Quand il arrive des catastrophes, des injustices, des morts injustes, des violences, on se demande « pourquoi a-t-il permis cela ? que fait Dieu ? » La question du mal et de la souffrance est aussi redoutable que pertinente. Elle touche tous les hommes et est vécue comme un scandale, souvent au sens littéral : comme une pierre d’achoppement. Elle est redoutable pour deux raisons :
elle semble déterminer notre nature, car elle nous rend mortels et la mort est toujours un arrachement douloureux
elle est intimement liée au mystère de notre Rédemption et demeure mystérieuse jusqu’au retour du Christ.
Aussi, on veut bien croire que Dieu soit grand et tout puissant. Mais dans la souffrance et le mal, on touche Le lieu de la foi : ‘est ce que Dieu est vraiment bon?‘ Et est ce qu il est vraiment bon ‘pour moi’?
Le point le plus flagrant de la profondeur de cette question est dans le contraste entre la bonté de Dieu et le mal pourtant existant dans le monde. La Parole de Dieu nous dit « demandez et vous recevrez », « le Seigneur protège le juste » etc. On ne peut pas comprendre que l’application de ces promesses ne soit pas plus immédiate. On ne comprend pas que Dieu ne fasse pas ce qu’on veut tout de suite. Nous on veut le bonheur tt de suite. Mais la vie que Dieu veut pour nous est plus ambitieuse. Il veut nous conduire à la sainteté, à aimer comme Dieu aime, à donner notre vie.
Reprise de Gn3
St Maxime le Confesseur nous dit que dans le péché, l’homme a voulu être « comme Dieu » mais « sans Dieu et avant Dieu et non pas selon Dieu »[1]. En gros, le mal propose à l’homme d’usurper ce que Dieu lui offrait selon un mode que Lui seul connaît, mode auquel il fallait faire confiance. Ce que l’on constate dans ce texte c’est que l’homme refuse de croire à ce don et que le mal est engendré par une décision libre de la créature qui se met en opposition avec Dieu, avec le Bien, avec la vie et la Création même. On voit ces oppositions dans les conséquences du péché :
opposition de l’homme et de la femme
enfantement dans la souffrance
désordre de l’harmonie originelle
a. Premier constat
Premier constat de cette lecture : ces conséquences du mal que je viens de donner frappent l’homme dans le lieu même de la bénédiction et du bien : le mal constitue la négation du bien. Le mal n’a donc pas une existence propre en lui-même : il n’est pas un être opposé à Dieu et existant dès l’origine (ça, c’est le manichéisme sur lequel on reviendra). ó Je vous propose une « tentative de définition » du mal, et déjà c’est absurde car on comprend avec Gn 3 que le mal est la dé-création. Donc en tant que tel le mal n’a pas d’intelligibilité, de cohérence possible, puisqu’il est le contraire de cette intelligibilité qui vient de Dieu. Mais le mal nie le bien, on peut s’approcher du mystère de l’iniquité, ou mal, en disant qu’il correspond à :
la possibilité, permise par Dieu, qu’a la créature libre de refuser la bonté qui est à l’origine de son existence et le sens donné à cette existence par la grâce.
la possibilité qu’a la créature libre de faire la sourde oreille à l’appel de Celui qui s’est donné à lui comme interlocuteur et Père
la possibilité de persévérer dans ce mal-entendu : Gn 1, 10 « j’ai eu peur et je me suis caché ».
Nous voyons qu’on ne peut parler du mal qu’en terme négatifs : de refus, de sourde oreille. Pas en terme d’être, mais de rejet d’être. Celui qui fait le mal se nie soi-même.
D’après la doctrine catholique, cette révolte a été commise :
tant par les esprits libres (anges), de façon irrévocable car à cause de leur appréhension immédiate de la vérité, l’exercice de leur volonté se fait « d’une façon fixe et immuable »[2].
que par l’homme, qui par un mauvais usage de sa liberté soumise à la tentation s’identifie au choix fait par ces anges déchus. En raison de sa condition, l’homme pécheur ne reste pas irrévocablement soumis à son choix du mal.
b. Deuxième constat
Deuxième constat essentiel : le mal est toujours à combattre, il n’est jamais nécessaire. Donc, il est toujours surplombé par le bien qui le vainc d’une façon certaine (ça, on va y revenir).
Revenons quelques minutes sur le manichéisme qui a biaisé profondément notre compréhension du mal. Ici on peut faire une rétrospective sur les origines du manichéisme : le mazdéisme, Zarathoustra et tout, pour souligner que le judaïsme a été archi confronté à cette philosophie dualiste, raison pour laquelle le Diable apparaît si peu dans l’AT, et toujours très clairement sous forme de créature (normal) : le serpent de Gn 3, et toujours dans des récits sauf Sg 2, 24, seule occurrence ‘dogmatique’ du Diable dans l’AT. Le manichéisme, c’est une secte pseudo-chrétienne, fondée par Mani, né en Turquie en 216. Vous allez me dire que le III°s ap JC c’est un peu loin pour qu’on perde du temps dessus, mais nous allons voir que sa doctrine nous empoisonne encore profondément. En effet, sa vision du monde se base sur la croyance en une lutte entre deux forces antagoniques, l’une du bien et l’autre du mal. Dans la vision de Mani, le monde physique, notre monde, serait une émanation accidentelle du roi des ténèbres. Cette vision d’opposition entre deux puissances a marqué très en profondeur la religion chrétienne parce qu’elle semblait expliquer sommes toutes assez logiquement l’existence du mal en prétendant qu’il était un être concurrent à l’être divin, en lutte avec le Bien. Or cette vision simpliste est radicalement fausse, le monde est beauté et bonté. Il est « très bon ». Le mal n’est pas une sorte d’autre dieu, qui se battrait contre le Dieu bon, avec le monde comme théâtre du conflit le monde. Il n’est pas le mal absolu, car il n’y a de mal que rapporté à un bien. On l’a dit, le mal n’est pas un être, mais c’est un manque, une absence d’être. Il ne peut être appelé que par des termes négatifs manifestant qu’il n’est qu’un inverse du bien.
Le danger manichéen nous amène à dire deux mots du diable. Lorsque l’on pense au mal, vient comme une évidence une référence au diable qui semble en être la cause. Cette pensée provient du manichéisme, elle est à rejeter. Le diable n’est en aucun cas source du mal, le mal lui est antécédent, et n’est causé par rien. En effet, sinon il serait causé par Dieu, qui est le Créateur de Lucifer et la cause de toute les causes. Le mal est le contraire de Dieu, qui est la vie : le mal est le néant. Le diable n’est qu’une créature de Dieu. Il est à l’origine ce que nous pourrions appeler un ange. Ce que la Tradition en dit, c’est que Satan était un ange qui, prenant conscience qu’il devait renoncer à lui-même pour participer à la vie trinitaire, a refusé cet acte d’humilité pour choisir le néant plutôt que la plénitude de l’être en Dieu. Ce péché d’orgueil primordial l’entraîne à jamais dans une rupture définitive avec Dieu. Le cardinal Ratzinger dit du diable : « A la question de savoir si le diable est une personne, il faudrait plutôt répondre pour être exact qu’il est la non-personne, la désagrégation, la déchéance de l’existence personnelle ; c’est pour cette raison qu’il a l’habitude d’apparaître sans visage, qu’il est méconnaissable ; c’est sa vraie force »[3]
Satan est depuis lors présent dans le monde sous le mode du tentateur. Il essaye sans relâche de faire tomber les hommes à sa suite, dans sa déchéance ; essaye d’effacer en eux l’image de Dieu, il tente de les dé-personnaliser. Mais il sait que Dieu l’a déjà vaincu...
On lit dans le CEC au n° 310 « Mais pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé un monde aussi parfait qu'aucun mal ne puisse y exister? »… Si le CEC pose la question, on a donc le droit de se la poser… J
Saint Thomas d’Aquin répond que dans sa sagesse et sa bonté infinies, Dieu a voulu créer un monde non pas à son terme, mais « en état de voie » vers sa perfection ultime. Donc cet état de devenir comporte l’apparition des uns, la disparition des autres. Il comprend le plus parfait et le moins parfait. C’est ainsi que St Thomas explique qu’aussi longtemps que la Création n’est pas à sa perfection, par définition existe l’imperfection, et existe le « mal physique »[4].
On peut comprendre cela. Mais pourquoi le mal moral ? Le CEC n°311 explique à la suite de St Thomas que « les anges et les hommes, créatures intelligentes et libres, doivent cheminer vers leur destinée ultime par choix libre et amour de préférence ». Donc, ils peuvent rejeter le bien, se dévoyer. On reviendra sur cet amour de préférence. Insistons ici sur le fait que la foi chrétienne, celle qui ose chanter la nuit de Pâques « Bienheureuse faute qui nous valut un tel Sauveur », affirme que Dieu ne laisserait jamais un mal quelconque exister dans ses œuvres s’Il n’était assez puissant et bon pour en faire jaillir un bien plus grand encore. On va essayer de contempler cela.
L’homme est la seule créature terrestre à avoir conscience du mal, puisqu’il est le seul à avoir conscience de lui-même. Une des réalités qui différencie profondément l’homme de l’animal est sa souffrance morale, le fait qu’il est blessé par le mal dans son cœur avant de l’être dans sa chair.
L’homme est blessé au cœur par la flèche empoisonnée du mal car il peut en être l’auteur. Alors il se détourne de ce qu’il est, il se détruit. L’homme peut être l’auteur sa propre chute. Jésus le dit avec des mots durs: dans Mc7, 21-23, il déclare : « c’est du dedans, du cœur des hommes, que sortent les desseins pervers : débauches, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans et souillent l’homme ». De fait, mon histoire personnelle me montre tant de maux que j’ai provoqués moi-même. Si ce que je vous dis ne vous renvoie à rien personnellement (…), alors regardez l’histoire de l’humanité (le scandale de la Shoah…), ou ouvrez votre Bible…
Le CEC (n°1707) résume ce mystérieux penchant au mal chez l’homme : « Séduit par le Malin, dès le début de l'histoire, l'homme a abusé de sa liberté (GS 13)… Il conserve le désir du bien, mais sa nature porte la blessure du péché originel. Il est devenu enclin au mal et sujet à l'erreur ». Et surtout : « C'est en lui-même que l'homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres (GS 13) ». Il est essentiel pour nous d’avoir conscience que nous sommes au sein de cette lutte et que son enjeu est notre vie éternelle. Au sein de cette lutte, je suis actif et non passif. Nous devons en prendre conscience. Nos actes sont toujours en vue du bonheur[5]. Si nous faisons le mal, c’est que nous nous trompons de bonheur. Apprenons à discerner le vrai bien. (C’est aussi l’objectif de cette journée).
Comme on l’a dit tout à l’heure, cette faculté à faire le mal, Dieu la concède à l’homme et la tolère parce qu’il veut un être libre en face de lui. Rien n’aurait été plus facile pour lui que de produire une créature servile et uniquement adoratrice, qui lui vouerait un culte parfaitement fidèle, et profondément sincère. Mais quelle serait alors sa joie par rapport à sa créature? On peut tenter une comparaison : quelle est la joie la plus grande pour des parents : l’acte bon d’un enfant effacé, dont aucune bêtise n’est à déplorer, mais qui ne se déploie pas dans sa liberté propre? Ou celui de l’enfant turbulent? Quand l’enfant turbulent et rétif range sa chambre, une fois dans l’année, les parents comprennent cet acte comme un acte d’amour. En revanche, l’enfant effacé qui accomplit son devoir, les parents se demanderont toujours s’il n’est pas brimé, et ne sauront pas si ce devoir est accompli par amour. Cette analogie est très pauvre, mais elle montre simplement que la liberté que le Seigneur nous donne au risque du mal est la condition pour que nous soyons « (non) plus (des) serviteurs, mais (des) amis » (Jn 15, 15). Quelle magnifique et enviable destinée! Dieu choisit donc de laisser à l’homme la liberté qui lui permet d’être à l’image et à la ressemblance de son créateur. Voilà une notion qu’il faut comprendre dans toute sa profondeur afin de ne pas perdre au passage le poids de notre révolte contre Dieu. Si la liberté veut dire : « fais ce qui te passe par la tête », alors nous dévoyons cette liberté et la détruisons peu à peu. La seule vraie liberté qui doit être recherchée et vécue, c’est une dynamique vers plus d’être, vers la perfection de notre humanité. Et la perfection de notre humanité, c’est d’être fils dans le Fils, tjs plus unis au Père.
On récapitule : Dieu prend le risque du mal dans le monde pour nous permettre une relation de communion avec Lui, un amour de préférence, d’être non serviteurs, mais amis, et même frères (Jn 20, 17)…Ok. Mais on peut se sentir un peu dépassés par les événements, et aussi profondément blessés car la présence du mal dans le monde n’est pas que celle du péché mais aussi celle de la souffrance injuste… Dieu nous laisse-t-Il seuls devant cela ?
Dans l’Evangile de la résurrection de Lazare (Jn 11), on lit ce passage étonnant : « Les deux sœurs envoyèrent donc dire à Jésus : ‘Seigneur, celui que tu aimes est malade’ ». Ici, Jésus est donc confronté au mal absurde, à la souffrance injuste de ceux qu’Il aime. D’ailleurs, Il en est bouleversé (v. 33). Mais étonnamment, sa réponse aux sœurs est : « cette maladie ne mène pas à la mort : elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de l’homme soit glorifié par elle ». On va donc essayer de comprendre comment Dieu retourne mal et souffrance et en fait ultimement les instruments de sa gloire.
Le sommet de la réponse à l’énigme du mal pour nous, chrétiens, la réponse que nous donnons, est une réponse de foi : c’est le scandale de la Croix. J’ai dit : ‘une réponse de foi’, mais pas ‘une réponse abstraite’. Bien au contraire. On a compris que Dieu ne veut pas éradiquer le mal d’un claquement de doigts parce qu’il ne veut pas choisir à notre place. En revanche, Dieu retourne ce mal et il en fait le lieu de l’expérience du Bien. Ceci est illustré de manière très fine dans l’AT avec le fléau des serpents que le peuple hébreu rencontre dans le désert, vous vous rappelez sans doute ce passage (Nb 21, 9). C’est curieux de constater que Dieu n’éradique pas les serpents à la morsure mortelle, mais qu’il demande à Moïse d’ériger un serpent de bronze en haut d’un mât ; quiconque est mordu puis regarde ce mât est sauvé. Ce passage de l’AT illustre que Dieu permet que le mal devienne un lieu de rencontre avec lui, un lieu d’expérience de son amour et de son Salut.
C’est pour ça que Jn 3, 14 explique la Croix du Christ à la lumière de cet épisode de l’AT : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle ». Là vous me direz : quel lien avec le serpent de Nb, puisque le Christ est le modèle absolu de l’innocence, on ne peut pas le comparer au serpent, il est parfaitement étranger au péché. Vous auriez raison. Mais pourtant saint Paul a une parole étrange : Il dit « Celui qui n’avait pas connu le péché, il a été fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5, 21). L’épître aux Galates (3, 13) dit qu’ « il a été fait malédiction pour nous ». Ahurissant. Ce que nous dit Paul dans ces deux épîtres, c’est que le Christ, seul homme parfait et innocent, s’est laissé identifier au mal. Le serpent, symbole du mal qui ronge le peuple hébreu en Nb, est donc bien une image de Jésus en Croix. Deux points (hyper simplificateurs) pour s’approcher de ce mystère :
La pénétration de la créature par le divin va donc plus loin que tout ce qu’on peut imaginer : dans l’Incarnation le Verbe est fait homme en toute chose excepté le péché, mais sur la Croix « il est fait péché ». Ainsi, le Christ va jusqu’à assumer la distance radicale que l’homme a choisi de mettre entre Dieu et lui[6]. Ce faisant, il l’annule.
Surtout, c’est ce mal qui est pendu au bois de la Croix, pour y être vaincu une fois pour toutes. La mort de Jésus en tant que celui qui est « fait péché », c’est la mort du péché. Ainsi, par amour et obéissance, le Christ assume la perte de la grâce de Dieu : le Crucifié retourne radicalement la logique du mal.
C’est pour cela que la Croix est le lieu de la gloire de Dieu : attestée par la victoire de la Résurrection, la mort du Christ en Croix vide le mal de tout son pouvoir sur l’homme. Voilà pourquoi Jésus pouvait dire à Marthe et Marie, dans le verset lu tout à l’heure, que le mal et la souffrance glorifient le Fils de l’homme : uniquement dans la perspective de la Croix.
On récapitule : sur la Croix, Jésus porte le mal qui est ainsi vaincu définitivement. Acceptant de le porter par amour pour nous, il retourne la logique du mal. La Résurrection atteste de cette victoire définitive du bien sur le mal. Mais alors pourquoi y-a-t-il encore tant de souffrance dans le monde ? Pourquoi les hommes peuvent-ils encore pécher ? Où est cette victoire du Crucifié ressuscité dans ma vie éprouvée et imparfaite ?
Deux points pour s’approcher de ce mystère :
D’une part, le temps de Dieu est différent, car Il n’est pas soumis à la temporalité. Pour Dieu, il n’y a pas de passé et d’avenir, pour lui, « mille ans sont comme un jour » comme le dit le psalmiste (Ps 90 ; 2 P 3, 8). Son Nom même dit cela, ce Nom précieux par lequel il se présente à Moïse au buisson ardent (Ex 3, 14), qui signifie tout autant « je suis », que «j’étais » et « je serai ». Tel et le mode d’être de Dieu. En conséquence, pour incompréhensible que cela puisse paraître pour notre raison, le Christ a déjà vaincu le mal une fois pour toutes, de façon sûre et définitive, et à la fois cette victoire est en devenir. (On connaît l’image du dragon à l’agonie dont la queue battante continue à causer des ravages).
D’autre part, Saint Paul dit : «Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ » (Col 1, 24). Comme pour toute l’Ecriture sainte, cette parole n’est pas valable que pour son auteur, mais pour tous ceux à qui il s’adresse : nous. Comment peut-on dire qu’il manque quelque chose à la Passion du Christ ? Comment peut-on prétendre pouvoir y ajouter quoique ce soit ? Le corps du Christ est tout autant son corps de chair qui a souffert, est mort et ressuscité, ce corps qui a déjà vaincu la mort, que son Corps « total » comme dit Paul aux Ephésiens (chap4). Ce Corps total est constitué de l’Eglise tout entière et tend à être constitué du tous les hommes. Or ce corps total n’a pas encore consommé sa Passion. Notre vie, nos souffrances, notre confrontation au mal agonisant achève donc la Passion du Christ dont nous sommes le Corps. Cela leur donne un poids inouï !
Jésus porte donc nos souffrances et notre péché sur la Croix, Il en est victorieux pour toujours. Mais son amour pour nous est si grand qu’il nous permet de nous associer à cette Rédemption par notre propre vie. Comme le dit St Augustin, « Dieu nous a créés sans nous, Il ne nous sauvera pas sans nous »[7]. Choisir le bien ou non est la responsabilité de l’homme libre, même après la victoire définitive de Dieu sur le mal (Dt 30). Le plan du Salut du Seigneur est tel que chacun doit accueillir librement ou pas, dans sa vie quotidienne (= le Salut subjectif) le Salut déjà réalisé par la Passion la mort et la Résurrection du Christ (= le Salut objectif). Accepter le Salut dans sa vie, ce n’est pas seulement dire « je crois » mais c’est parfois vivre ce « je crois », de façon crucifiante… il y a de si nombreux témoins. Vivre le « je crois » dans une situation de souffrance, c’est justement proclamer que le Seigneur, malgré et même par ces souffrances, est déjà vainqueur et vivre en conséquence.
C’est en cela que nous devons tendre à dire avec St Paul complétons dans notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ. Aucun de nos actes n’est insignifiant, bien au contraire. Comme l’avait si bien compris la Petite Thérèse, tout ce que nous vivons est une pierre ajoutée ou refusée à la construction du Royaume. Cette coopération que le Seigneur attend de nous est encore un signe inouï de son Amour et de notre immense dignité. Car ce qu’il désire, c’est qu’en lui, nous soyons associés à la Rédemption du monde.
En conclusion, quelques mots d’une méditation sur le mal sous forme de poème par Cardinal Journet[8].
« Dieu pouvait créer un monde où le mal n’aurait pas eu de prises.
Il pouvait créer une sphère de cristal,
Il pouvait créer d’emblée le monde des anges et des hommes dans la lumière béatifique.
Mais Dieu ne pouvait pas demander de ses créatures un amour de préférence, une fidélité dans le temps des plus grandes épreuves et des pires triomphes du mal,
sans souffrir que se produisent les plus grandes épreuves
et les pires triomphes du mal…
Dieu attend d’être librement préféré par sa créature ange ou homme. Mais alors il faut qu’il accepte d’être librement rejeté par sa créature ange ou homme. Il tient tant à ce libre amour de préférence qu’il accepte le risque d’être refusé.
Un monde avec le mal peut être meilleur au total qu’un monde sans le mal, parce qu’il peut susciter des fidélités, des repentirs, des amours qu’ignorerait éternellement un monde qui ne serait pas balayé par les grandes tempêtes ».
*
[1] Maxime le Confesseur, Ambiguorum liber, PG 91, 1156C. Cf. CEC n° 398.
[2] Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I, q. 63, a. 2, r.
[3] Ratzinger, Joseph, Dogme et annonce, Saint Maur, Parole et silence, p. 213.
[4] Tomashomashomhomas d’Aquin, Somme contre les gentils, 3, 71.
[5] Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 5, 1097b.
[6] Cf. Hans Urs von Balthasar La Dramatique divine III, L’action, Einsiedeln, Johannes Verlag, (1980), Namur, Culture et Vérité, 1990, p. 354.
[7] Saint Augustin, Sermons, 169, 11, 13 : PL 38, 923
[8] Charles Journet, L’Eglise du Verbe incarné : essai de théologie spéculative, t. 3 Sa structure interne et son unité catholique, Saint Maurice : Saint Augustin, 2000, p. 100-102.