Comment être dans le monde sans être du monde ? C'est la mission étonnante laissée par Jésus aux apôtres, et donc aux chrétiens, lors du discours après la Cène, en Jn 15, 19 : "Si vous apparteniez au monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous."
Le Curé d’Ars lui-même a eu au cours de son sacerdoce deux fois la tentation de fuir le monde pour aller à la Trappe et juste donner sa vie aux Christ : il s’est consacré à lui, pourquoi s’ennuyer avec les problèmes du monde ? Mais c’est comme prêtre qu’il avait été appelé à servir le Christ, dans ce petit village d'Ars, à cette époque troublée du XVIIIe siècle d'après la Révolution.
Dans la relation au monde, il y a des écueils à éviter.
C'est la grande tentation des chrétiens : vivre dans sa bulle, dans son milieu. À force d'entendre "un chrétien seul est un chrétien en danger", on a envie d'uniquement rester entre nous, entre chrétiens, bien-sous-tous-rapports. Comme s'il y avait une distinction entre les chrétiens purs, parfaits, et les autres, le reste du monde.
Or le monde n'est pas mauvais. Il y a une bonté intrinsèque, première, du monde, sinon Dieu ne se serait pas incarné dans ce monde. Il y a une bonté dans cette création. Rappelez-vous l'exclamation répétée de Dieu dans la Genèse : "Cela était bon." Il existe de bonnes inventions. Il existe des bienfaits de la science et du génie intellectuel.
Est-ce que j'aime le monde dans lequel je vis ? C'est une question importante.
Si on aime le monde : Il faut être en relation avec le monde, dialoguer avec lui, pour que le monde puisse entendre la bonne nouvelle de l'évangile.
La relation au monde est au cœur du ministère de l’Église. Si l'institution ecclésiale veut être en dialogue avec le monde, il faut souligner encore et encore l'importance du dialogue, notamment dans le domaine de la culture.
À un moment, on peut être comme fasciné par le monde. On devient alors comme des caméléons qui prennent la couleur du temps présent et tombent dans le relativisme. "Tout se vaut". Le christianisme perd alors son identité et risque la "dictature du relativisme" (Benoît XVI). Il n'y a plus d'intelligence des choses, tout convient, tout est bien. Tout est égal.
Notre place en tant que chrétiens est d'être lumière pour le monde (Mt 5). Il faut donc, déjà, être en mesure d'éclairer, de porter une lumière, la lumière dont le monde a besoin. Dieu nous a voulu ici et maintenant. Pas ailleurs. Pas à une autre époque.
Nous sommes en pèlerinage. Guy de Larigaudie écrit : « Deux choses sont nécessaires pour bien voyager : un smoking et un sac de couchage » : cela résume bien l'attitude nécessaire pour savoir être dans le monde tout en demeurant un pèlerin et en gardant la simplicité. Être dans le monde sans être corrompu est-il possible ? Oui, mais on a pour cela besoin d’une force intérieure, puisée dans la prière, une vie fraternelle solide, et le sacrement de réconciliation.
In fine, ma vie de m’appartient pas, elle doit être offerte pour la vie du monde, à la suite du Christ, qui nous a voulu dans ce monde précis, ici et maintenant.
Une autre tentation des chrétiens est de vouloir que le royaume de Dieu soit instauré ici-bas sur terre, que tout le monde soit converti, que tous gardent nos valeurs. Le Christ n’a pas promis le royaume ici-bas. Au contraire, il dit : "Père je ne te prie pas de les retirer du monde mais de les garder du mauvais" (Jn 17)
La volonté de Dieu n'est pas que nous soyons dans des bulles. Il est mortifère de ne vivre qu'avec des gens comme nous, qu'avec des catholiques. Combien d’amis non-catholiques avons-nous ?
L'évangile dépassera toujours la culture, la politique, les régimes. Il faut être ouvert à tous, à l'écoute de tous, autant que possible tout à tous.
En tant que chrétiens, nous sommes nécessairement appelés à une posture différente, une attitude d'être différente. Il ne s'agit pas de se considérer supérieurs aux autres mais bien d'être revêtu d'une mission pour les autres. Lorsqu'on est chrétien, c'est toujours pour tous. Cela nécessite beaucoup de force intérieure parce qu'on ressent vite un décalage.
Qui est décalé ? La vérité du Christ ou moi ? Le monde ou l’Église ? Ce décalage est normal.
Il faut prendre garde à la tentation de fuir le monde, par exemple en négligeant son devoir d’état. Il y a une fidélité nécessaire à la vie professionnelle, à la famille, au fait d'être un ferment qui fait lever la pâte. Le levain c'est quelque chose de pauvre qui peut sembler insignifiant, mais sans lui le pain ne lève pas.
Le but de tout cela est d'être évangélisé de l’intérieur. L'évangélisation de notre coeur passe par l’humanisation du monde. Nous devons refléter la lumière du Christ, pas briller mais rayonner, éclairer.
Il ne faut pas vivre dans le misérabilisme ! Ne pas négliger ses capacités intellectuelles ! Ce ne serait pas de l’humilité alors mais de la fainéantise. N’ayez pas peur de prendre les meilleures places dans les entreprises, en politique. Assumez votre vie dans la société. Si vous ne le faites pas qui prendra la place ?
Enfin, soyez dans la joie (Ph 4) car le Christ aime ce monde. Il est bon de vivre et de donner sa vie pour ce monde. L'enjeu n'est pas que tout le monde soit chrétien mais que tous aillent au ciel et que tous aient rencontré en nous le visage de Jésus, mort et ressuscité pour nous.