1-14) nous en averti il faudra au dernier jour nous trouver splendidement vêtu : on n’entre pas en haillons dans le palais du grand roi. Si par malheur il y avait encore des retouches à faire, Dieu a prévu ce dernier vestiaire. Il en va comme d’un homme qui sortant d’une cave obscure arrive dans le plein soleil de midi. Un temps d’acclimatation lui est nécessaire. Brusquer le passage ne ferait que du mal. Le Purgatoire est donc une école du bonheur ! C’est pourquoi on peut affirmer aussi que le Purgatoire est un lieu d’enviable suavité.
Effacement du dogme
Pourtant la notion du Purgatoire s’est dangereusement estompée en même temps que celle de l’Enfer. La dévotion aux armes du Purgatoire s’était pourtant bien développée jusqu’au début du XXème siècle. Alors quelle explication à ce phénomène étrange qui a vu en quelques décennies disparaitre presque totalement ce qui était une des clés majeures du rapport à la mort dans le christianisme. Le Purgatoire connait depuis 1950 une étrange éclipse. E effet de nos jours on s’empresse d’affirmer que les défunts sont directement propulsés au Paradis. On trouve bien souvent dans les feuilles paroissiales « est retourné à la maison du Père,… ». Mais qu’est-ce qu’on en sait ? Rien du tout ! Pourquoi pas « confions à la miséricorde de Dieu … ». Ce serait plus juste.
Une certaine théorie explique que le Purgatoire a disparu dans les tranchées de la Guerre de 14. En effet tous ces morts avaient déjà eu leur lot de souffrance… On n’avait plus le cœur de leur imposer des souffrances supplémentaires après ce qu’ils avaient subi.
Morale de la loi, morale de la vertu
Ne croyons pas que l’oubli d’un dogme de foi puisse aller sans dommages. Si on oublie cette notion de Purgatoire ce sont des pans entiers de la foi qui disparaissent. Ainsi, en même temps que s’estompait la croyance au Purgatoire, on a vu apparaître chez les chrétiens des croyances hétérodoxes à la réincarnation. En fait l’Eglise ne croit pas en la Réincarnation parce qu’elle croit au Purgatoire. Certes il doit bien y avoir purification ! Mais il est inutile de nous réincarner pour progresser : la miséricorde divine s’en charge par le Purgatoire. En fait c’est toute la morale chrétienne qui est en jeu. En effet, beaucoup de nos contemporains ont en tête une morale de la loi et non une morale des vertus. Or il faut faire une distinction.
L’éthique du code est celle dans laquelle le sujet cherche à être en règle avec des prescriptions. L’individu se pose sans cesse la question « que dois-je faire pour être en règle ? ». Le péché y est vu avant tout comme une infraction à la loi. Dans cette optique, l’accès au Salut suppose que Dieu décrète une amnistie. Dieu passe outre nos manquements. Quel que soit notre comportement ici-bas nous serons sauvés par un Dieu magnanime. Cette vision a l’avantage de souligner que c’est bien par grâce que nous sommes sauvés. Mais elle volatilise le sérieux de notre vie sur cette terre et la responsabilité humaine. Finalement ce que nous faisons n’a aucune importance… On ne peut enjamber le monde d’ici-bas ! C’est un principe fondamental de dire que l’homme doit se décider pour ou contre Dieu dans les conditions du monde terrestre. On peut toujours exprimer sa volonté jusqu’à la dernière minute mais pas après ! Sinon on détruit la morale, la liberté humaine, la responsabilité et la notion de mérite qui nous fait comprendre comment les actes humains finis nous font grandir vers notre fin parfaite. Il faut, pour maintenir à la fois que le Salut est don et que nos actes ont du poids, il faut sortir de l’éthique du code pour entrer dans celle de la vertu.
C’est l’éthique de la construction de soi. On cherche à s’épanouir dans son être. La question est « est-ce que ça fait grandir ? » Cette morale commence non par un traité de la loi mas par un traité du bonheur qui définit quel est le vrai bien de l’homme. Il s’agit par un comportement moral d’épanouir nos capacités à être heureux. Il s’agit d’être conforme à notre nature, car elle est prescriptive de ce que nous sommes appelés à être. Dans une telle morale, le dogme du Purgatoire prend toute sa pertinence. Si notre capacité à être heureux a été atrophiée, nous ne pourrons recevoir le bonheur divin ! Nous serions dans la situation d’un sourd devant lequel on joue du Mozart. Il faut retrouver la capacité d’entendre. Et tous nos actes ici-bas contribuent à notre capacité à être heureux. Refuser d’aimer c’est diminuer sa capacité à aimer. Et prendre le risque au jour dernier d’être incapable d’accueillir l’amour de Dieu. Le Purgatoire supplée à ce défaut et nous rend peu à peu apte à la joie. Il élargira nos désirs pour pouvoir nous combler.
Cohérence du Purgatoire
Seul le Purgatoire permet de conserver une vision pleinement cohérente de la vie humaine, de sa conception à son achèvement dans la vie éternelle. Elle est un long apprentissage du bonheur, une propédeutique de la joie, un développement harmonieux. « Voilà notre vie : nous exercer en désirant. » (Saint Augustin) Commencée ci bas notre ouverture au bonheur se prolongera si nécessaire au Purgatoire avant de s’accomplir au Paradis. Ainsi la doctrine morale n’est plus déconnectée de la théologie du Salut. Les âmes éprouvées au Purgatoire savent qu’une purification leur est nécessaire et bénéfique.
V/Le Paradis
Si le Salut suppose de sortir d’un état mauvais, s’il est orienté, s’il est passage, nous allons voir maintenant qu’il est aussi entrée dans un état de bien décisif. Il s’agit d’être établi. Le schéma de l’Exode sert de référence : le peuple finit par s’installer en Terre Promise. Jésus est certes sorti du tombeau, mais il est ensuite monté aux cieux ! Le chrétien par le baptême est arraché au pouvoir de Satan mais aussi établi come Fils adoptif. Il demeure en Dieu car Dieu est le Salut.
La Terre Promise don gratuit
Commençons par la Terre Promise. On peut remarquer que la vocation d’Abraham ne comporte pas d’abord de révélation. Elle est avant tout une promesse, même une double promesse : une terre et une descendance, une géographie et une histoire. Cette promesse n’est pas d’abord liée à un commandement quelconque ! Originellement c’est une promesse sans condition. La vocation de Moïse comprend dès l’origine l’appel à mener le peuple vers le pays ou ruisselle le lait et le miel. Pourtant c’est Josué dont le nom signifie Jésus qui fera entrer le peuple en Terre Promise. Tout le livre de Josué est ponctué d’interventions miraculeuses de Dieu qui donne la Terre Promise à son peuple. Ainsi s’inscrit dans la conscience d’Israël la conscience de la gratuité de cette terre. C’est un bien sur lequel on n’a aucun titre. Tout est don de Dieu dans ce pays. Première caractéristique : la Terre Promise est donnée gratuitement par Dieu.
La Terre Promise exigeante
Deuxième caractéristique, elle se révèle aussi terre exigeante. En effet, il faut apprendre à coexister avec les tribus de Canaan. Le livre des Juges corrige l’impression de facilité laissée par le livre de Josué. Dans la Terre donnée par Dieu on doit accepter la présence de l’autre. Ainsi ont subsisté les Hittites, les Guirgachites, les Périzzites, les Hiwites, les Amorites, les Cananéens et les Jébuséens. Sept nations païennes… Par ces nations le peuple hébreux est mis à l’épreuve (Jg 3;1-4). C’est à dessin que Dieu les a laissé subsister, afin d’éprouver Israël et de voir s’il garderait ses commandements, notamment le premier. De plus Dieu demande d’accueillir l’étranger, car les hébreux eux-mêmes ont été étrangers en Egypte : c’est donc aussi une école de l’amour du prochain. Mais l’exigence ne porte pas seulement sur l’étranger. Il y a aussi l’exigence du partage, entre les douze tribus d’Israël. Celui-ci est décrit aux chapitres 12 et 13 de Josué. Pour qu’il n’y ait pas de favoritisme, on tire au sort la part de chacun. Evidemment ça n’a pas été tout seul : il y a eu beaucoup de jalousies et de rivalités. Or c’est à une chose que le Seigneur ne saurait admettre, car la Terre Promise est une terre consacrée que le péché rend indigne de posséder. La promesse de Dieu devient contractuelle : il faut qu’Israël se rende digne de la Terre Promise. Ainsi la cause de l’Exil est le grand péché d’Israël. Tel est le paradoxe : Dieu a donné pour toujours une terre à Israël, que son infidélité peut lui faire perdre. Cependant même dans l’Exil la promesse reste valable et Dieu envoie ses prophètes annoncer le pardon et le retour.
L’héritage de la Terre Promise
La répartition de la Terre se fait par tribu. Dès lors la préoccupation de tout juif pieux est de posséder un terrain où vivre. Le bonheur est un temps de paix où chacun reste assis sous sa vigne sans personne pour l’inquiéter (Michée 4;4). Cette parcelle de terrain familiale s’appelle portion ou lot, et seule la tribu de Lévi n’aura pas de part, car son lot c’est le Seigneur (Jos 18;7 – Nb 18;20). Cette parcelle se transmet de génération en génération : c’est bien la terre des pères, l’héritage. Si jamais on vient à devoir s’en séparer, c’est le goël, ie le plus proche parent qui doit la récupérer. Posséder la terre, en hériter, voilà des notions clés de l’alliance de l’Ancien Testament (Ps36). Au début, on n’attend pas d’autre rétribution. Et puis peu à peu on comprend qu’il faut peut-être spiritualiser tout cela. « Heureux les doux ils possèderont la terre. » Les pauvres de cœur sont assimilés aux doux, la possession du Royaume des Cieux est associée à la terre : Jésus spiritualise le thème biblique de la possession de la terre. Dieu sera notre héritage. Tout est spiritualisé dans le nouveau testament : désormais, c’est du Royaume que l’on hérite. Le thème de la terre dans l’Ancien Testament manifeste à la fois la gratuité du Salut, son exigence, et la transcendance du Salut. On retrouve ces trois composantes dans le Royaume de Dieu. On découvre alors que Dieu n’est pas sauveur : il est le Salut. Être sauvé, c’est être en Dieu.
Le jardin du Paradis
Alors certes être sauvé c’est être au Paradis. Ce mot dérive du perse, et signifie, parc u jardin. Toute la tradition chrétienne désigne donc par Paradis le jardin de la Genèse. Dans l’Ancien Testament, les prophètes voient pour la fin des temps la restauration de ce jardin initial. On trouve le mot Paradis au sens figuré dans tous les livres de la sagesse : la crainte du seigneur est un Paradis de bénédiction, … Saint Luc met le mot de « Paradis » dans la bouche de Jésus en croix (Lc 23;43) : « Ce soir tu seras avec moi dans le Paradis. » Ici très clairement, le Paradis n’est plus un jardin, mis désigne un lieu de délice. Manifestement, le Paradis est au ciel. Cette image de Paradis qui garde quelque chose de son origine a bien des avantages. Elle fait le lien entre Création et Rédemption. C’est toujours le même projet qui se déploie. On a maintes et maintes fois souligné que la Résurrection a eu lieu dans un jardin et que Jésus apparait d’abord comme le jardinier ! La Résurrection a eu lieu dans un Paradis. Cependant on doit souligner l’asymétrie fondamentale : le Salut chrétien ne consiste pas en un retour à l’état initial. Le Salut ne consiste pas à passer l’éternité à manger des pommes dans le jardin d’Eden… Le Salut n’est pas seulement restauration. Certes il y a un lien entre le premier jardin et le Paradis de Dieu. C’est le même Dieu qui a créé l’Eden et recréé le monde en Jésus-Christ. Il n’y a aucune mesure entre l’état d’Adam et l’état du chrétien après son baptême, car le baptême est une palingénésie, qui fait de nous des créatures nouvelles. Nous devenons fils adoptifs, participants de la nature divine.
VI/Le jugement
Jugement particulier
L’Eglise enseigne que celui qui meurt reçoit dans son âme immortelle sa rétribution éternelle dès le moment de sa mort, dans un jugement que l’on appelle jugement particulier. On y réfère sa vie au Christ, soit à travers la purification du purgatoire, soit pour se damner immédiatement, soit pour entrer dans la béatitude du Ciel. On se réfèrera à Benedictus Deus pour cela. Le nouveau testament parle de ce jugement immédiat après la mort en fonction des œuvres et de la foi. Que l’on pense à la parabole de Lazare en Luc 16 : le pauvre monte immédiatement au paradis tandis que le riche se trouve en adès. Le bon larron se trouve le soir même au paradis et l’épitre aux Hébreux affirme que les hommes sont jugés juste après leur mort (He 9;27). Revenons sur cette notion de toute première importance.
La foi en un Dieu qui juge est particulièrement déterminante, non seulement pour ce qi se passera là-haut, mais surtout pour notre vie sur cette terre. Quand cette foi s’amenuise, on trouve d’autres instances qui s’en chargent arbitrairement. Cette croyance que Dieu juge doit contredire cette affirmation cynique « l’histoire du monde est le jugement du monde ». Si elle était vraie, alors les damnés de la terre seraient les damnés du ciel. Mais l’homme ne peut s’empêcher de penser que l’injustice aura le dernier mot ! Pourtant un dévoilement, une mise à nu, une opération vérité s’accomplira qui rétablira chacun dans ses bons droits. Le Seigneur mettra en lumière ce qui était caché (1 Co 4;5). L’histoire ne sera pas effacée, l’oubli n’aura pas le dernier mot. On remarquera que même là où toute foi a disparu, il demeure chez les hommes une angoisse du compte à rendre…
Alors que sera ce jugement ? Jésus exprime que le jugement consistera en une confrontation de notre vie avec la parole évangélique : « La parole que je vous ai faite entendre c’est celle-là qui vous jugera au dernier jour » (Jn 12;48). Et on verra bien si ça correspond. D’où les mises en garde de Jésus : Mt 5;25. Saint Augustin dit que cet adversaire est la parole de Dieu ! Loin de nous terrifier, ce jugement devrait nous attirer si nous faisons le bien ! Le jugement particulier est cette mise en lumière de ce que nous sommes. Le philosophe Levinas affirme que sans l’idée du jugement, cette perspective, il n’y a plus de responsabilité authentique. Ce dogme du jugement a une grande valeur ici-bas. Il faut souligner que ce jugement ne ressemble que bien peu à la justice humaine ! Au Ciel, la même personne sera notre avocat et notre juge ! Nous serons jugés sur l’amour mais surtout par l’amour. Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié et ceux qui ont été purifiés au purgatoire n’ont rien à redouter.
Jugement universel
Le jugement particulier ne doit évidemment pas être confondu avec le jugement universel. Il n’est pas inutile de rappeler ce que l’Eglise enseigne au sujet de l’eschatologie, ie sur les fins dernières. Que sait-on en particulier du sort des bienheureux ?
Petite précaution : il ne faut pas être dupe du vocabulaire spatiotemporel qui est utilisé. On n’entend pas fournir un calendrier ou un atlas de l’au-delà… Mais il nous faut bien nous exprimer d’une certaine façon, et le seul langage qui nous est accessible est celui de l’espace et du temps.
Lorsqu’un juste meurt que se passe-t-il ? Son âme se sépare de son corps. Le corps connait la corruption et revient à la poussière. L’âme est jugée par le Seigneur : c’est le jugement particulier. Dans le meilleur des cas, l’âme va immédiatement au paradis, où selon l’enseignement de Benoit XII elle jouit immédiatement de la vision béatifique. A la fin des temps, lorsqu’aura lieu le retour du Christ, tous les morts ressusciteront : toutes les âmes retrouveront leurs corps, justes ou non. Ce sera le jugement dernier. Les justes seront accueillis par le Seigneur en corps et en âme dans la gloire céleste, les damnés iront en enfer en corps et en âme. Voilà la séquence des évènements. Il faut noter un certain nombre de choses.
Le dogme de l’assomption de la Vierge affirme que Marie est déjà à la dernière étape : elle est au paradis en corps et en âme. Cette étape, le reste des bienheureux n’y parviendra qu’après le jugement dernier et la parousie. Il faut souligner que l’Eglise dans son enseignement sur le corps de l’homme après la mort exclut toute explication qui ôterait son sens au privilège unique de l’Assomption de la Vierge. Seul le Nouvel Adam et la Nouvelle Eve sont au paradis avec leur corps. Dans le cas du Purgatoire, il y a un petit intermède entre le jugement et l’entrée au paradis.
Et en attendant…
Pour nous qui sommes dans le monde, nous attendons le retour du Christ avec ferveur. Et pourtant nous sommes aussi dans l’angoisse de sera que sera ce jour. Les premières générations chrétiennes attendaient une parousie imminente. Il a fallu comprendre que ce n’était pas si imminent que cela… Dans une guerre, un long laps de temps sépare la bataille décisive et la fin des hostilités où l’on peut fêter la victoire. Il y a bien du temps entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945. A la fois tout est déjà fait, et rien n’est encore accompli. Satan est une bête agonisante. Elle agonise certes, mais une bête agonisante c’est très dangereux. Tout fonctionne sur ce principe.
VII/Questions diverses sur l’au-delà et le Salut
Le temps dans l’au-delà
Pour ceux qui sont déjà mot, pourquoi attendre la fin des temps ? Que signifie ce délai avant de retrouver son corps puisqu’on dit que dans l’au-delà il n’y a pas de temps ? Eh bien justement on dit faux…
S’il est vrai que le temps par-delà la mort est différent, il n’en est pas moins vrai qu’il demeure une certaine temporalité. C’est ce que Saint Thomas d’Aquin appelle l’aevum, ou temps des anges, ou la sempiternité. Souvenons-nous que Dieu seul est hors du temps, car Lui seul est éternel. L’éternité n’est pas quelque chose, elle est quelqu’un. Toute créature, en tant que créature, connait une certaine temporalité. Il faut distinguer éternité et une certaine perpétuité de l’âme. En effet notre vie n’aura pas de fin, mais elle a bien eu un début ! Il y a eu un temps où nous n’étions rien. Seul Dieu a toujours été. Telle est notre condition de créature.
On peut alors comprendre qu’il n’y ait pas simultanéité entre le jugement particulier et le jugement dernier. Les âmes des élus sont comblées pleinement… Mais il leur manque encore quelque chose. Elles sont ontologiquement incomplètes. Non seulement ce corps qu’elles retrouveront à la résurrection finale, mais aussi le corps auxquelles elles appartiennent : le corps du Christ. Nous attendrons comme nous avons été attendus. Il y a encore pour les élus quelque chose de l’ordre de l’attente, parce que tout n’est pas complet. Comment de toute façon pourraient-ils être parfaitement comblés sans ce corps qui est tant eux-mêmes ? En sachant que certains de leurs frères et sœurs sont encore en souffrance dans le purgatoire ou dans ce monde ? Alors que les conséquences funestes de leur péché courent encore ? Le Salut chrétien concerne bien tout l’homme, corps et âme.
Préoccupations passées et modernes sur l’au-delà
De nos jours, la perspective qui mettait en joie les générations antérieures semble nous laisser dans une totale indifférence. La divinisation nous laisse sans réaction… On a parfois même l’impression que c’est quelque chose d’humiliant pour l’homme, car ce que l’homme moderne recherche c’est l’humanisation. La divinisation semble alors injure à la dignité de l’homme. Chez Thomas d’Aquin, le thème de la vision de Dieu est la clé de voute de la pensée. Tout tourne autour de cela dans les débats des siècles passés. Progressivement c’est l’inquiétude pour le Salut individuel qui préoccupe, et non l’enthousiasme pour la vision de Dieu. A partir du XIVème le discours porte moins sur l’ultime accomplissement en Dieu et plus sur les conditions pour échapper à la damnation. Aujourd’hui l’inquiétude s’est à nouveau déplacée. Elle ne porte plus sur le Salut, qui est considéré comme un acquis indubitable, mais plutôt sur « qu’est-ce qu’on va faire là-haut ? », et « est-ce qu’on pourra se contenter de cette fameuse vision ? ». Autrement dit, le ciel ne sera-t-il pas un peu ennuyeux ? Que deviennent les relations liées sur cette terre : amitié, mariage ? L’acte de la vision nous parait trop individualiste. On ne perçoit plus le Salut comme vision béatifique. C’est pourtant le cœur de la théologie du Moyen-Âge ! Or la vraie vie est bien de voir Dieu.
La divinisation et hominisation
Comment rendre compte du bonheur dont on vit au paradis ? Cette vie en Dieu est transmise en grec par deux mots : la bios et la zoé. Comme éros et agape ils décrivent un même concept et ne sauraient jamais être tout à fait séparés ou dissociés. De même la vie biologique, qui a faim de Dieu et la vie zoélogique qui est don de Dieu vont de pair. Quand Dieu se communique ce n’est pas l’anéantissement de la créature mais son assomption : la bios reçoit la zoé. Dieu se fait homme pour que l’homme devienne plus homme ! La divinisation est en fait le point culminant de sa parfaite hominisation. La grâce surélève la nature mais ne la détruit pas. Etre divinisé ce n’est pas renoncer à être pleinement homme. C’est parvenir à son plein accomplissement. Au commencement, Dieu a créé l’homme à son image et ressemblance. La Création est déjà acte de Salut en tant qu’elle nous fait sortir du néant, mais aussi parce qu’elle imprime en nous une vocation à être semblable à Dieu. L’origine de l’homme prophétise sur sa fin. L’homme veut être Dieu, et il n’a pas tort, car telle est sa vocation. Le Salut est la continuation du projet de création. C’est pourquoi dans la Genèse Dieu n’accomplit que la moitié de ce qu’il annonce : l’image et non la ressemblance.
Résurrection de la chair
Tous ressusciteront avec leur corps, les uns pour la damnation, les autres pour la vie éternelle (Jn 5;29 et Daniel 12;2). Comme l’affirme le quatrième Concile du Latran, « Tous ressusciteront avec leur propre corps qu’ils ont maintenant ». Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Ce corps sera bien le nôtre, mais il sera transfiguré en corps de gloire (Ph 3;21), un corps spirituel (1 Co 15;44). Cette étrange expression, on peut l’approcher par l’image de la semence : le gland et le chêne sont bien le même être ontologique et pourtant quelle différence (cf 1 Co 15).Il en va de même entre ce corps et le corps spirituel que nous aurons.
Retour sur la divinisation
Ce thème nous laisse entrevoir que l’action transformatrice de l’Esprit Saint affecte et l’âme et le corps. Comment l’homme obtient-il la perfection de la ressemblance ? Par l’acquisition de l’Esprit Saint. En fait c’est le sens véritable de la vie humaine. « Car si dans un homme l’esprit manque à l’âme, cet homme-là sera imparfait, ne possédant pas la ressemblance dans l’esprit. » (Saint Irénée) Comme l’Esprit Saint nous divinise, on en déduit d’ailleurs la divinité de l’Esprit Saint de la même façon qu’on avait montré la nature divine du Christ précédemment.
L’homme est laissé face à sa responsabilité : il sera ce qu’il aura choisi. Il a été fait homme, ni tout à fait terrestre ni tout à fait divin, ni tout à fait mortel ni tout à fait immortel. A lui de choisir. Bien entendu la déification ne consiste pas en une auto-divinisation : c’est par grâce que nous sommes sauvés. La déification est en fait le vrai but, la finalité pour laquelle l’homme a été créé. En quoi consiste-t-elle ? Saint Maxime de Turin en donne cette définition : « tout ce que Dieu possède sauf l’identité d’essence devient celui a été divinisé par grâce », tandis que Saint Jean Damascène donne cette autre définition, meilleure car plus christologique : « par la participation à Dieu, l’homme devient par grâce ce que le Christ est par nature ». La divinisation chrétienne n’est pas abstraite, anonyme. Elle est « une adoption filiale » (Saint Paul). Chez Saint Athanase, « déification » est synonyme de « filification ». Il n’y a donc pas d’autre chemin pour être déifié et sauvé que de se configurer soi-même de plus en plus au Fils unique.
Cette configuration se réalise par les sacrements de l’initiation chrétienne. Par eux nous devenons d’autres Christ. Clément d’Alexandrie nous chante les bienfaits du baptême : « baptisés, nous sommes illuminés. Illuminés nous sommes adoptés comme fils. Adoptés nous sommes rendus parfaits, nous recevons l’immortalité. » Evidemment ce que l’on dit du baptême, on le dit encore plus de l’eucharistie. Cette nourriture nous assimile à elle : nous devenons ce que nous mangeons.
Synthèse personnelle
I/Le Salut sortie
1/Sauver c’est faire sortir : Dans un premier temps, le salut consiste en une sortie, ainsi que le peuple hébreu sortant d’Egypte. Il s’agit de sortir d’un état mauvais. Et celui qui fait sortir, la porte, c’est le Seigneur (Jn10;7). Ainsi il Seigneur a fait sortir la Création du néant, Noé de l’Arche, Loth de Sodome, son peuple d’Egypte, Jonas de la baleine, Daniel de la fosse aux lions, Jésus du tombeau… Sortir c’est aussi être distingué du reste, comme le peuple élu mis à part.
2/La Création comme première œuvre du Salut : Dans la Genèse, Dieu nous fait sortir du néant, il nous arrache à celui-ci. Il distingue l’homme du reste des animaux. Cela fait de la Création le premier acte du Salut, qui est donc plus ancien que le péché. Le projet de Dieu de faire surgir des êtres capables de participer à sa béatitude est projet de Salut.
3/Le Salut nouvelle Création : La mort est une dé-création : on retourne à l’état de confusion primitif. Quand Jésus meurt il fait nuit en plein jour : la première que Dieu avait faite était de séparer lumière et ténèbres. Le Salut est donc nouvelle Création.
4/Le péché obstacle au Salut : Mais le salut n’est pas seulement sortir : Lazare est sorti du tombeau mais il est mort à nouveau… Il n’y a pas seulement l’aspect négatif (vaincre le péché), mais il doit y avoir un aspect positif. Le péché est un obstacle au salut, mais l’absence de péché n’est pas le salut.
5/Arraché à Satan : Le terme le plus général pour décrire cet aspect négatif est celui de libération, et la plus grande libération est celle qui nous arrache à Satan. L’exorcisme jouait un rôle très important dans le christianisme des premiers siècles. En effet « le monde entier git au pouvoir de Satan » (Saint Jean). Le salut est d’abord cela : nous sommes délivrés de l’esclavage du péché. Désormais la victoire est possible.
II/Enfer, Enfers
1/Les Enfers et le Shéol :
Le pouvoir de Satan entraine avec lui tout son cortège de maux dont la mort. Être sauvé c’est donc être délivré des liens de la mort (Ps 117;5-6). Le Shéol désigne les profondeurs de la terre, la frontière inférieure du monde où les morts descendent. C’est un séjour ou tous se retrouvent. C’est un lieu d’avant le jugement.
2/L’Enfer : Le contraire du Salut est un lieu ou un état dont on ne sort pas : l’Enfer. Le CEC explique « mourir en péché mortel sans s’en être repenti signifie demeurer séparé de Dieu pour toujours par notre propre choix libre, et c’est cet état d’exclusion définitive de la communion avec Dieu que l’on désigne par le mot Enfer » (n.1033). Les damnés demeurent dans un état de perpétuelle agonie. Le dogme de l’Enfer résulte de deux affirmations centrales du christianisme. D’une part la liberté humaine : le pouvoir de dire non est inclus dans le libre arbitre, il en va du sérieux de notre vie et de notre liberté. D’autre part le don total de Dieu en Jésus Christ : si on refuse le Christ, on refuse forcément tout. Une fois que Dieu a tout donné, il n’y a plus de recours possible.
III/Le Salut exode
1/Le Salut passage : Après être sorti d’Egypte, le peuple hébreu a dû traverser le désert. Il y a donc un passage, le Salut est une Pâques, « un transfert des ténèbres à la lumière » (1 Pi 2;9).
2/L’Exode temps miraculeux : L’Exode est avant tout un temps miraculeux, presque un long miracle prolongé. Dieu se fait proche de son peuple, le guide, le nourrit et le défend. C’est un temps de joie.
3/L’Exode temps du péché et de la souffrance : Pourtant c’est aussi un temps d’épreuve et de péché car malgré tous les signes de tendresse que Dieu multiplie, Israël récrimine… Dans l’épisode des serpents, on remarquera l’étonnante identité entre la source du mal et la source du salut. De même que le péché est commis par l’homme, le Salut sera apporté par un homme : le Christ.
4/Comparaison avec la vie du Christ : De même la vie du Christ fut un temps de grâce exceptionnel, mais aussi de récalcitrance humaine, de souffrance et de grand péché. Ainsi si nous méditons la vie du Christ c’est parce que nous sommes en marche, ayant quitté l’Egypte mais n’ayant pas encore atteint la Terre Promise.
5/Crainte et sens de la mort : Nous demandons à être sauvés de la mort, mais nous serons plutôt sauvés à travers elle. Il y a aujourd’hui un tabou sur la mort. Pourtant elle régi notre existence car c’est la seule chose dont nous soyons absolument certains ! Revoyons notre sens de la mort, cessons de vouloir la cacher et comprenons la comme le passage du Jourdain, passage vers la Terre Promise !
6/Qu’est-ce que la mort ? Bien simplement la séparation de l’âme et du corps. L’âme est cette part du défunt qui subsiste par-delà la mort. Il y a à la fois une véritable dualité âme-matière, mais aussi une profonde unité de l’âme et du corps. Cette façon de voir est typiquement chrétienne.
IV/Le Purgatoire
1/Introduction et origine : Le Purgatoire est développé à la fin du XIIème siècle par Cîteaux et les Bernardins. Il s’agit de partir du constat que de tous temps et dans toutes les civilisations les hommes ont prié pour leurs morts. Par ailleurs la Tradition juive tient à l’existence d’un lieu de purification post mortem. Il s’agit du prolongement de la charité que nous avons les uns pour les autres par-delà la mort, par la communion des saints.
2/Dogme du Purgatoire : On distingue trois états de l’Eglise. L’Eglise militante terrestre, l’Eglise souffrante ou expectante au Purgatoire, l’Eglise glorieuse au Ciel. On retrouve cela dans les trois parts de l’hostie à la messe. Constatant cette prière pour les morts, l’Eglise en déduit l’existence du Purgatoire. Voilà pourquoi l’Eglise dans le CEC enseigne : « Ceux qui meurent dans la grâce et dans l’amitié de Dieu mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur Salut éternel souffrent après leur mort une purification afin d’obtenir la Sainteté nécessaire pour entrer dans le ciel » (n.1030). C’est en fait le chemin le plus commun après la mort, bien plus souvent emprunté que le Paradis immédiat ou que l’Enfer. Finalement le Purgatoire est le dogme du bon sens : la plupart d’entre nous ne sont ni Saints ni damnés… Nous sommes à mi chemin, bien que le curseur puisse varier un peu.
3/La souffrance du Purgatoire : Nous avons pu être effrayés par l’imagerie qui s’est développée autour du Purgatoire. Mais souvenons-nous que les âmes du Purgatoire sont bien sauvées. Leur souffrance est due à leur imperfection. « Si on pénètre en Enfer parmi les cris farouches, on entre au Purgatoire parmi les chants de joie. » (Dante, La divine Comédie) Il en va comme d’un homme qui sortant d’une cave obscure arrive dans le plein soleil de midi. Un temps d’acclimatation lui est nécessaire. Brusquer le passage ne ferait que du mal. Le Purgatoire est donc une école du bonheur ! C’est pourquoi on peut affirmer aussi que le Purgatoire est un lieu d’enviable suavité.
4/Morale de la loi, morale de la vertu : L’éthique du code est celle dans laquelle le sujet cherche à être en règle avec des prescriptions. C’est la question « que dois-je faire pour être en règle ». Dans cette optique, le Salut est une amnistie, ce qui a pour conséquence de décrédibiliser toute notre vie. Pour maintenir à la fois que le Salut est don est que nous sommes responsables de nos actes, il faut passer à la morale de la vertu. C’est l’éthique de la construction de soi. C’est la question est « est-ce que ça fait grandir ? ». Cette morale commence non par un traité de la loi mas par un traité du bonheur. Il s’agit par un comportement moral d’épanouir nos capacités à être heureux. Dans une telle morale, le dogme du Purgatoire prend toute sa pertinence. Si notre capacité à être heureux a été atrophiée, nous ne pourrons recevoir le bonheur divin ! Le Purgatoire supplée à ce défaut et nous rend peu à peu apte à la joie. Il élargira nos désirs pour pouvoir nous combler.
V/Le Paradis
Après être sorti d’un état mauvais, avoir traversé un entre deux, il s’agit dans un dernier temps d’être établi dans un état bon. Le schéma de l’Exode sert de référence : le peuple finit par s’installer en Terre Promise.
1/La Terre Promise don gratuit : La Terre Promise est la promesse première faite à Abraham, avant même une quelconque Révélation ! Elle n’est pas d’abord liée à un commandement quelconque. De même la vocation de Moïse est dès le début un appel à mener le peuple vers un pays où ruissellent le lait et le miel. Tout le livre de Josué est ponctué de miracles par lesquels Dieu livre gratuitement la Terre Promise, comme un don.
2/La Terre Promise exigeante : Deuxième caractéristique, elle se révèle aussi terre exigeante. Dans la Terre donnée par Dieu on doit accepter la présence de l’autre. Ainsi ont subsisté les Hittites, les Guirgachites, les Périzzites, les Hiwites, les Amorites, les Cananéens et les Jébuséens. Sept nations païennes… Par ces nations le peuple hébreux est mis à l’épreuve (Jg 3;1-4). C’est à dessin que Dieu les a laissé subsister, afin d’éprouver Israël et de voir s’il garderait ses commandements, notamment le premier. Mais l’exigence ne porte pas seulement sur l’étranger. Il y a aussi l’exigence du partage, entre les douze tribus d’Israël. Il y a eu beaucoup de jalousies et de rivalités. La promesse de Dieu devient contractuelle : il faut qu’Israël se rende digne de la Terre Promise.
3/L’héritage de la Terre Promise : Une fois la terre répartie, celle-ci prend un rôle central dans la vie des Juifs. Chacun hérite de la parcelle de son père pour la transmettre à ses fils. Et puis peu à peu on comprend qu’il faut peut-être spiritualiser tout cela. Jésus spiritualise le thème biblique de la possession de la terre. Dieu sera notre héritage. Le thème de la terre dans l’Ancien Testament manifeste à la fois la gratuité du Salut, son exigence, et la transcendance du Salut. On retrouve ces trois composantes dans le Royaume de Dieu. On découvre alors que Dieu n’est pas sauveur : il est le Salut.
4/Le jardin du Paradis : Le mot paradis dérive du perse qui signifie par ou jardin. On pense bien sûr au jardin d’Eden, ce qui met en valeur le lien entre Création et Rédemption. C’est toujours le même projet qui se déploie. On a maintes et maintes fois souligné que la Résurrection a eu lieu dans un jardin et que Jésus apparait d’abord comme le jardinier ! Cependant on doit souligner l’asymétrie fondamentale : le Salut chrétien ne consiste pas en un retour à l’état initial. Il n’y a aucune mesure entre l’état d’Adam et l’état du chrétien après son baptême, car le baptême est une palingénésie, qui fait de nous des créatures nouvelles.
VI/Le jugement
1/Jugement particulier : Il a lieu immédiatement après la mort. On y réfère sa vie au Christ, soit pour la purification du purgatoire, soit pour se damner immédiatement, soit pour entrer dans la béatitude du Ciel. Un dévoilement, une mise à nu, une opération vérité s’accomplira qui rétablira chacun dans ses bons droits. Le Seigneur mettra en lumière ce qui était caché (1 Co 4;5).
Jésus exprime que le jugement consistera en une confrontation de notre vie avec la parole évangélique : « La parole que je vous ai faite entendre c’est celle-là qui vous jugera au dernier jour » (Jn 12;48). Il faut souligner que ce jugement ne ressemble que bien peu à la justice humaine ! Au Ciel, la même personne sera notre avocat et notre juge ! Nous serons jugés sur l’amour mais surtout par l’amour. Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié et ceux qui ont été purifiés au Purgatoire n’ont rien à redouter.
2/Jugement universel : A la fin des temps, lorsqu’aura lieu le retour du Christ, tous les morts ressusciteront : toutes les âmes retrouveront leurs corps, justes ou non. Ce sera le jugement dernier. Les justes seront accueillis par le Seigneur en corps et en âme dans la gloire céleste, les damnés iront en enfer en corps et en âme.
3/Et en attendant… Nous qui sommes sur terre, nous attendons avec ferveur le retour du Christ… qui n’est pas forcément imminent. Dans une guerre, un long laps de temps sépare la bataille décisive et la fin des hostilités où l’on peut fêter la victoire. Il y a bien du temps entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945.
VII/Questions diverses sur l’au-delà et le Salut
1/Le temps dans l’au-delà : S’il est vrai que le temps par-delà la mort est différent, il n’en est pas moins vrai qu’il demeure une certaine temporalité. C’est ce que Saint Thomas d’Aquin appelle l’aevum, ou temps des anges, ou la sempiternité. Seul Dieu est rigoureusement hors du temps. On peut alors comprendre qu’il n’y ait pas simultanéité entre le jugement particulier et le jugement dernier. Les âmes des élus sont comblées pleinement… mais elles sont ontologiquement incomplètes. Non seulement ce corps qu’elles retrouveront à la résurrection finale, mais aussi le corps auxquelles elles appartiennent : le corps du Christ.
2/La divinisation et hominisation : Nous avons peur dans la divinisation de ne plus être nous-mêmes. Mais dieu se fait homme pour que l’homme soit plus homme ! La divinisation ne saurait être qu’une suprême hominisation. La Création a déjà imprimé notre vocation à être à la ressemblance de Dieu : cette vocation s’accomplira parfaitement.
3/Résurrection de la chair : Tous ressusciteront avec leur corps, les uns pour la damnation, les autres pour la vie éternelle. Ce corps sera bien le nôtre, mais il sera transfiguré en corps de gloire (Ph 3;21), un corps spirituel (1 Co 15;44). Cette étrange expression, on peut l’approcher par l’image de la semence : le gland et le chêne sont bien le même être ontologique et pourtant quelle différence (cf 1 Co 15) ! Il en va de même entre ce corps et le corps spirituel que nous aurons.
4/Retour sur la divinisation : Que signifie-t-elle ? Saint Jean Damascène donne cette définition : « par la participation à Dieu, l’homme devient par grâce ce que le Christ est par nature ». La divinisation chrétienne n’est pas abstraite, anonyme. Elle est « une adoption filiale » (Saint Paul). Chez Saint Athanase, « déification » est synonyme de « filification ». Cette configuration se réalise par les sacrements de l’initiation chrétienne. Par eux nous devenons d’autres Christ.