Père Guillaume de Menthière
Sauver le Salut
On constate dans le christianisme moderne une éclipse de la question du Salut qui contraste violemment avec la préoccupation des siècles modernes. On peut dénombrer cinq causes extérieures à l'Église majeures, qui trouvent leur origine dans le courant du XXème siècle.
I/Les philosophes du soupçon
1/Nietzche et Freud : Nietzche et Freud voient dans le dogme chrétien du Salut une infantilisation et une aliénation de l’homme. Celui-ci s’en remettrait à une divinité extérieure paternelle qui le rassurera dans l’au-delà alors qu’il devrait se prendre en main dans ce monde. Nietzche affirme que ce dogme maintient l’homme dans un état de servitude Freud imagine un complexe d’Œdipe généralisé et voit dans le Salut un refuge face aux souffrances. On peut répondre que la foi n’est pas liée immédiatement à la notion du salut (cf judaïsme primaire) et que la souffrance pousse à rejeter Dieu au moins autant qu’à se tourner vers Lui.
2/Marx : Marx affirme que la religion est une invention mise en place par les classes supérieures pour assujettir le prolétariat. Elle le maintien dans un espoir de l’au-delà pour lui faire accepter ses souffrances et son exploitation.
II/Le positivisme
1/Avènement : Au début du XXème siècle les progrès fulgurant des sciences amènent l’homme à y placer son espoir de Salut. L’homme se sauvera par la science : il arrivera enfin à « l’âge adulte » après « l’âge enfant » où il se réfugiait dans la religion.
2/Chute : Le positivisme meurt dans l’horreur des tranchées où l’on découvre ce à quoi la science peut mener. On peut penser à tous les revers que subit la raison en 1927 (Gödel, Heisenberg, Freud, Heideger, surréalisme,…)
3/Réponse : Le chrétien doit maintenir une juste estime de la raison, qu’il sait être puissance de connaissance de la vérité mais non valeur ultime.
III/L’existentialisme
1/Expression de l’existentialisme : Les existentialistes accusent le dogme du Salut de détourner les croyants du monde présent. Leur préoccupation de la Cité céleste les mène à une démission face aux affaires de la cité terrestre
2/Réponse : Le Salut est un accomplissement de ce monde : l'Église des années 60 réaffirme qu’il s’agit de sauver le monde et non de se sauver du monde. On peut penser à l’image des marées ou de la croissance des arbres : c’est le Salut qui justement nous pousse à nous investir en ce monde.
IV/L’influence grandissante des philosophies orientales
En particulier le bouddhisme. Elles abordent la question du bien et du mal et de l’élévation personnelle sans aucune idée de divinité ou de sauveur.
V/Le drame de la Shoah
1/La question de la puissance de Dieu : Après les horreurs de la Shoah, certains affirment que Dieu est soit toute bonté, soit tout puissant, mais pas les deux. Sinon comment expliquer ce qui s’est passé ? Dieu n’est alors plus Sauveur : au contraire c’est Lui qui doit être sauvé !
2/Fin de la réponse traditionnelle juive : Elle consiste à expliquer les divers maux par des péchés commis. Mais ici le mal commis est tel qu’elle ne tient plus.
Qui sauve ?
I/Dieu proclamé seul Sauveur par l’Ancien Testament
Dieu, bien sûr, est le seul et unique Sauveur des hommes. Tout l’Ancien Testament montre que le peuple hébreu doit intégrer petit à petit cette notion centrale. Dieu sauve et est tout puissant : il faut donc s’en remettre à lui avec confiance et cesser de compter sur ses propres forces. On peut penser à la bataille contre les Amalécites, à Josué entrant en Terre Sainte et prenant Jéricho, à David affrontant Goliath, à Elie dénonçant l’alliance avec l’Egypte et à tous les psaumes qui chantent le rocher, la forteresse imprenable qu’est le Très-Haut. Pour le peuple juif il est une certitude, parfois apprise dans la douleur : Dieu est l’unique Sauveur.
II/Jésus proclamé seul Sauveur par le Nouveau Testament
1/La Trinité toute entière est l’auteur du Salut : Le Fils tient une place particulière puisque c’est le Christ en tant qu’homme qui est l’auteur de l’acte de notre Salut. Cependant c’est bien la trinité toute entière qui est sauveuse en tant que son auteur in fine.
2/Profonde unité entre la divinité de Jésus et son attribut de Sauveur : L’expérience première de tout chrétien, c’est que Jésus le sauve. C’est la certitude initiale des premiers croyants, avant toute autre question théologique. Il en découle la nature divine du Christ, puisque seul Dieu est sauveur. En tant que Sauveur, Jésus est nécessairement Dieu.
3/Réponse à Arius : le Salut comme divinisation et nature divine du Christ : Être sauvé, c’est être divinisé, c’est-à-dire rendu participant de la nature divine. Or un sauveur n’aurait pu nous diviniser si lui-même n’était pas Dieu. C’est la démonstration que fait Athanase opposé à Arius lors du concile de Nicée.
III/Le christocentrisme en question
Parce que Jésus est Dieu son acte salvifique est parfait et universel : il est efficace et indispensable (à cause de son unicité) pour l’humanité toute entière, à travers les âges. C’est l’affirmation du christocentrisme.
IV/Le rôle de l’homme dans son propre Salut
1/Rédemption objective, rédemption subjective : L’homme n’est pas totalement indifférent à son propre Salut. En effet on distingue la rédemption objective (les hommes sont tous sauvés par la mort et la résurrection du Christ) et la rédemption subjective (l’accueil ou le refus individuel du Salut). Si l’homme n’a aucune part dans la rédemption objective, il a son rôle dans la rédemption subjective. D’abord parce qu’il doit s’ouvrir à son propre Salut, l’accepter, le recevoir et le désirer. C’est l’image de la rançon en ducats.
2/Tout bien vient de Dieu : La part que nous prenons vient en fait elle aussi de Dieu, puisque c’est par grâce que l’on s’ouvre à la grâce, par grâce que l’on fait le bien.
3/La prédestination chrétienne : Si par moment Jésus semble savoir à l’avance ce que feront ces disciples, c’est parce que Dieu hors du temps est contemporain de toutes nos actions. Par conséquent, il y a une science de Dieu qui diffère d’une préscience et donc d’un destin au sens classique du terme. La prédestination chrétienne prend pleinement en compte la liberté et les décisions des élus.
4/La liberté de l’homme qui accueille et répand le Salut : Il a de plus l’immense responsabilité d’être messager du Salut, de permettre que celui-ci soit transmis à l’humanité tout entière. En cela il est à nouveau partie prenante de la rédemption subjective. Cela montre que la liberté de l’homme est bien prise en compte par Dieu à travers la foi qui est le choix de l’accueil du Salut.
5/Quelle foi pour être sauvé : Enfin, puisque c’est notre foi en Dieu qui nous sauve, il est légitime de se demander que croire pur être sauvé ? Il faut croire que Dieu existe et qu’il est notre sauveur. Cette foi doit être vivante et est donc inséparable des œuvres de foi qu’elle produit. Sans la charité, la foi ne sert de rien.
VI/Coopération à la rédemption objective
L’humanité dans son ensemble participe aussi à la rédemption objective. En effet c’est Jésus homme qui nous sauve. Il y a un admirable échange de nature : notre nature Lui permet de mourir, la Sienne nous permet de vivre. Dieu aurait pu choisir de nous sauver autrement : il procède ainsi pour nous permettre dans un surplus d’amour de participer à notre Salut. Grâce à cela l’humanité participe à la rédemption objective qui n’est ni purement intrinsèque ni purement extrinsèque.
VII/Le mérite
1/Lien avec le Christ : Comme toute action humaine, celle du Christ obtient son effet par manière de mérite : c’est donc par le mérite qu’il va nous sauver.
2/Définition : Le mérite est « l’acte qui appelle sa juste rétribution ». Ce n’est pas un faire-valoir, quelque chose qui nous donne un droit à, mais bien un acte que Dieu dans sa miséricorde rétribue.
3/La question du mérite dans le Salut : C’est bien parce que l’homme ne peut accéder de lui-même à son Salut qu’il peut et doit le mériter, c’est-à-dire poser des actes qui tendent vers lui. Cependant aucun acte humain n’est en proportion avec ce bien ultime. C’est donc purement par bonté que Dieu nous rétribue : plaire à Dieu, c’est poser les actes de son propre relèvement.
4/Les conditions du mérite : Elles sont trois : être dans la condition du voyageur, être libre et agir en proportion de justice avec la récompense. Ce troisième élément est bien sûr humainement impossible. Il faut pour cela que la grâce et la charité agissent en nous. Ce n’est donc qu’en nous associant au Christ que par Lui et avec Lui, en nous associant à sa nature divine, nous méritons.
5/Grâce capitale et Salut par les mérites du Christ : Parce qu’il est Dieu, les mérites du Christ s’étendent à tous les hommes et ses actes sont méritoires par eux-mêmes. Parce qu’il est Dieu ses mérites ont une valeur infinie capable de nous sauver tous. C’est la notion de grâce capitale qui permet l’extension universelle.
VIII/L’homme peut-il faire son propre Salut ?
1/Introduction : On peut être tenté de dire que l’homme peut faire son Salut seul, sans Dieu. Il pourrait s’élever par lui-même, notamment par la science, parvenant à l’âge adulte. On retrouve en fait le positivisme.
2/Le rêve prométhéen de l’homme voué à l’échec : Il ne saurait y avoir d’indépendance de ce monde au sens de vie hors de Dieu, puisque c’est par lui que nous avons l’être et le mouvement. Certes il y a un premier aspect du Salut qui est un accomplissement et que l’homme semble à tort pouvoir atteindre. Jésus le réalise dans l’incarnation. Mais il en est un second de guérison que Jésus accomplit par sa Passion et qui ne saurait en aucun cas venir de nous.
3/Rôle de la souffrance : Tout chemin de rédemption passe par la Croix : il faut s’unir humblement à la souffrance du Christ. Il ne nous a pas délivrés du mal de souffrir ici-bas, mais il nous a délivrés de l’absurdité d’une souffrance inutile.
Qui damne ?
1/Le crime contre l’Esprit Saint : Refuser l’Esprit Saint, c’est en fait refuser la grâce e refuser la pénitence. Parce qu’il est refus du pardon, il est par nature irrémissible.
2/L’Enfer c’est le refus d’aimer : Un cœur qui refuse d’aimer, de se donner, de recevoir l’amour est incapable de jouir du paradis. L’Enfer est donc ce lieu où toute forme d’amour est impossible.
3/Les tentatives de négation de l’Enfer : Certains soutinrent qu’il n’y avait pas d’Enfer mais une simple volatilisation indolore des méchants. Cela n’a aucun fondement. D’autres affirmèrent qu’il s’agit d’une hypothèse pédagogique, une menace dont on ne se sert pas comme la bombe. On rétorquera qu’il y a au moins les démons en Enfer et que Jésus semble fortement indiquer qu’il y aura du monde en Enfer. Il faut donc s’en tenir à l’Ecriture avec humilité et bien considérer l’Enfer comme une possibilité.
4/La liberté humaine : L’Enfer est en fait l’illustration de la pleine liberté de l’homme que Dieu prend bien au sérieux.
Qui est sauvé ?
I/Tous ne seront pas sauvés
1/L’hérésie de l’apocatastase : Tentation très présente actuellement, cette hérésie d’Origène fut condamnée par le Concile de Constantinople en 543.Elle consistait à dire qu’aux fins dernières, tous seraient accueillis au paradis par la miséricorde divine. Or l'Église maintient qu’il n’y a pas de « paradis pour tous » et de réconciliation finale de Satan et de Dieu.
2/Salut des anges : il est déjà assuré que les anges déchus ne seront pas sauvés, puisqu’après la chute leur choix est irrévocable, de même que celui de l’homme une fois qu’il est mort. Ce n’est pas une déficience de la miséricorde divine : leur péché est par nature irrémissible.
3/Salut des hommes : Avant toute chose, notons que l'Église refuse de se prononcer sur la damnation d’individus en particuliers. En revanche elle s’attache à tenir ensemble deux principes : Dieu veut le Salut de tous les hommes, et il n’est pas certain que tous les hommes soient sauvés. (« Dieu est le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants. » - 1 Timothée 4;10) On trouve de nombreuses expressions du premier principe : Jésus assume la nature humaine pour l’ensemble de l’Humanité, sa Croix est pôle d’attraction universel, « le sang versé pour la multitude »,… Ses mérites ont une valeur infinie capable de tous nous sauver, « et même d’autres mondes s’il en existe » (Saint Augustin). Pourtant (second principe), on n’a aucune garantie sur le Salut de tous les hommes. Tout en étant brûlants de charité, les pères de l'Église ont enseigné la doctrine du petit nombre des élus.
II/Quid du nombre des élus
1/Combien les élus seront-ils ? Si Dieu connaît certainement le nombre des élus, il est pour nous inutile de nous poser la question. Le voyant de l’Apocalypse (Ap 7;9) parle « d’une foule que nul ne peut dénombrer », non seulement parce qu’elle est quantitativement très importante (impossible), mais aussi parce qu’en droit nous n’avons pas à dénombrer (interdit).
2/Ce que disent l’Ecriture et la Tradition : Jésus ne cache pas que l’accès au Royaume est extrêmement difficile et que nombreux sont ceux qui échoueront (Lc 12;23 – Mt 7;13-14). Dans la Tradition, tous les grands Saints de Saint Thomas d’Aquin à Saint Vincent de Paul en passant par Saint Ignace de Loyola enseignent la doctrine du plus petit nombre des élus.
III/Les limbes
1/Définition : Les limbes (de périphérie ou frange en latin) sont un lieu ou se trouvent les âmes qui sans faire partie des élus (paradis) n’ont pas mérité l’enfer. Elles y jouissent d’une félicitée purement naturelle dans l’accomplissement humain. Ainsi en 1911 on trouve dans le Dictionnaire de théologie catholique l’affirmation « tout en admettant l’opinion du plus grand nombre des non-élus, on peut légitimement admettre celle du petit nombre des damnés ».
2/Valeur théologique : Cette hypothèse théologique est maintenant réfutée comme « une vue indument restrictive du Salut et ne peuvent être considérées comme une vérité de foi » (Commission Théologique Internationale, 2007). En effet la vocation de l’homme ne peut être que surnaturelle. Soit on l’atteint soit on ne l’atteint pas, sans entre deux.
IV/Nécessité de se tourner vers le Christ face à l’impossibilité du Salut humain
1/Se tourner vers la miséricorde : Jésus lui-même nous invite en fait à quitter la question du chiffre pour nous tourner simplement vers la miséricorde de Dieu. Dieu sauve ceux qui espèrent en lui. En effet, « pour les hommes c’est impossible, mais non pas pour Dieu » (Mc 10;27).
2/Difficulté de l’entrée dans le Royaume : Pourquoi Jésus insiste-t-il temps sur la difficulté de l’accès au Royaume ? C’est parce que le chemin ne peut pas passer que par lui et par lui seul. Alors qu’il y a une multitude de façons de se tromper, il n’y a qu’un seul chemin pour entrer au Royaume : Lui.
V/Salut individuel
1/Le cas Judas : Judas est bien coupable, il n’y a absolument aucun doute là-dessus (Jn 17;12). L’Ecriture parle même de lui comme d’un démon (Jn 6;70). Cependant son remords final laisse la porte ouverte. Quoi qu’il en soit « il ne nous appartient pas de mesurer son geste en nous substituant à Dieu infiniment miséricordieux et juste » (Benoit XVI). On peut cependant noter que Jésus est dénoncé par l’un de ses amis : ce n’est donc pas un gourou qui fanatise les foules. Il laisse sa pleine liberté à chacun.
2/Mon cas personnel : incertitude du sort : Nous ne pouvons avoir aucune certitude quant à notre propre salut et l'Église se refuse à se prononcer sur des cas individuels. Rien ne peut réduire cette incertitude qui persistera jusqu’à notre mort. En effet il faut non seulement se trouver dans un état de grâce mais y persévérer. Voilà pourquoi nous devons travailler à notre salut « avec crainte et tremblement » (Philippiens).
3/Indices : Les pères de l'Église déclinent une série d’indices d’un état de grâce et de Salut : une bonne vie, le témoignage d’une conscience pure, le gout de la parole de Dieu, la miséricorde à l’égard de Dieu, l’amour des ennemis, l’humilité et surtout la dévotion à la Vierge Marie. Ces éléments ne nous donnent pas de certitudes, ne nous assurent pas de notre salut mais doivent nous assurer de la grandeur de l’amour de Dieu.
VI/Salut du monde matériel
1/Salut du monde animal : Sans nous donner beaucoup de détails, l’Ecriture en nous parlant d’une création nouvelle (2 Pi 3;13) nous laisse entrevoir un certain salut du monde animal (Is 11;6-8). Le Salut s’étend donc au monde matériel.
2/Qu’est-ce qui de l’homme sera sauvé ? C’est l’homme tout entier qui est sauvé. En effet le Salut chrétien est essentiellement un accomplissement : il s’agit de mener toute chose à sa perfection. « Lorsqu’un être atteint ce pour quoi il est fait on dit qu’il est sauvé, quand il ne l’atteint pas on dit qu’il est perdu » (Saint Thomas d’Aquin). Il ne s’agit pas d’être sauvé d’une nature mauvaise, mais de mener la nature reçue vers sa fin. L’homme n’a pas à être délivré de lui-même mais au contraire à devenir lui-même ! Le Salut ne saurait être qu’une hominisation, une sur-humanisation par la grâce.
Ainsi le Fils de Dieu est venu sauver l’homme tout entier, corps et âme. Ainsi le corps aussi est sauvé, il ne s’agit pas de s’en échapper. Nous professons d’ailleurs la résurrection de la chair. Nous sommes la religion de l’incarnation ! « Nous attendons le jour le Seigneur rendra nos pauvres corps semblables à son corps glorieux. » (Philippiens 3;21)
La question est qui le Christ doit-il être pour que nous soyons sauvés ? La réponse est dans l’adage patristique « tout ce qui est assumé est sauvé » (« quod non assumptum non sanatum »). Ainsi l'Église répond aux docets qui affirment que Jésus ne fait que prendre apparence humaine qu’il est nécessaire que Jésus soit homme pour sauver l’homme (1 Jn 4;2-3). On peut aussi penser à l’hérésie monophysiciste, monothéliste ou d’Apollinaire de Laodicée. Jésus a sanctifié tous les aspects de la vie humaine par sa propre vie.
VII/ « Hors de l'Église point de Salut »
1/Introduction : On remarquera simplement qu’à partir du moment où l'Église est le corps de ceux qui sont sauvés, la formule est une lapalissade…
2/Histoire de la formule : Elle est due à Saint Cyprien l’Africain, évêque de Carthage mort martyr en 258. Une querelle pose la question de la réintégration à l'Église de ceux qui ont abjuré. Le Concile de Carthage déclare qu’une telle chose est possible. Mais un prêtre rigoriste du nom de Novatien s’élève contre cette décision est fait sécession. Nouvelle question : que vaut le baptême conféré par les schismatiques ? Saint Cyprien répond qu’il faut les baptiser à nouveau, car « nemo dat quo non habet » (personne ne donne ce qu’il n’a pas). Le pape Etienne prend la décision Corneille. Ils meurent cependant rapidement martyrs. Dans ce contexte, Saint Cyprien pose l’axiome.
3/Explication : Cette contextualisation permet de comprendre que cet axiome ne concerne pas les païens. Il est ad intra : il concerne les chrétiens. Cette formule n’est pas le fruit orgueilleux d’une chrétienté dominatrice. Elle provient d’une petite Eglise humiliée et en proie à la persécution. Le Salut qui est compromis hors de l'Église est celui de ceux qui s’en coupe sciemment.
4/Suite de la question : Saint Augustin rappelle que même des hommes extérieurs au groupe de disciples du Christ chassaient les démons en son nom. Le Seigneur peut se servir de n’importe quel ministre même extérieur à l'Église pour conférer la grâce. « Quand Pierre baptise c’est Jésus qui baptise, quand Juda baptise c’est Jésus qui baptise. » Le sacrement ne dépend nullement du ministre mais seulement du Christ qui agit par le ministre. « Que l’entonnoir soit d’or ou de cuivre, ce qui compte c’est la liqueur de la grâce qui coule dans l’entonnoir. » (Saint Curé d’Ars)
Pourtant il faut bien distinguer le sacrement et l’effet du sacrement. Ainsi dans les actes Simon le magicien reçoit le baptême (chapitre 8), mais cela ne lui est d’aucun effet salutaire car il le reçoit dans un esprit de vénalité qui empêche le sacrement d’être fructueux. Ce n’est pas la qualité du ministre qui en cause, mais les dispositions de celui qui le reçoit. On peut recevoir validement le sacrement, mais pour sa propre perte. Un baptême valide n’est pas forcément fructueux, c’est là une distinction fondamentale.
VIII/Salut des infidèles : définition de l'Église
1/Nouveau contexte : Tant que l'Église était en plein développement, on pouvait se dire que tous seraient un jour mis en situation de connaître l’Evangile et d’y répondre. Dès lors tous ceux qui ne sont pas dans l'Église ne peuvent être sauvés. Au Moyen-Âge on pouvait raisonnablement envisager que tout être humain ait entendu parler du Christ et ait été mis en situation de choix. Mais les grandes découvertes viennent tout changer : on se rend compte que des millions de gens ont vécu dans la totale ignorance du Christ sans que cela soit de leur faute. Peut-on légitimement les envoyer en enfer sans autre forme de procès ? Comment le sort éternel d’un africain, d’un indien ou d’un chinois pourrait-il se jouer à la manière dont il se positionne par rapport à un juif de Nazareth né des siècles avant lui dans un pays dont il ignore tout, et porteur d’un message étranger à sa culture ?
2/Distinction entre le corps et l’âme de l'Église : Saint Robert tente alors une distinction entre le corps de l'Église (le corps des croyants ayant une foi explicite guidé par le pape) et l’âme de l'Église (constituée par les dons du Saint Esprit sous l’influence desquels peuvent se trouver des hommes. En fait La nécessité du baptême pour le Salut ne vaut qu’après la promulgation de l’Evangile, à la fois dans l’espace et dans le temps.
Il faut évidemment éviter de tomber dans la tentation de dire qu’il y a le Salut par le Christ pour ceux qui sont chrétiens et d’autres voies de Salut pour les autres, chacun dans sa religion puisqu’après tout l’Esprit Saint souffle où Il veut. Il n’y a pas deux économies du Salut.
3/Mission et ignorance invincible : Bienheureux Pie IX établit une distinction entre la nécessité objective de l'Église pour le Salut et la culpabilité ou l’innocence objective de ceux qui sont hors de l'Église. On parle alors d’ignorance invincible. Personne ne peut être sauvé en dehors de l'Église, d’autre part ceux qui n’appartiennent pas à l'Église sans faute de leur part ne sauraient être condamnés. On ne peut guère aller plus loin ! Rien n’empêche de donner à cet axiome un forme positive et de dire en s’adressant à tout homme de bonne volonté non pas hors de l'Église vous êtes damnés, mais c’est par l'Église que vous serez sauvé. Finalement pour être sauvé, il n’est pas nécessaire d’être incorporé à l'Église par un vœu explicite, ce peut être un souhait ou un désir implicite. Tout réside dans ce « vœu de l'Église » qui doit être très réel bien que ténu et caché.
4/Le vœu implicite : Les fruits de tout sacrement peuvent être obtenus par anticipation si le désir et la volonté du croyant sont déjà exprimés et fortifiés. Analogiquement, on peut obtenir le Salut même si l’on n’appartient pas encore explicitement à l'Église mais non sans un lien avec elle. Ce qui est en question est donc le lien de chaque homme avec l'Église. Le Concile Vatican I commence par rappeler avec force que l'Église est nécessaire au Salut (cf n.14). Il faut non seulement être dans l'Église de corps, mais aussi de cœur par la foi, l’espérance et la charité. Puis il ajoute que ceux qui sont victime d’une ignorance invincible et qui suivent avec droiture leur conscience avec l’aide de la grâce divine peuvent aussi être sauvés.
Si on en revient à l’Ecriture, comment interpréter l’Evangile du Jugement dernier ou les brebis (Mt 25) ne semblent même pas avoir connu le Christ ! En effet ce qui tient lieu de loi à ceux qui ne connaissent par le Christ c’est leur conscience. Par conséquent, on notera que nul ne vit sans loi, puisque chacun possède une conscience en laquelle la loi est inscrite. Nul n’est laissé dans une totale ignorance. Ainsi l’histoire du Salut connait trois phases : avant la loi (païens, conscience), sous la loi (juifs, Thora), sous la grâce (chrétiens, loi nouvelle de l’Esprit Saint).
Qu’est-ce que le Salut ?
I/Le Salut sortie
1/Sauver c’est faire sortir : Dans un premier temps, le salut consiste en une sortie, ainsi que le peuple hébreu sortant d’Egypte. Il s’agit de sortir d’un état mauvais. Et celui qui fait sortir, la porte, c’est le Seigneur (Jn10;7). Ainsi il Seigneur a fait sortir la Création du néant, Noé de l’Arche, Loth de Sodome, son peuple d’Egypte, Jonas de la baleine, Daniel de la fosse aux lions, Jésus du tombeau… Sortir c’est aussi être distingué du reste, comme le peuple élu mis à part.
2/La Création comme première œuvre du Salut : Dans la Genèse, Dieu nous fait sortir du néant, il nous arrache à celui-ci. Il distingue l’homme du reste des animaux. Cela fait de la Création le premier acte du Salut, qui est donc plus ancien que le péché. Le projet de Dieu de faire surgir des êtres capables de participer à sa béatitude est projet de Salut.
3/Le Salut nouvelle Création : La mort est une dé-création : on retourne à l’état de confusion primitif. Quand Jésus meurt il fait nuit en plein jour : la première que Dieu avait faite était de séparer lumière et ténèbres. Le Salut est donc nouvelle Création.
4/Le péché obstacle au Salut : Mais le salut n’est pas seulement sortir : Lazare est sorti du tombeau mais il est mort à nouveau… Il n’y a pas seulement l’aspect négatif (vaincre le péché), mais il doit y avoir un aspect positif. Le péché est un obstacle au salut, mais l’absence de péché n’est pas le salut.
5/Arraché à Satan : Le terme le plus général pour décrire cet aspect négatif est celui de libération, et la plus grande libération est celle qui nous arrache à Satan. L’exorcisme jouait un rôle très important dans le christianisme des premiers siècles. En effet « le monde entier git au pouvoir de Satan » (Saint Jean). Le salut est d’abord cela : nous sommes délivrés de l’esclavage du péché. Désormais la victoire est possible.
II/Enfer, Enfers
1/Les Enfers et le Shéol :
Le pouvoir de Satan entraine avec lui tout son cortège de maux dont la mort. Être sauvé c’est donc être délivré des liens de la mort (Ps 117;5-6). Le Shéol désigne les profondeurs de la terre, la frontière inférieure du monde où les morts descendent. C’est un séjour ou tous se retrouvent. C’est un lieu d’avant le jugement.
2/L’Enfer : Le contraire du Salut est un lieu ou un état dont on ne sort pas : l’Enfer. Le CEC explique « mourir en péché mortel sans s’en être repenti signifie demeurer séparé de Dieu pour toujours par notre propre choix libre, et c’est cet état d’exclusion définitive de la communion avec Dieu que l’on désigne par le mot Enfer » (n.1033). Les damnés demeurent dans un état de perpétuelle agonie. Le dogme de l’Enfer résulte de deux affirmations centrales du christianisme. D’une part la liberté humaine : le pouvoir de dire non est inclus dans le libre arbitre, il en va du sérieux de notre vie et de notre liberté. D’autre part le don total de Dieu en Jésus Christ : si on refuse le Christ, on refuse forcément tout. Une fois que Dieu a tout donné, il n’y a plus de recours possible.
III/Le Salut exode
1/Le Salut passage : Après être sorti d’Egypte, le peuple hébreu a dû traverser le désert. Il y a donc un passage, le Salut est une Pâques, « un transfert des ténèbres à la lumière » (1 Pi 2;9).
2/L’Exode temps miraculeux : L’Exode est avant tout un temps miraculeux, presque un long miracle prolongé. Dieu se fait proche de son peuple, le guide, le nourrit et le défend. C’est un temps de joie.
3/L’Exode temps du péché et de la souffrance : Pourtant c’est aussi un temps d’épreuve et de péché car malgré tous les signes de tendresse que Dieu multiplie, Israël récrimine… Dans l’épisode des serpents, on remarquera l’étonnante identité entre la source du mal et la source du salut. De même que le péché est commis par l’homme, le Salut sera apporté par un homme : le Christ.
4/Comparaison avec la vie du Christ : De même la vie du Christ fut un temps de grâce exceptionnel, mais aussi de récalcitrance humaine, de souffrance et de grand péché. Ainsi si nous méditons la vie du Christ c’est parce que nous sommes en marche, ayant quitté l’Egypte mais n’ayant pas encore atteint la Terre Promise.
5/Crainte et sens de la mort : Nous demandons à être sauvés de la mort, mais nous serons plutôt sauvés à travers elle. Il y a aujourd’hui un tabou sur la mort. Pourtant elle régi notre existence car c’est la seule chose dont nous soyons absolument certains ! Revoyons notre sens de la mort, cessons de vouloir la cacher et comprenons la comme le passage du Jourdain, passage vers la Terre Promise !
6/Qu’est-ce que la mort ? Bien simplement la séparation de l’âme et du corps. L’âme est cette part du défunt qui subsiste par-delà la mort. Il y a à la fois une véritable dualité âme-matière, mais aussi une profonde unité de l’âme et du corps. Cette façon de voir est typiquement chrétienne.
IV/Le Purgatoire
1/Introduction et origine : Le Purgatoire est développé à la fin du XIIème siècle par Cîteaux et les Bernardins. Il s’agit de partir du constat que de tous temps et dans toutes les civilisations les hommes ont prié pour leurs morts. Par ailleurs la Tradition juive tient à l’existence d’un lieu de purification post mortem. Il s’agit du prolongement de la charité que nous avons les uns pour les autres par-delà la mort, par la communion des saints.
2/Dogme du Purgatoire : On distingue trois états de l'Église. l'Église militante terrestre, l'Église souffrante ou expectante au Purgatoire, l'Église glorieuse au Ciel. On retrouve cela dans les trois parts de l’hostie à la messe. Constatant cette prière pour les morts, l'Église en déduit l’existence du Purgatoire. Voilà pourquoi l'Église dans le CEC enseigne : « Ceux qui meurent dans la grâce et dans l’amitié de Dieu mais imparfaitement purifiés, bien qu’assurés de leur Salut éternel souffrent après leur mort une purification afin d’obtenir la Sainteté nécessaire pour entrer dans le ciel » (n.1030). C’est en fait le chemin le plus commun après la mort, bien plus souvent emprunté que le Paradis immédiat ou que l’Enfer. Finalement le Purgatoire est le dogme du bon sens : la plupart d’entre nous ne sont ni Saints ni damnés… Nous sommes à mi chemin, bien que le curseur puisse varier un peu.
3/La souffrance du Purgatoire : Nous avons pu être effrayés par l’imagerie qui s’est développée autour du Purgatoire. Mais souvenons-nous que les âmes du Purgatoire sont bien sauvées. Leur imperfection est due à leur imperfection. « Si on pénètre en Enfer parmi les cris farouches, on entre au Purgatoire parmi les chants de joie. » (Dante, La divine Comédie) Il en va comme d’un homme qui sortant d’une cave obscure arrive dans le plein soleil de midi. Un temps d’acclimatation lui est nécessaire. Brusquer le passage ne ferait que du mal. Le Purgatoire est donc une école du bonheur ! C’est pourquoi on peut affirmer aussi que le Purgatoire est un lieu d’enviable suavité.
4/Morale de la loi, morale de la vertu : L’éthique du code est celle dans laquelle le sujet cherche à être en règle avec des prescriptions. C’est la question « que dois-je faire pour être en règle ». Dans cette optique, le salut est une amnistie, e qui a pour conséquence de décrédibiliser toute notre vie. Pour maintenir à la fois que le Salut est don est que nous sommes responsables de nos actes, il faut passer à la morale de la vertu. C’est l’éthique de la construction de soi. C’est la question est « est-ce que ça fait grandir ? ». Cette morale commence non par un traité de la loi mas par un traité du bonheur. Il s’agit par un comportement moral d’épanouir nos capacités à être heureux. Dans une telle morale, le dogme du Purgatoire prend toute sa pertinence. Si notre capacité à être heureux a été atrophiée, nous ne pourrons recevoir le bonheur divin ! Le Purgatoire supplée à ce défaut et nous rend peu à peu apte à la joie. Il élargira nos désirs pour pouvoir nous combler.
V/Le Paradis
Après être sorti d’un état mauvais, avoir traversé un entre deux, il s’agit dans un dernier temps d’être établi dans un état bon. Le schéma de l’Exode sert de référence : le peuple finit par s’installer en Terre Promise.
1/La Terre Promise don gratuit : La Terre Promise est la promesse première faite à Abraham, avant même une quelconque Révélation ! Elle n’est pas d’abord liée à un commandement quelconque. De même la vocation de Moïse est dès le début un appel à mener le peuple vers un pays où ruissellent le lait et le miel. Tout le livre de Josué est ponctué de miracles par lesquels Dieu livre gratuitement la Terre Promise, comme un don.
2/La Terre Promise exigeante : Deuxième caractéristique, elle se révèle aussi terre exigeante. Dans la Terre donnée par Dieu on doit accepter la présence de l’autre. Ainsi ont subsisté les Hittites, les Guirgachites, les Périzzites, les Hiwites, les Amorites, les Cananéens et les Jébuséens. Sept nations païennes… Par ces nations le peuple hébreux est mis à l’épreuve (Jg 3;1-4). C’est à dessin que Dieu les a laissé subsister, afin d’éprouver Israël et de voir s’il garderait ses commandements, notamment le premier. Mais l’exigence ne porte pas seulement sur l’étranger. Il y a aussi l’exigence du partage, entre les douze tribus d’Israël. Il y a eu beaucoup de jalousies et de rivalités. La promesse de Dieu devient contractuelle : il faut qu’Israël se rende digne de la Terre Promise.
3/L’héritage de la Terre Promise : Une fois la terre répartie, celle-ci prend un rôle central dans la vie des Juifs. Chacun hérite de la parcelle de son père pour la transmettre à ses fils. Et puis peu à peu on comprend qu’il faut peut-être spiritualiser tout cela. Jésus spiritualise le thème biblique de la possession de la terre. Dieu sera notre héritage. Le thème de la terre dans l’Ancien Testament manifeste à la fois la gratuité du Salut, son exigence, et la transcendance du Salut. On retrouve ces trois composantes dans le Royaume de Dieu. On découvre alors que Dieu n’est pas sauveur : il est le Salut.
4/Le jardin du Paradis : Le mot paradis dérive du perse qui signifie par ou jardin. On pense bien sûr au jardin d’Eden, ce qui met en valeur le lien entre Création et Rédemption. C’est toujours le même projet qui se déploie. On a maintes et maintes fois souligné que la Résurrection a eu lieu dans un jardin et que Jésus apparait d’abord comme le jardinier ! Cependant on doit souligner l’asymétrie fondamentale : le Salut chrétien ne consiste pas en un retour à l’état initial. Il n’y a aucune mesure entre l’état d’Adam et l’état du chrétien après son baptême, car le baptême est une palingénésie, qui fait de nous des créatures nouvelles.
VI/Le jugement
1/Jugement particulier : Il a lieu immédiatement après la mort. On y réfère sa vie au Christ, soit pour la purification du purgatoire, soit pour se damner immédiatement, soit pour entrer dans la béatitude du Ciel. Un dévoilement, une mise à nu, une opération vérité s’accomplira qui rétablira chacun dans ses bons droits. Le Seigneur mettra en lumière ce qui était caché (1 Co 4;5).
Jésus exprime que le jugement consistera en une confrontation de notre vie avec la parole évangélique : « La parole que je vous ai faite entendre c’est celle-là qui vous jugera au dernier jour » (Jn 12;48). Il faut souligner que ce jugement ne ressemble que bien peu à la justice humaine ! Au Ciel, la même personne sera notre avocat et notre juge ! Nous serons jugés sur l’amour mais surtout par l’amour. Ceux qui meurent dans la grâce et l’amitié et ceux qui ont été purifiés au Purgatoire n’ont rien à redouter.
2/Jugement universel : A la fin des temps, lorsqu’aura lieu le retour du Christ, tous les morts ressusciteront : toutes les âmes retrouveront leurs corps, justes ou non. Ce sera le jugement dernier. Les justes seront accueillis par le Seigneur en corps et en âme dans la gloire céleste, les damnés iront en enfer en corps et en âme.
3/Et en attendant… Nous qui sommes sur terre, nous attendons avec ferveur le retour du Christ… qui n’est pas forcément imminent. Dans une guerre, un long laps de temps sépare la bataille décisive et la fin des hostilités où l’on peut fêter la victoire. Il y a bien du temps entre le 6 juin 1944 et le 8 mai 1945.
VII/Questions diverses sur l’au-delà et le Salut
1/Le temps dans l’au-delà : S’il est vrai que le temps par-delà la mort est différent, il n’en est pas moins vrai qu’il demeure une certaine temporalité. C’est ce que Saint Thomas d’Aquin appelle l’aevum, ou temps des anges, ou la sempiternité. Seul Dieu est rigoureusement hors du temps. On peut alors comprendre qu’il n’y ait pas simultanéité entre le jugement particulier et le jugement dernier. Les âmes des élus sont comblées pleinement… mais elles sont ontologiquement incomplètes. Non seulement ce corps qu’elles retrouveront à la résurrection finale, mais aussi le corps auxquelles elles appartiennent : le corps du Christ.
2/La divinisation et hominisation : Nous avons peur dans la divinisation de ne plus être nous-mêmes. Mais dieu se fait homme pour que l’homme soit plus homme ! La divinisation ne saurait être qu’une suprême hominisation. La Création a déjà imprimé notre vocation à être à la ressemblance de Dieu : cette vocation s’accomplira parfaitement.
3/Résurrection de la chair : Tous ressusciteront avec leur corps, les uns pour la damnation, les autres pour la vie éternelle. Ce corps sera bien le nôtre, mais il sera transfiguré en corps de gloire (Ph 3;21), un corps spirituel (1 Co 15;44). Cette étrange expression, on peut l’approcher par l’image de la semence : le gland et le chêne sont bien le même être ontologique et pourtant quelle différence (cf 1 Co 15) ! Il en va de même entre ce corps et le corps spirituel que nous aurons.
4/Retour sur la divinisation : Que signifie-t-elle ? Saint Jean Damascène donne cette définition : « par la participation à Dieu, l’homme devient par grâce ce que le Christ est par nature ». La divinisation chrétienne n’est pas abstraite, anonyme. Elle est « une adoption filiale » (Saint Paul). Chez Saint Athanase, « déification » est synonyme de « filification ». Cette configuration se réalise par les sacrements de l’initiation chrétienne. Par eux nous devenons d’autres Christ.
Comment le Christ nous a-t-il sauvés ?
I/Le Salut par l’incarnation
1/Théorie de l’union : Une première série de Pères de l'Église nous dit que Jésus nous sauve par son incarnation. Dans ces théories de l’incarnation, on explique que le Verbe nous a sauvés en s’unissant à l’humanité. Le mystère du Salut peut donc se résumer à ce qu’en disait Saint Athanase : « Dieu s’est fait homme pour que nous soyons faits dieux ». L’homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive est fait fils de Dieu. Le jour de notre Salut est alors celui de l’Annonciation.
2/Réponse aux objections : Quid de la Croix dans cette théorie ? Il faut se souvenir que les Pères ont un sens très large de l’incarnation. Si Jésus a voulu naître, c’est bien pour pouvoir mourir… La kénose du Fils de Dieu englobe toute la démarche du Verbe s’incarnant et se consomme à la Croix. L’incarnation comporte comme un moment nécessaire la Passion. Pas de séparation donc : il s’agit de distinguer pour mieux unir.
3/Intérêt de la mise en lumière de l’incarnation : Cette vision du Salut a le mérite de présenter le Salut comme découlant ontologiquement de la présence du Christ. C’est l’union des deux natures qui est le principe de notre Salut. Cela permet que tous ceux qui ont assumé une nature humaine, c’est-à-dire tous les hommes, soient sauvés.
II/Le Salut par la Résurrection
1/Introduction : Il faut tenir bien ensemble Passion et Résurrection, de même qu’on tenait ensemble Incarnation et Passion. Passion et Résurrection sont les deux faces de l’insécable mystère pascal.
2/Schème axiologique : Il montre la Résurrection comme une récompense dont Jésus s’est montré digne. En accomplissant jusqu’au bout sa mission il a mérité que Dieu le relève d’entre les morts. La Résurrection est alors l’œuvre de Dieu le Père. « Ce Jésus que vous aviez crucifié, Dieu l’a ressuscité d’entre les morts. » (Ac 2;32) Ce schéma tout à fait respectable a néanmoins un inconvénient : le Christ y semble passif.
3/Schème métaphysique : A la Résurrection, Jésus réunit son âme et son corps.
4/Schème agonistique : Sans doute le meilleur, il présente la Résurrection comme la victoire du Christ après un long combat (agonie signifie combat en grec). Pâques est l’issue heureuse d’un combat. Cette vision a l’avantage de mettre en valeur la portée sotériologique de la Passion et de lier celle-ci à la Résurrection dans un seul mouvement.
Il faut alors souligner la portée cosmique du drame pascal. Comme le chantent les Pères, il a ébranlé toute la Création, saisie d’effroi par la grandeur ou l’horreur des évènements du Vendredi Saint. Après ce grand tonnerre du Vendredi Saint, c’est le silence du Samedi Saint. Jésus descend par son âme aux Enfers, d’où il tire la cohorte des justes de l’ancienne Alliance. Les Enfers sont alors détruits et le Diable renvoyé en Enfer.
III/La doctrine de Saint Anselme
1/Exposé : Le péché consiste en l’honneur divin lésé, ce qui appelle de la part du pécheur une satisfaction, avec cette difficulté que c’est l’homme qui doit satisfaire et qu’il en est incapable En effet la satisfaction à offrir est infinie en raison de celui qui a été lésé, à savoir Dieu. La seule solution était donc qu’un même fut Dieu et homme : Dieu pour pouvoir satisfaire, homme parce que c’est l’homme qui doit satisfaire. Pourquoi est-ce par sa mort que Jésus nous sauve ? Ce n’est pas en offrant sa charité ou son obéissance car toutes deux sont déjà dues à Dieu en stricte justice. Le Christ ne pouvait satisfaire qu’en offrant quelque chose qui n’était pas dû. Or le Christ qui était exempt de tout péché n’était pas tenu de connaître la mort. Ainsi, l’œuvre satisfactoire que Jésus accomplit est le don de sa vie. Puisque la vie offerte est divine, elle a une valeur infinie.
2/Avantages de cette doctrine : Ils sont au nombre de quatre. Un, elle présente une vision toute théocentrique du péché. C’est une offense à Dieu, il est du registre théologal avant d’être moral. Deux, malgré sa forme de raisonnement juridique, la réflexion est toute baignée dans un climat de prière. Trois, elle rend compte du lien incarnation-Passion. On voit que tout est lié : il fallait qu’un même fût Dieu et homme pour pouvoir offrir la satisfaction, et il fallait ensuite qu’il offre la seule chose qui n’était pas due à Dieu en stricte justice. Quatre, la doctrine de Saint Anselme défend la dignité de l’homme qui n’est pas écrasé par la miséricorde divine, mais participe à son propre Salut. Saint Anselme tient jusqu’au bout que c’est l’homme qui ayant péché doit mériter son Salut.
3/Limites : Elles sont également au nombre de quatre. Un, qu’en est-il de notre guérison ? La divinisation semble absente. Deux les vertus de la vie du Christ sont à peine évoquées. Trois, il semble que la rédemption soit seulement l’œuvre de l’homme qui offre une compensation à Dieu, sans que Dieu n’offre rien. Quatre, quid de la Résurrection ? On est frappé du grand silence qui entoure la joie de Pâques dans la théorie de Saint Anselme.
IV/La synthèse de Saint Thomas d’Aquin
1/Nouveau sens de la gloire divine : Saint Thomas d’Aquin expose que la gloire de Dieu qui est atteinte par le péché est la gloire externe. C’est celle qui est liée à la perfection et à l’harmonie de sa Création, car celle-ci dit quelque chose de Dieu. « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme c’est la vision de Dieu » (Saint Irénée) La nécessité juridique de Saint Anselme est remplacée par l’amour nécessitant.
2/Importance de la nature humaine du Christ : Il est très important de dire que le Christ agit en tant qu’homme et nous sauve en tant qu’homme. « Dans le Christ l’humanité agissait comme instrument de la divinité. » (Saint Thomas) Finalement on retrouve Saint Anselme qui défend mordicus la responsabilité humaine ! C’est en tant qu’homme et parce qu’il est Dieu que Jésus nous sauve pourrait-on dire dans une formule ramassée.
3/Le péché selon Saint Thomas : Pour lui le péché est avant tout « détournement de Dieu et retournement vers une créature ». Autrement dit on se détourne d’un bien infini pour un bien fini. Le péché incurve notre courbe tendue vers Dieu « comme un boulet de canon » (Saint François de Sales). Cette orientation fondamentale vers Dieu, c’est ce que Saint Thomas appelle la justice originelle. Le fait que le péché nous fasse perdre cette justice originelle est ce qu’il y a de formel dans le péché originel. Tout autre désordre se présente en ce péché comme l’élément matériel. Le désordre c’est être tourné outre mesure vers les biens périssables. On peut lui donner le nom général de concupiscence. Ainsi le péché originel est matériellement la concupiscence mais formellement l’absence de justice originelle.
Il y a donc deux éléments dans le péché : un élément de faute et un élément de peine. Il y a un élément formel : la perte de la justice originelle. On a perdu notre direction. Mais ceci est accompagné d’une anarchie généralisée de nos facultés. En effet l’organisme humain est bien agencé par le créateur, et le péché vient tout perturber. Le péché est faute vers Dieu et désordre à réparer : il y a la faute et la peine. Il faut donc réparer la faute et la peine.
4/La rédemption selon Saint Thomas : De même que par le désordre le péché atteint l’homme tout entier, la rédemption doit atteindre l’homme tout entier, y compris dans son élément charnel. C’est pourquoi le Salut sera d’abord justification : il s’agit de retrouver le bon ordre pour qu’il soit orienté vers le Seigneur. Puisque le péché comprend un élément matériel et pénal et un élément formel et moral, les souffrances du Christ seront l’élément pénal et les vertus du Christ seront l’élément moral. L’obéissance et la charité du Christ sont l’élément moral. Elles viennent réparer la perte de la justice originelle. C’est par son obéissance et sa charité que le Christ mérite notre Salut. Les souffrances sont l’élément pénal qui correspond à l’élément pénal du péché. L’obéissance du Christ détache la volonté des biens finis, elle est l’antidote de l’orgueil. Le Christ par sa vertu d’obéissance détruit la faute du péché et par sa douleur physique acquitte la peine du péché.