Père Guillaume de Menthière
Plan
I/Le Salut par l’incarnation
Théorie de l’union
Réponse aux objections
Intérêt de la mise en lumière de l’incarnation
Déviance moderne
II/Le Salut par la Résurrection
Introduction
Schème axiologique
Schème métaphysique
Schème agonistique
III/La doctrine de Saint Anselme
Présentation
Point de vue moderne
Avantages de cette doctrine
Limites
IV/La synthèse de Saint Thomas d’Aquin
Nouveau sens de la gloire divine
Importance de la nature humaine du Christ
Le péché selon Saint Thomas
La rédemption selon Saint Thomas
On remarquera que la phrase titre est au passé c’est une façon de souligner que nous sommes déjà sauvés. C’est déjà fait mais comment ? Ce chapitre porte donc sur la rédemption objective. Comment puis-je bénéficier aujourd’hui de ce Salut opéré sans moi ? On connait la réponse de l’Eglise : nous sommes sauvés par la foi opérant dans la charité et par les sacrements de la foi. C’est la question de la rédemption subjective : celle de l’application de la rédemption objective à tous les hommes.
Alors comment Jésus nous a-t-il sauvés ? Par son incarnation ? Sa vie humaine ? Par l’alliance des deux natures ? A quel moment sommes-nous sauvés ? A l’annonciation ? A Noël ? Le Vendredi Saint ? Le Samedi Saint ? Le jour de Pâques ? A l’Ascension ? Y a-t-il des choses non nécessaires au Salut dans la vie du Christ ? La Passion n’est-elle qu’un épilogue ou est-elle notre Salut lui-même ? Est-ce l’amour du Christ ou ses souffrances qui sont rédempteurs ? Le mot même de rédemption fait difficulté : il évoque un rachat, ie un prix à payer. Quel est ce prix ? A qui doit-il être versé ?
En fait il a fallu des siècles et des siècles (amen) pour élaborer une véritable théorie du Salut, les Pères de l’Eglise ne s’en étant pas vraiment préoccupé de façon systématique. Il faut attendre Saint Anselme au XIème siècle. On va donc se contenter de présenter quelques « théories de la rédemption », tout en sachant que ce terme est tout à fait anachronique. Par commodité, on présentera toutefois les différents points d’insistance des Pères sous ce vocable.
I/Le Salut par l’incarnation
Théorie de l’union
Une première série de Pères de l’Eglise nous dit que Jésus nous sauve par son incarnation. Un texte de Vatican II souvent repris par Jean-Paul II dit que « par son incarnation le fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme » (Gaudium et spes, n.22). Dans ces théories de l’incarnation, on explique que le Verbe nous a sauvés en s’unissant à l’humanité. Le mystère du Salut peut donc se résumer à ce qu’en disait Saint Athanase : « Dieu s’est fait homme pour que nous soyons faits dieux ». Un mystérieux mélange des deux natures s’opère en la personne de Jésus. Ce mélange est d’ailleurs signifié dans chacune de nos messes par le rite de l’immixtion. L’homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive est fait fils de Dieu.
Dans ce contexte on comprend aisément que le grand jour de notre Salut c’est l’annonciation. Si dès que Jésus s’incarne dans le sien de la Vierge, l’humanité et la divinité sont unis alors dès que Marie a dit oui c’est gagné ! L’humanité est prise dans cette alliance indéfectible que Jésus scelle en lui-même. « Lorsque le Christ nait le monde renait. » (Saint Maxime de Turin) Le récit de la nativité souligne d’ailleurs les deux natures du Christ. Notre Salut est tout entier contenu dans l’union des deux natures.
C’est la théorie de l’union, aussi appelée mystique, physique ou spéculative. Elle fait porter tout le poids du Salut dans l’incarnation du Verbe. Il a suffi que Marie dise oui pour que l’humanité soit sauvée.
Réponse aux objections
La difficulté qu’on objecte en général est que cette théorie ne semble pas tenir compte du caractère central de la Croix du Christ ? Que vient-elle faire là ? Ne serait-ce qu’un appendice malencontreux ? Serait-ce un évènement accessoire et non nécessaire ? Sommes-nous bien guéris par ses blessures ? Si l’incarnation suffisait au Salut, pourquoi fallait-il que Jésus souffre ? Pour le comprendre il faut se souvenir que les Pères ont un sens très large de l’incarnation. Ils n’abandonnent pas la dimension pascale de la rédemption. Si Jésus a voulu naître, c’est bien pour pouvoir mourir… La kénose du Fils de Dieu englobe toute la démarche du Verbe s’incarnant et se consomme à la Croix. L’incarnation comporte comme un moment nécessaire la Passion. L’incarnation est déjà une Passion, un abaissement, une kénose. On retrouve tout ceci dans l’indispensable Philippiens 2. Pas de séparation donc : il s’agit de distinguer pour mieux unir. Il serait ridicule de chercher une opposition entre incarnation et Passion.
Pour Saint Léon le Grand, au-delà de tous les actes du Christ, il y a une condition qui résulte de l’union des deux natures et qui donne son sens et sa valeur à tout le reste.
Fallait-il que le Christ souffrit ? Sujet difficile, qui souffre du tabou général sur la mort dans notre société. Il est bien vrai que depuis l’origine il a paru choquant de proposer un condamné à mort comme sauveur de toute l’humanité. Pourtant Jésus lui-même dans les Evangiles ne cesse de manifester la nécessité de sa Passion, dans celui de Luc en particulier. « Il fallait que … » Pourquoi le faut-il ? De quelle nécessité s’agit-il ? On retrouve souvent le thème du bois de la Croix (bois du candélabre qui porte la lumière, bois du bâton de Moïse, bois de l’arche de Noé) et surtout du sang de l’agneau. Toute l’Ecriture et la Tradition clament cette absolue nécessité des souffrances du Christ. L’évènement de notre Salut se situe donc bien autant dans la Croix que dans l’incarnation.
Intérêt de la mise en lumière de l’incarnation
Le Salut n’est pas seulement un évènement métaphysique mais aussi un évènement historique. Pourtant cette théologie du Salut par l’incarnation mérite elle aussi d’être accueilli, car elle a le mérite de présenter le Salut pas seulement dans un évènement de l’histoire mais comme découlant ontologiquement de la personne du Christ. C’est l’union des deux natures qui est le principe de notre Salut. Cela permet que tous ceux qui ont assumé une nature humaine, c’est-à-dire tous les hommes, soient sauvés. Tous sont sauvés en lui « au moins en espérance » (Saint Paul).
Déviance moderne
On voit très bien comment de nos jours il y eu une insistance considérable sur ce thème du Salut par l’incarnation. Finalement Jésus nous sauve en étant notre « compagnon d’humanité », « l’ami solidaire ». Tout cela n’est pas faux mais c’est insuffisant. Il y un risque d’évacuer la croix du Christ. Il n’est pas venu simplement partager voire cautionner l’humanité mais la rayer par sa croix ! Il ne s’agit pas simplement de rejoindre l’humanité de chaque homme. Il faut tout tenir ensemble sans rien opposer artificiellement.
II/Le Salut par la Résurrection
Introduction
De même que nous venons de dire qu’il faut tenir bien serrés l’incarnation et la Passion, il faut tenir bien serrés la Passion et la Résurrection. La Passion n’est pas qu’une étape transitoire. Quelles sont les portées salvifiques respectives du Vendredi et du Samedi Saint et du dimanche de Pâques. Passion et Résurrection sont les deux faces de l’insécable mystère pascal. Le thème ancien du Christ victorieux met en relief cette unité. La Résurrection n’est pas simplement l’intervention d’un deus ex machina mais le terme d’un impitoyable combat que le Christ livre pour nous contre les puissances du mal.
Schème axiologique
Trois grandes représentations existent pour le mystère de la Résurrection. La première est ce que l’on a appelé la représentation axiologique. Elle montre la Résurrection comme une récompense dont Jésus s’est montré digne. En accomplissant jusqu’au bout sa mission il a mérité que Dieu le relève d’entre les morts. Il est mort juste. La Résurrection est alors l’œuvre de Dieu le Père. Saint Paul présente toujours les choses ainsi. « Ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. » (Ac 2;32) Le Père n’a pas laissé son ami voir la corruption, il a secouru son serviteur. Ce schéma tout à fait respectable a néanmoins un inconvénient : le Christ y semble passif. Certes c’est lui qui s’est montré digne, mais c’est le Père qui au matin de Pâques le tire de son sommeil.
Schème métaphysique
Vient ensuite la représentation métaphysique. On considère que la mort est la séparation de l’âme et du corps.
Même si l’on adopte la position des tricotomistes qui affirment que l’être est composé d’âme, de corps et d’esprit (1 Te 5;23), Origène explique que le Vendredi Saint, l’esprit de Jésus est remonté aux Cieux, que le corps a été mis au tombeau, et que l’âme est descendue aux Enfers. La divinité du Christ reste unie aux trois… La Résurrection consistera en la réunion de ces éléments dissociés par la mort. L’âme et le corps sont d’abord réunis, mais reste l’esprit, confié en dépôt au Père. D’après Origène, c’est ce que fait Jésus à l’Ascension. « Ce dépôt de l’esprit fait entre les mains du Père il le reprend, non pas au moment même de la Résurrection, mais juste après elle. Témoin le texte de l’Evangile : notre seigneur Jésus Christ était ressuscité des morts, Marie l’aborda il lui dit « ne me touche pas car je ne suis pas encore remonté vers le Père ». » (Origène)
Mais l’Eglise est dichotomiste : l’homme est fait d’un corps et d’une âme. La Résurrection consiste à retrouver l’unité ontologique. C’est pourquoi il fallait qu’il y un « bon » délai entre la mort et la Résurrection. Trop court, on aurait pensé que Jésus n’était pas vraiment mort. Trop long on aurait pensé qu’il était ressuscité dans un autre corps. Trois jours était le « bon » délai (Saint Athanase).
Schème agonistique
C’est la représentation de la Résurrection comme la victoire du Christ après un long combat. C’est un trait marquant chez les Pères et oublié chez nous. La Résurrection est avant tout une victoire du Christ (agonie signifie combat en grec). Pâques est l’issue heureuse d’un combat. Les Pères aiment présenter la Résurrection avec une certaine dramaturgie où Jésus affronte les forces du mal pour sortir du tombeau comme un héros. Cette vision a l’avantage de mettre en valeur la portée sotériologique de la Passion et de lier celle-ci à la Résurrection dans un seul mouvement.
Soulignons la portée cosmique du drame pascal. La Passion est vue par les Pères comme le premier acte de ce duel prodigieux dont parle l’hymne du victime pascali laudes : « La mort et la vie se sont livré un étonnant combat ». Les Evangiles soulignent cette portée cosmique par tout un tas de signes étonnants. La Création toute entière est ébranlée. C’est un combat gigantesque qui se livre sur le Calvaire. Dans de nombreux textes, les Pères de l’Eglise décrivent la Création toute entière prise et terrifiée par ce grand évènement.
Après le tonnerre du Vendredi Saint, le silence du Samedi Saint. Tout se passe alors dans les Enfers. Que le Christ soit descendu aux Enfers, Saint Paul l’affirme en s’appuyant sur les écritures. Le Christ a donc joué un rôle actif, livrant son plus violent combat tout au fond du Shéol. Il brise les portes de l’Adès, terrifie les démons, va chercher les justes (Ps 107;16). Les Pères ne sont pas dupes de toute cette imagerie : l’Enfer et le Paradis sont des états et non des lieux. D’ailleurs c’est l’âme de Jésus qui descend aux Enfers, non son âme. Voilà donc ce que fait Jésus dans sa descente aux Enfers : il détruit les puissances du mal. D’ailleurs les Enfers n’existent plus maintenant : Jésus les a définitivement détruits. Jésus est le bon pasteur aux Enfers. Dans l’évangile apocryphe de Nicodème, l’évangéliste interroge deux des personnes ressuscité le vendredi Saint. Ces deux témoins rapportent ce qui s’est passé lors de la descente du Christ aux Enfers. « Aussitôt Adam, ainsi que tous les patriarches et les prophètes bondirent de joie. Il est l’astre d’en haut venu nous visiter, venu visiter ceux qui habitent les ténèbres. Alors le roi de gloire foula aux pieds la mort par sa majesté, s’empara du prince Satan, le livra à la puissance de l’Enfer et tira Adam vers sa lumière éclatante. » On retrouve un thème très popularisé par les icônes : Jésus tirant Adam des Enfers. Dans le combat livré à Satan, Jésus n’a pas d’autres armes que celles de sa Passion. La Croix est donc décrite par les Pères comme « la souricière du Diable ». En conclusion Jésus ne sort pas seul des Enfers le dimanche de Pâques. Il emporte avec lui la cohorte des justes de l’ancienne Alliance. La portée sotériologique de la descente aux Enfers est fortement mise en relief par l’antiquité chrétienne.
*Ici malheureusement il semble manquer une partie du cours… En effet il reprend directement sur ce qui va suivre, sans transition.*
III/La doctrine de Saint Anselme
Exposé
Nous poursuivons donc l’examen de la doctrine du Salut selon Saint Anselme. Nous avions vu comment le péché consistait en l’honneur divin lésé, comment cela appelait de la part du pécheur une satisfaction, avec cette difficulté que c’est l’homme qui doit satisfaire et qu’il en est incapable En effet la satisfaction à offrir est infinie en raison de celui qui a été lésé, à savoir Dieu. La seule solution était donc qu’un même fut Dieu et homme : Dieu pour pouvoir satisfaire, homme parce que c’est l’homme qui doit satisfaire. On a ainsi rendu compte de la nécessité de l’incarnation. On répond à la question que posait Saint Anselme « Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? ». Mais il ne suffit de dire que seul le Verbe incarné pouvait satisfaire, il faut encore montrer comment et pourquoi il l’a effectivement fait par sa Passion. Quelle nécessité y avait-il que le Christ mourut ? Pourquoi est-ce par sa mort que Jésus nous sauve ? Ce n’est pas en offrant sa charité ou son obéissance car toutes deux sont déjà dues à Dieu en stricte justice. Le Christ ne pouvait satisfaire qu’en offrant quelque chose qui n’était pas du. Or le Christ qui était exempt de tout péché n’était pas tenu de connaître la mort. Ainsi, l’œuvre satisfactoire que Jésus accomplit est le don de sa vie. Il meurt pour nos péchés, il offre sa vie. Puisque la vie offerte est divine, elle a une valeur infinie. Voilà le résumé du raisonnement de Saint Anselme. Il y a là un effort grandiose de synthèse de tout le dogme chrétien, une tentative de systématisation à travers la notion de satisfaction.
Point de vue moderne
Qu’en penser aujourd’hui ? Serait-ce une théologie de comptoir ? Où est la miséricorde ? Ces critiques qui imputent à Saint Anselme d’être prisonnier d’un système féodal, ce malaise vis-à-vis des théories anselmiennes doit être interrogé. Est-ce pour de bonnes raisons, évangéliques, que nous sommes si mal à l’aise lorsqu’on nous dit que Dieu exige réparation de sa créature ? « C’est le propre de la justice de tenir compte. Qui a volé cent francs doit restituer cent francs, et si dans les domaines qui ne sont pas aussi purement quantitatifs on ne saurait calculer aussi simplement le tort causé par nos fautes, on ne peut en conclure que ce mal demande moins impérieusement à être dans toute la mesure du possible réparé jusqu’à entière satisfaction, ni que ce manque n’aurait pas à être comblé. » (Madeleine Delbrel) Réparation et satisfaction sont deux mots rayés du vocabulaire contemporains, mais cela ne fait que souligner notre légèreté.
Avantages de cette doctrine
Détaillons donc les quatre remarquables avantages de la doctrine de Saint Anselme. D’abord elle présente une vision toute théocentrique du péché. Ce n’est pas une peccadille de gamin ou une infraction contre ne loi quelconque : c’est une offense à Dieu. Dieu sait ce qu’est le péché : il l’a reçu en pleine face. Le péché n’a de sens que vis-à-vis de Dieu. Il est avant tout du registre théologal et non moral. « Si encore on pouvait pécher sans faire de la peine au bon Dieu. » (Saint Curé d’Ars)
Deuxième avantage : malgré sa forme de raisonnement juridique, la réflexion est toute baignée dans un climat de prière. On perçoit très bien cette dimension dans la méditation sur la rédemption de l’homme (de Saint Anselme). Saint Anselme fait de la théologie en priant.
Troisièmement, elle rend compte du lien incarnation-Passion. On voit que tout est lié : il fallait qu’un même fût Dieu et homme pour pouvoir offrir la satisfaction, et il fallait ensuite qu’il offre la seule chose qui n’était pas due à Dieu en stricte justice.
Quatrièmement, la doctrine de Saint Anselme défend la dignité de l’homme qui n’est pas écrasé par la miséricorde divine, mais participe à son propre Salut. Saint Anselme tient jusqu’au bout que c’est l’homme qui ayant péché doit mériter son Salut. A aucun moment il ne déroge à ce principe. On ne prend pas prétexte de la miséricorde divine pour dédouaner l’homme. La dette n’est pas épongée par décret divin. En insistant sur cette notion de dette, c’est l’honneur de l’homme que Saint Anselme défend, et non un sordide juridisme. La miséricorde divine consiste précisément à parier sur la capacité de l’homme à se relever !
Limites
On ne peut pas ne pas remarquer les limites de cette théorie… D’abord qu’en est-il de la restauration interne de l’être humain ? L’homme n’est-il pas aussi blessé par son péché ? Il n’a pas seulement besoin de réparer l’offense, mais aussi lui-même ! La grande perspective de la divinisation de l’homme semble absente.
Deuxième grief : le poids de notre de notre Salut ne porte-t-il pas excessivement sur la mort du Christ ? Dans la théorie de Saint Anselme il est nécessaire que le Christ meure. C’est le seul bien infini possible. Mais finalement le Christ ne nous sauve pas tellement par sa charité et son obéissance puisqu’ils sont dus à Dieu en stricte justice. Ce qui semble être l’élément décisif c’est la mort du Christ, pas les vertus du Christ.
Troisièmement, la rédemption est-elle seulement de l’ordre d’une justice rendu à Dieu par l’humanité pécheresse, de l’ordre d’une médiation ascendante (l’homme qui offre quelque chose à Dieu), ou est-elle aussi de l’ordre d’une médiation descendante, Dieu offrant quelque chose à l’homme, à savoir sa miséricorde ? Il y a ces deux versants dans la rédemption.
Enfin quid de la Résurrection ? Est-elle dépourvue de valeur sotériologique ? Serait-ce un simple happy end ? On est frappé du grand silence qui entoure la joie de Pâques dans la théorie de Saint Anselme.
IV/La synthèse de Saint Thomas d’Aquin
Nouveau sens de la gloire divine
Chez Saint Anselme, la sotériologie se construit dans le prolongement de la peccatologie : c’est en considérant ce qu’est le péché qu’il construit sa doctrine de la rédemption, qui est rédemption du péché. La conception qu’Anselme se fait du Salut est tributaire de celle qu’il se fait du péché, affront à l’honneur divin. On passe de Saint Anselme à Saint Thomas par l’axiome patristique « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu » (Saint Irénée). Quand Saint Anselme dit que le péché porte atteinte à la gloire de Dieu, il faut rappeler que la gloire de Dieu ne saurait être affectée par le péché qu’en tant que celui-ci est la mort de l’homme. Il est atteint dans ce que Saint Thomas appelle sa gloire externe, ie l’harmonie de la Création, qui clame quelque chose de la gloire de Dieu. Dieu n’est bien sûr pas atteint dans son être, dans sa gloire que racontent les Cieux. Cette gloire chantée par les Cieux, c’est la perfection de sa créature. Le péché blesse Dieu en perturbant l’harmonie de la Création. Dieu est offensé par nous uniquement du fait que nous agissons contre notre propre bien. C’est à cause de cette automutilation que le créateur est blessé, à cause de l’amour qu’il nous porte. L’insistance de Saint Thomas sur l’amour de Dieu lui permet de réinterpréter en profondeur le thème du rachat et de la satisfaction. La nécessité juridique de Saint Anselme est remplacée par l’amour nécessitant. « La cause qui a conduit le Christ à verser son sang, ce fut l’esprit Saint, car c’est sous l’inspiration et avec son impulsion qu’il l’a fait par amour pour Dieu et pour nous. » (Saint Augustin)
Importance de la nature humaine du Christ
Pour Saint Thomas, il est très important de dire que le Christ agit en tant qu’homme et nous sauve en tant qu’homme. La vie de Jésus, sa vie d’homme est le donné essentiel de la sotériologie. « Dans le Christ l’humanité agissait comme instrument de la divinité. » (Saint Thomas) « Si le Christ a guéri le lépreux en le touchant, c’est que son touchait causait instrumentalement la guérison du lépreux. Dans le Christ la nature humaine participe instrumentalement à l’effet de la nature divine. » (Saint Thomas) Finalement on retrouve Saint Anselme qui défend mordicus la responsabilité humaine ! C’est bien l’homme qui agit, sous l’influence divine bien sûr. C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve pourrait-on dire dans une formule ramassée.
Le péché selon Saint Thomas
Considérons ce qu’est le péché avec Saint Thomas. Pour lui le péché est avant tout « détournement de Dieu et retournement vers une créature ». Autrement dit on se détourne d’un bien infini pour un bien fini. Le péché incurve notre courbe tendue vers Dieu « comme un boulet de canon » (Saint François de Sales). Cette orientation fondamentale vers Dieu, c’est ce que Saint Thomas appelle la justice originelle. C’est cette rectitude qui nous fait tendre de tout notre être vers Dieu. Le péché dévie cela, nous empêche donc d’arriver à notre fin. Et bien sûr parvenir à sa fin, c’est le Salut. Le fait que le péché nous fasse perdre cette justice originelle est ce qu’il y a de formel dans le péché originel. Tout autre désordre se présente en ce péché comme l’élément matériel. Le désordre c’est être tourné outre mesure vers les biens périssables. On peut lui donner le nom général de concupiscence. Ainsi le péché originel est matériellement la concupiscence mais formellement l’absence de justice originelle.
Il y a donc deux éléments dans le péché : un élément de faute et un élément de peine. Il y a un élément formel : la perte de la justice originelle. On a perdu notre direction. Mais ceci est accompagné d’une anarchie généralisée de nos facultés. En effet l’organisme humain est bien agencé par le créateur, et le péché vient tout perturber. Le péché est faute vers Dieu et désordre à réparer : il y a la faute et la peine. Il faut donc réparer la faute et la peine.
La rédemption selon Saint Thomas
De même que par le désordre le péché atteint l’homme tout entier, la rédemption doit atteindre l’homme tout entier, y compris dans son élément charnel. C’est pourquoi le Salut sera d’abord justification : il s’agit de retrouver le bon ordre pour qu’il soit orienté vers le Seigneur. Puisque le péché comprend un élément matériel et pénal et un élément formel et moral, les souffrances du Christ seront l’élément pénal et les vertus du Christ seront l’élément moral. L’obéissance et la charité du Christ sont l’élément moral. Elles viennent réparer la perte de la justice originelle. C’est par son obéissance et sa charité que le Christ mérite notre Salut. Les souffrances sont l’élément pénal qui correspond à l’élément pénal du péché. L’obéissance du Christ détache la volonté des biens finis, elle est l’antidote de l’orgueil. Le Christ nous a donc sauvés par son obéissance. Le Christ par sa vertu d’obéissance détruit la faute du péché et par sa douleur physique acquitte la peine du péché. Dans la rédemption la peine représente l’élément matériel, tandis que le mouvement volontaire est l’élément formel. On ne peut donc séparer la souffrance du Christ et l’amour du Christ.
*Et le cours coupe ici en plein milieu d’une phrase, alors qu’il doit rester environ 40 minutes… Damn it !*
Synthèse personnelle
I/Le Salut par l’incarnation
1/Théorie de l’union : Une première série de Pères de l’Eglise nous dit que Jésus nous sauve par son incarnation. Dans ces théories de l’incarnation, on explique que le Verbe nous a sauvés en s’unissant à l’humanité. Le mystère du Salut peut donc se résumer à ce qu’en disait Saint Athanase : « Dieu s’est fait homme pour que nous soyons faits dieux ». L’homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive est fait fils de Dieu. Le jour de notre Salut est alors celui de l’Annonciation.
2/Réponse aux objections : Quid de la Croix dans cette théorie ? Il faut se souvenir que les Pères ont un sens très large de l’incarnation. Si Jésus a voulu naître, c’est bien pour pouvoir mourir… La kénose du Fils de Dieu englobe toute la démarche du Verbe s’incarnant et se consomme à la Croix. L’incarnation comporte comme un moment nécessaire la Passion. Pas de séparation donc : il s’agit de distinguer pour mieux unir.
3/Intérêt de la mise en lumière de l’incarnation : Cette vision du Salut a le mérite de présenter le Salut comme découlant ontologiquement de la présence du Christ. C’est l’union des deux natures qui est le principe de notre Salut. Cela permet que tous ceux qui ont assumé une nature humaine, c’est-à-dire tous les hommes, soient sauvés.
II/Le Salut par la Résurrection
1/Introduction : Il faut tenir bien ensemble Passion et Résurrection, de même qu’on tenait ensemble Incarnation et Passion. Passion et Résurrection sont les deux faces de l’insécable mystère pascal.
2/Schème axiologique : Il montre la Résurrection comme une récompense dont Jésus s’est montré digne. En accomplissant jusqu’au bout sa mission il a mérité que Dieu le relève d’entre les morts. La Résurrection est alors l’œuvre de Dieu le Père. « Ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. » (Ac 2;32) Ce schéma tout à fait respectable a néanmoins un inconvénient : le Christ y semble passif.
3/Schème métaphysique : A la Résurrection, Jésus réunit son âme et son corps.
4/Schème agonistique : Sans doute le meilleur, il présente la Résurrection comme la victoire du Christ après un long combat (agonie signifie combat en grec). Pâques est l’issue heureuse d’un combat. Cette vision a l’avantage de mettre en valeur la portée sotériologique de la Passion et de lier celle-ci à la Résurrection dans un seul mouvement.
Il faut alors souligner la portée cosmique du drame pascal. Comme le chantent les Pères, il a ébranlé toute la Création, saisie d’effroi par la grandeur ou l’horreur des évènements du Vendredi Saint. Après ce grand tonnerre du Vendredi Saint, c’est le silence du Samedi Saint. Jésus descend par son âme aux Enfers, d’où il tire la cohorte des justes de l’ancienne Alliance. Les Enfers sont alors détruits et le Diable renvoyé en Enfer.
III/La doctrine de Saint Anselme
1/Exposé : Le péché consiste en l’honneur divin lésé, ce qui appelle de la part du pécheur une satisfaction, avec cette difficulté que c’est l’homme qui doit satisfaire et qu’il en est incapable En effet la satisfaction à offrir est infinie en raison de celui qui a été lésé, à savoir Dieu. La seule solution était donc qu’un même fut Dieu et homme : Dieu pour pouvoir satisfaire, homme parce que c’est l’homme qui doit satisfaire. Pourquoi est-ce par sa mort que Jésus nous sauve ? Ce n’est pas en offrant sa charité ou son obéissance car toutes deux sont déjà dues à Dieu en stricte justice. Le Christ ne pouvait satisfaire qu’en offrant quelque chose qui n’était pas dû. Or le Christ qui était exempt de tout péché n’était pas tenu de connaître la mort. Ainsi, l’œuvre satisfactoire que Jésus accomplit est le don de sa vie. Puisque la vie offerte est divine, elle a une valeur infinie.
2/Avantages de cette doctrine : Ils sont au nombre de quatre. Un, elle présente une vision toute théocentrique du péché. C’est une offense à Dieu, il est du registre théologal avant d’être moral. Deux, malgré sa forme de raisonnement juridique, la réflexion est toute baignée dans un climat de prière. Trois, elle rend compte du lien incarnation-Passion. On voit que tout est lié : il fallait qu’un même fût Dieu et homme pour pouvoir offrir la satisfaction, et il fallait ensuite qu’il offre la seule chose qui n’était pas due à Dieu en stricte justice. Quatre, la doctrine de Saint Anselme défend la dignité de l’homme qui n’est pas écrasé par la miséricorde divine, mais participe à son propre Salut. Saint Anselme tient jusqu’au bout que c’est l’homme qui ayant péché doit mériter son Salut.
3/Limites : Elles sont également au nombre de quatre. Un, qu’en est-il de notre guérison ? La divinisation semble absente. Deux les vertus de la vie du Christ sont à peine évoquées. Trois, il semble que la rédemption soit seulement l’œuvre de l’homme qui offre une compensation à Dieu, sans que Dieu n’offre rien. Quatre, quid de la Résurrection ? On est frappé du grand silence qui entoure la joie de Pâques dans la théorie de Saint Anselme.
IV/La synthèse de Saint Thomas d’Aquin
1/Nouveau sens de la gloire divine : Saint Thomas d’Aquin expose que la gloire de Dieu qui est atteinte par le péché est la gloire externe. C’est celle qui est liée à la perfection et à l’harmonie de sa Création, car celle-ci dit quelque chose de Dieu. « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu » (Saint Irénée) La nécessité juridique de Saint Anselme est remplacée par l’amour nécessitant.
2/Importance de la nature humaine du Christ : Il est très important de dire que le Christ agit en tant qu’homme et nous sauve en tant qu’homme. « Dans le Christ l’humanité agissait comme instrument de la divinité. » (Saint Thomas) Finalement on retrouve Saint Anselme qui défend mordicus la responsabilité humaine ! C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve pourrait-on dire dans une formule ramassée.
3/Le péché selon Saint Thomas : Pour lui le péché est avant tout « détournement de Dieu et retournement vers une créature ». Autrement dit on se détourne d’un bien infini pour un bien fini. Le péché incurve notre courbe tendue vers Dieu « comme un boulet de canon » (Saint François de Sales). Cette orientation fondamentale vers Dieu, c’est ce que Saint Thomas appelle la justice originelle. Le fait que le péché nous fasse perdre cette justice originelle est ce qu’il y a de formel dans le péché originel. Tout autre désordre se présente en ce péché comme l’élément matériel. Le désordre c’est être tourné outre mesure vers les biens périssables. On peut lui donner le nom général de concupiscence. Ainsi le péché originel est matériellement la concupiscence mais formellement l’absence de justice originelle.
Il y a donc deux éléments dans le péché : un élément de faute et un élément de peine. Il y a un élément formel : la perte de la justice originelle. On a perdu notre direction. Mais ceci est accompagné d’une anarchie généralisée de nos facultés. En effet l’organisme humain est bien agencé par le créateur, et le péché vient tout perturber. Le péché est faute vers Dieu et désordre à réparer : il y a la faute et la peine. Il faut donc réparer la faute et la peine.
4/La rédemption selon Saint Thomas : De même que par le désordre le péché atteint l’homme tout entier, la rédemption doit atteindre l’homme tout entier, y compris dans son élément charnel. C’est pourquoi le Salut sera d’abord justification : il s’agit de retrouver le bon ordre pour qu’il soit orienté vers le Seigneur. Puisque le péché comprend un élément matériel et pénal et un élément formel et moral, les souffrances du Christ seront l’élément pénal et les vertus du Christ seront l’élément moral. L’obéissance et la charité du Christ sont l’élément moral. Elles viennent réparer la perte de la justice originelle. C’est par son obéissance et sa charité que le Christ mérite notre Salut. Les souffrances sont l’élément pénal qui correspond à l’élément pénal du péché. L’obéissance du Christ détache la volonté des biens finis, elle est l’antidote de l’orgueil. Le Christ par sa vertu d’obéissance détruit la faute du péché et par sa douleur physique acquitte la peine du péché.