Les sociétés vivent actuellement un grand bouleversement par rapport à la morale. Ce bouleversement se caractérise d'abord par une remise en question de certaines lois particulières. On assiste d'un autre côté à une très forte demande de repères éthiques dans tous les domaines: biologie, écologie, économie, droit, … (floraison des "comités éthiques"). S'agit-il véritablement de règles morales, ou, de simples codes de convivialité établis par une procédure rigoureuse et "démocratique" ?
On en vient à s'interroger sur le bien-fondé de l'idée même d'une morale ou d'une éthique.[1] La pensée de la société occidentale est déterminée par l’influence des "maîtres du soupçon", K. Marx, F. Nietzsche et S. Freud. On reviendra dessus plus tard. Ce qu’on peut dire en introduisant notre parcours de deux petits jours (là où il faudrait des années J), c’est que la crise de la morale est d'abord une crise la liberté. Paradoxalement, ajd il y a d'un côté un profond scepticisme par rapport à la liberté humaine, et d'un autre côté une revendication, de sa valeur absolue : ex de l'éclosion du concept de gender, (pure autodétermination de soi par soi), indépendamment de toute donnée "naturelle" (et sexuelle), vécue comme insupportable contrainte pour l’individu.
A tous ces bouleversements l'Eglise et notamment vous, les jeunes chrétiens, doivent pouvoir apporter une réponse paisible, en donnant la morale non comme une loi inique, non comme une fin en soi, mais comme un chemin pour le Royaume. C’est ce que nous allons essayer de développer pendant cette première heure, en réfléchissant à l’appui de l’Ecriture Sainte sur l’identité de la loi dans le dessein de Dieu. Pourquoi Dieu donne-t-il des lois ? Pourquoi donne-t-il la morale ?
Nous allons essayer de répondre à cette question en deux temps inégaux : d’abord à partir de l’AT, puis du NT.
Aujourd'hui l'acte moralement bon est l'acte conforme à la loi ; l'acte moralement mauvais est l'acte interdit par la loi. Outre tous les débordements possibles (la légalité est plus que souple, cf. la loi de Gabor) ó la conscience est alors réduite à un organe d’exécution des lois, elle n’a plus de sens. On comprend combien ce point de vue moderne est déresponsabilisant et donc déshumanisant.
Notre parcours biblique veut montrer quel est le fondement de la loi : si Dieu juste et bon existe (et il existe), c’est la volonté divine qui garantit la bonté de l’ordre moral. Le bouleversement éthique de notre époque est uniquement dû au rejet de Dieu. Donc : prôner la morale est en réalité et avant tout une entreprise d’évangélisation. Sinon, cela n’a pas de sens.
Bref, ce que vous avez à retenir de cette intro : Dieu est l’origine de la morale, il en est aussi la finalité. Autrement dit, la morale vient de Dieu et mène à Dieu.
Nous focaliserons notre attention sur les chapitres 19 à 24 du livre de l'Exode.[2]
1/ Le décalogue à l'intérieur de la rencontre du Dieu Sauveur
(Ex 19, 3-4) Dieu offre son alliance à Israël, ce qui aura comme effet d'en faire son peuple. La seule chose que Dieu demande en échange, c'est de lui obéir et de respecter son alliance.
Notons que cette offre commence par le rappel de la façon dont Dieu s'est comporté : comme sur des ailes, je vous ai emportés …et amenés vers moi (Ex 19, 4). Autrement dit, en donnant la loi, Dieu révèle qui Il est : tout amour. On note aussi (Ex 19, 10-12) que cette révélation se fait dans la crainte : on ne s'approche pas de Dieu n'importe comment.[3] Est-ce que c’est normal ? oui : la reconnaissance de l’identité qui suscite stupeur et adoration absolue[4] Dieu est le Saint. Cf. théophanie d’Ex 19, 16-25.
2/ Le décalogue et la loi naturelle
Au cœur même d’une théophanie, de la rencontre du peuple avec son Dieu, la loi est offerte aux hommes. Lire Ex 20, 1-21 (// Dt 5, 6-11)
Il s'agit de ce qu'on appelle traditionnellement les "10 commandements. Il vaudrait sans doute mieux traduire par "les 10 paroles" (déca-logues) par lesquelles Dieu veut donner vie à son peuple, comme il avait donné vie par sa parole dans la Genèse. Il s’agit de paroles qui expriment la nature profonde de l'homme et les conditions pour pouvoir la réaliser : « Les dix commandements sont gravés par Dieu dans le cœur de l'être humain » (CEC 2072).
D'une part Dieu révèle ce que l'homme est en mesure de découvrir par lui-même, par sa propre conscience : la morale est profondément humaine, elle n’est pas contraire à notre nature.
D'autre part, cette conscience morale est pratiquement obscurcie par le péché et elle a donc du mal à appréhender la loi naturelle de façon certaine. C’est donc une miséricorde de la part du Créateur de nous la donner aussi clairement.
3/ L'originalité du décalogue
Le décalogue commence par une parole généralement peu remarquée : "C'est moi YHWH ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude" (Ex 20, 1).
« La première des "dix paroles", commente le CEC, rappelle l'amour premier de Dieu pour son peuple » (n°2061). Viennent ensuite, en second lieu, les commandements proprement dits. Donc, ceux-ci apparaissent comme une réponse d'amour à l'amour premier de Dieu. Ce qu’on comprend donc c’est que la morale biblique est une morale dialogale. Le JE divin propose au TU humain d'accepter son amitié, de devenir son ami. Et tout cela est naturel pour l’homme, fait partie de son identité profonde. On verra avec le j ho riche combien cela se déploie avec le Christ.
Je passe. Dieu, puis l’autre. L’autre en Dieu et Dieu en l’autre.
(CEC numéros 2052 à 2557).
1/ La première table concernant Dieu
La table qui concerne Dieu est première par rapport à celle qui concerne le prochain.
Le principe de la morale est théologal, autrement dit l’homme doit reconnaître Dieu pour pouvoir découvrir pleinement dans le visage d'autrui son prochain, son frère. Cela nous explique pourquoi l'idolâtrie est la racine de tout mal. La perte du sens de Dieu conduit nécessairement à la perte du sens de l'homme (et vice versa).[5] Inversement, l'adoration véritable de Dieu entraîne immanquablement un juste respect de l’homme.
2/ La deuxième table : devoir envers l'autre
La deuxième table de la Loi est intrinsèquement liée à la première. Elle offre les piliers de la vie sociale, piliers qui sont qualifiés de l'intérieur par l'amour de Dieu. Elle enseigne une morale sociale profondément théologale qui doit nous inspirer aujourd'hui.
Je peux juste souligner que les deux derniers commandements portent sur les actes intérieurs, c'est-à-dire sur les intentions secrètes des cœurs, sur la pureté de l'intention et du regard : le dont de la chasteté fait partie du don de la loi. Ces ultimes "paroles de vie" sont importantes car elles révèlent la manière dont il faut lire les huit premières. La morale est avant tout une question de regard, (ce que les pharisiens du temps de Jésus semblent avoir oublié quelque peu).
Enfin, si on continue à lire Ex, ce que nous n’avons pas le temps de faire, nous constatons (veau d’or, bris des tables, don de nouvelles tables …) que le don de la loi est un par-don, c'est-à-dire un don qui traverse les ténèbres du péché, la nuit des lâchetés et des trahisons. Il est signe de la miséricorde inépuisable de Dieu qui chaque matin se renouvelle. Donc le fondement de la morale n'est pas l'amour de Dieu, mais son amour miséricordieux.
C’est cela que nous enseigne Jésus aussi. Le grand passage où Jésus traite de la loi dans l’alliance, c’est sur le mont des Béatitudes, vous vous rappelez : « on vous a dit…et moi je vous dis » (Mt 5-7). Pas le temps de développer, tout ce que nous pouvons dire c’est que Jésus insiste sur l’importance de la loi et sur son fondement et finalité n°1 : l’amour miséricordieux.
D’ailleurs, le fait que le "Notre Père" soit au cœur de l'enseignement moral de Jésus (Mt 6, 5-ss.) souligne que la morale chrétienne est une réponse d'amour au Père qui nous aime; elle est dialogale.
Pour aller plus loin sur ce sujet, vous pourrez lire l'évangile selon saint Matthieu (et spécialement les chapitres 5 à 7) à la lumière du schéma des chapitres 19 à 24 du livre de l'Exode.
(Mt 19, 16-21) ce passage est médité par le pape Jean-Paul II au long de son premier chapitre de l'encyclique Veritatis Splendor (VS). St JPII donne ce passage comme le cœur de l’enseignement moral de Jésus. Nous allons essayer d’éplucher ce texte.
Un homme s'approcha. Il s'agit d'abord d'un jeune homme déterminé, une personne, unique et irremplaçable, qui se tourne vers Jésus.
Cet homme est jeune. Vous êtes concernés : càd, il a le cœur plein d'élan et de force, de désirs, d’espoirs. Il est tourné vers l’avenir.
Cet homme est aussi riche, càd qu’il possède de grands biens, à commencer par sa jeunesse, toutes ses connaissances, toutes ses réussites, y compris ses réussites morales et spirituelles. Ce point est déterminant pour la fin de l’histoire…
Cet homme fait une démarche personnelle et libre, il est néanmoins poussé intérieurement : « Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire » (Jn 6, 44). Mais surtout, soulignons que cet homme ne s'approche pas d'une loi, mais d'une personne.
a) Une morale du dialogue avec Jésus
La quête intérieure de cet homme se formule dans une prière. Il ne reste pas fermé sur lui-même, sur ses critères subjectifs, sur son autosatisfaction. Malgré sa richesse, il cherche. « L'homme qui veut se comprendre lui-même jusqu'au fond, commente Jean-Paul II, ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents ; mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa mort, s'approcher du Christ ». (Redemptor Hominis 10).
Accessoirement, notons qu’il ne se trompe pas d’interlocuteur. C’est un vrai objectif d’évangélisation que de permettre aux personnes d’entrer en dialogue, de poser leurs questions à Jésus présent au monde par Son Corps qui est l’Eglise. Et l’Eglise, c’est vous, c’est nous ! Soyons suffisemment unis à Jésus pour qu’Il puisse être à travers nous l’Interlocuteur de nos frères humains sur toutes les questions qu’ils ont à poser : « l’Eglise est experte en humanité » (Paul VI).
b) La demande morale fondamentale
Que dois-je faire ? Il pose la question de l'agir, et de son agir personnel : je est le sujet. La question n’est pas « que faut-il faire ?? ». La perspective morale c’est celle du sujet agissant. C’est un premier point en morale : JE suis responsable de mes actes.
En outre, ce que le jeune homme ne demande pas :
Que dois-je faire pour ne pas transgresser les lois ? Il n'identifie pas moralité et légalité. Il ne méprise pas la loi mais il pressent que cette loi n'est pas suffisante pour répondre à sa demande, à son désir du bien.
Quels sont les actes que je dois poser pour que tout le monde soit content ? Le bien et le mal se réfèrent à autre chose qu’au jugement des hommes: (de cela on peut conclure qu’il est faux que la fin justifie les moyens, mais on y reviendra tout à l’heure).
Et il a compris que le bon se réfère à la vie éternelle : Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? Le bien se définit par rapport à un but, à une fin qu'il désire obtenir : la vie éternelle c'est-à-dire la vie pleine, la plénitude de la vie, la perfection. Que dois-je faire pour vivre en plénitude, pour rejoindre ce après quoi mon cœur soupire ? C’est la question morale par excellence dans laquelle le jeune homme montre qu’il a compris que les actes d’ici-bas avaient un poids d’éternité incroyable.
Par ailleurs, on comprend que l’obtention de la vie éternelle est synonyme de la question du bonheur : que dois-je faire pour être pleinement heureux ?
Ce passage de l’Evangile montre que le bien suprême, la vie éternelle, c'est ce que tout homme désire. Saint Thomas d'Aquin souligne que tous les actes que nous posons ont le bonheur pour finalité. Tout le reste, qu’on peut appeler les biens particuliers, c’est ce que tout homme désire dans le but de rejoindre ce bien suprême : que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?
Malheureusement, le péché brouille notre vision du bien. Nous comprenons ici que pécher, ce n’est rien d’autre que de se tromper de bien. Je me mets minable avec mes potes tous le samedi soir, c’est une forme de bien que je cherche. Je couche avec mon beau-frère, (cf. Hérodiade), idem. Même jusqu’au suicide : si je suis suicidaire, je me trompe de bien : je suis attirée par le néant, je le vois comme un bien préférable aux conditions de ma vie ici-bas.
La morale a été donnée comme chemin pour l’homme pour vivre la béatitude et donc pour ne pas se tromper de bien.
La morale est une loi donnée, comme un chenal en mer ou des cairns sur un chemin de montagne, pour baliser la route du bonheur. Elle nous permet de distinguer entre bien apparent et bien réel. Et le meilleur interlocuteur pour opérer ce discernement, c’est bien le Seigneur.
Avant d'aller plus loin, reprenons les différents éléments que nous avons dégagés jusqu'à présent dans la question du jeune homme de l'Evangile.
Il pose une question à Jésus, son Sauveur et son Dieu : la morale est dialogale.
Sa question est spécifiquement morale. Elle concerne les actes bons à poser, de façon responsable, "à la première personne (je)".
Il définit les actes bons par rapport à la vie éternelle, non par rapport à la loi ou à une sorte de bien être matériel.
Il y a un rapport de nécessité intrinsèque entre certains actes et la vie éternelle.
La vie éternelle (ou la vie en plénitude) en sa raison même est désirée par tout homme. Elle ne peut pas ne pas être désirée à ce niveau formel.
Le contenu de la vie éternelle n'est pas évident : il faut discerner les biens apparents des biens réels.
Comme avec la Samaritaine au bord puits, Jésus ne répond pas tout de suite, Il commence par susciter une nouvelle interrogation. Il entre dans le dialogue. Il illumine l’homme progressivement, sans l'aveugler, ni le décourager. Cela nous enseigne dans notre itinéraire moral, pour nous ou pour nos brebis : on y reviendra, il y a une loi de gradualité. Ne nous décourageons pas. Le Seigneur fait avancer avec patience.
Dans la version de saint Marc et saint Luc, Jésus demande au jeune homme : « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Nul n'est bon que Dieu seul ».
Autrement dit, la mesure de la perfection, c'est la sainteté de Dieu : « Soyez saints parce que Je suis Saint » (Mt 5, 38). En rappelant au jeune homme que Dieu seul est bon, Jésus le renvoie donc à la première table de la Loi. Il montre donc que l'accomplissement d'une telle morale dépasse infiniment l'homme. Vous me voyez venir, seul Jésus, étant de condition divine, peut agir aussi parfaitement c’est pourquoi Il dit à la fin du passage: « Viens, suis-moi ».
En effet, cette réponse de Jésus exige de la part de l'être humain un décentrement par rapport à lui-même et à son propre désir. Le jeune homme voulait faire le bien et avoir la Vie. Jésus lui parle de Dieu. « Tourne-toi vers Lui. Oriente ton cœur et ton esprit vers Lui. » Ce qu’on doit entendre, comme dans le don du décalogue vous vous rappelez : Dieu est premier. Tout le reste, y compris mon désir, est second.
a) Si tu veux entrer dans la vie …
Jésus orient le regard du j ho sur Dieu puis il l’encourage à observer le décalogue.
Le décalogue, nous l'avons vu, n'est pas une loi arbitraire, mais l'expression de la loi naturelle inscrite dans les cœurs : c’est un chemin de vie.
b) Quels commandements ?
A la lumière de Dieu premier, Jésus rappelle au jeune homme riche les "paroles de vie" concernant le prochain : l’autre est un absolu.
Sauf l'honneur dû aux parents, ces commandements sont exprimés sous forme d'interdits. Ils tracent une limite que l'on ne peut jamais franchir. Cela peut étonner, mais rappelons la pédagogie divine :
Ces interdits sont une première étape indispensable à l'amour de Dieu.
Notons l'importance que les psychologues reconnaissent aux interdits pour la structuration de la personnalité chez l'enfant. Nous croyons, en tant qu’adulte, que ce n’est plus le cas… mais le commandement n'est nullement opposé à la liberté. Bien au contraire. On peut lire en ce sens l'interdit posé par Dieu à Adam et Eve dans le jardin d'Eden : « tu ne mangeras pas du fruit de l'arbre ». Voyons les interdits moraux comme des injonctions de vie.
Le dernier commandement est le seul formulé positivement, il résume en quelques sorte les autres.
Cela signifie que l'éthique n'a pas seulement pour objet certains actes mauvais à éviter. Elle n'est pas "minimaliste". Non, elle s'intéresse principalement aux actes d'amour, aux actes les plus grands et les plus beaux que l'homme puisse poser ici-bas et dans le ciel.
Le jeune homme est parvenu à une certaine perfection. Il a rangé correctement sa vie. Dans la générosité de sa jeunesse, il n'a pas ménagé sa peine. Il a accompli de beaux efforts.
Pourtant, face à Jésus, il n'est toujours pas satisfait : « que me manque-t-il encore? ». Il est riche, mais il reconnaît là une certaine pauvreté. Il fait l'expérience d'un manque, d'un inaccomplissement. Par son dialogue, Jésus a permis au jeune homme de prendre conscience de cette insatisfaction profonde. Il l'a conduit progressivement à reconnaître que son cœur n'était pas pleinement comblé s'il se contentait de suivre à la lettre les commandements. Ce passage nous fait donc comprendre que c’est seulement le regard d’amour de Jésus qui nous permet, qui permet à nos brebis d’ordonner leur vie, de choisir le vrai bien… pas l’inverse. Soyons miséricordieux.
« Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres ». Pour rejoindre cette plénitude à laquelle le jeune homme aspire, Jésus propose au jeune homme riche d'entrer par la porte de la pauvreté (cf. Mt 5, 3). Pourquoi ?
- la vente de tous ses biens permet au jeune homme d’entrer dans la logique du don total, sans rien garder pour soi. « Aimer, c'est tout donner et se donner soi-même » (Augustin). Le sommet de la morale, ce n’est pas l’application de lois, c’est cela.
- de plus tout donner aux pauvres, c'est tout donner à Jésus. (Mt 25).
a) Le don de la liberté
Si tu veux, va, dit Jésus au jeune homme. La vie éternelle tant désirée est une vie de communion avec Dieu qui implique la liberté. Si vous avez du mal à comprendre, faites le lien avec la parabole des talents (Mt 24-25) où on observe le même mvt de responsabilisation de l’homme par le Seigneur. C’est essentiel en morale, on y reviendra. Comme le dit St Thomas d’Aquin, « après avoir parlé de l'Exemplaire, qui est Dieu, […], il faut maintenant considérer son image, c'est-à-dire l'homme, car lui aussi est le principe de ses propres actes parce qu'il possède le libre arbitre et la maîtrise de ses actes.[6] »
[Ici nous pouvons donc faire un petit encart de vocabulaire : St Thomas distingue les actes libres et responsables, actes humains, des actes de l’homme qui sont d’ordre instinctif (= la digestion par ex). Les actes moraux sont les actes humains, déterminés par une volonté libre].
Pour solliciter notre liberté on va déterminer à toute vitesse quatre moments de l’exercice de la liberté que Thomas d’Aquin évoque et qu’on peut trouver dans ce passage du jeune homme riche.
b) Les quatre moments de la liberté
Se laisser attirer par le bien en s’interrogeant : "le bien qui m'attire est-il un bien réel ou un bien apparent ?" C’est un discernement à poser, enrayé par le péché. Il faut l’exercer et le purifier dans la prière et la vie sacramentelle.
La deuxième étape est celle de la délibération sur les moyens à mettre en œuvre pour rejoindre le bien désiré. Certains actes conduisent au but que nous nous sommes fixés, d'autres pas. Ainsi, notre jeune homme veut vivre en plénitude, il a déjà choisi de bons moyens en pratiquant le décalogue, mais, éprouvant un appel à plus, il va demander conseil à Jésus.
Il faut ensuite effectivement mettre ces moyens en œuvre. L'exécution de ce qui est désiré et décidé appartient à l'acte de la volonté. Si tu veux, va. L'acte de volonté du jeune homme doit s'exprimer dans une démarche matérielle déterminée et persévérante. De même, quand je détermine que pour avoir une vie sainte je dois, par ex, cesser de boire outre mesure, ou de tricher avec l’honnêteté, il ne s’agit pas seulement de le décider, il s’agit de le faire, et pas une seule fois.
Le quatrième et dernier moment de l'acte libre est celui de la joie. Elle couronne et accomplit l’acte bon. Sans elle, l'acte libre reste incomplet, imparfait. Ainsi en est-il des serviteurs bons et fidèles qui ont fait fructifier les talents. Entre dans la joie de ton maître ! Inversement, le jeune homme riche s'en alla tout triste.
Cette joie, ou cette tristesse, est la marque de la Vie éternelle qui est déjà commencée.
Nous avons vu que tout donner aux pauvres, c'était déjà imiter le Christ, le suivre et lui ressembler. Jésus propose ensuite réellement de venir à sa suite, c’est-à-dire qu’Il devient lui-même la loi vivante personnifiée, la "norme concrète" de l'agir moral[7]. Le jeune homme (vous et moi) n'a plus devant lui une loi avec une série de préceptes à observer, mais une personne vivante à suivre.
Jésus appelle le jeune homme riche à entrer dans son don d'amour total, à participer à son Eucharistie, à devenir lui aussi une hostie vivante, à être baptisé du baptême dans lequel il va être plongé. C’est pourquoi l'Eucharistie est le fondement de la vie morale chrétienne.
Ce qui est magnifique, c’est que « l’Heure » du Seigneur, comme dit St Jean, qui récapitule toutes les heures de sa vie, tous ses actes bons, récapitule aussi tous les miens qui viennent comme se déverser dans ce don d’amour inouï, unique. Ainsi je participe du salut du monde.
a) L'obstacle des richesses
Il s’agit sans doute de richesses matérielles, mais il n'est pas interdit d'y voir aussi des biens d'ordre moral, intellectuel et même spirituel. Telle est la lecture de Sainte Thérèse d'Avila : bien des âmes ont peur d'abandonner ce genre de biens pour suivre radicalement le Christ et se livrer à la folie de son amour.[8] On peut profiter de ce we pour demander au S de nous montrer les richesses que nous refusons de Lui livrer.
b) La nécessité de la grâce
Les disciples ont bien compris que ça compliquait sérieusement leur chance de salut : « Qui donc peut être sauvé ? ». La réponse du Seigneur est sans ambiguïté : « Pour les hommes c'est impossible, mais pour Dieu, tout est possible ». L'être humain est incapable à partir de ses seules forces d'imiter le Christ. Tout comme Rm 8, la vie dans l’Esprit, suite à Rm 7 « je fais le mal que je ne veux pas faire »J, c’est la vie dans l'Esprit qui est la réponse au désir humain d’agir bien (titre de la section morale du CEC). La loi nouvelle en JC donne ne change pas la loi divine, elle donne surtout la force de l’accomplir.
Cet Esprit Saint, nous l’avons tous reçu dans le baptême et en plénitude par notre confirmation. Nous nous sommes engagés à vivre de ce don dans notre effusion de l’ES. Nous pouvons donc choisir de vivre la morale radicale à la suite du Christ car « l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous fut donné ». (Rm 5, 5), et être ses instruments pour attirer au Christ comme nous avons été attirés.
*
[1] Nous ne faisons pas de différence entre la morale et l'éthique, le premier terme étant la traduction latine du terme grec (eqos).
[2] Nous nous inspirons dans ce chapitre du beau cours du père J.M HENNAUX, Les fondements dogmatiques de l'agir chrétien, donné à l'Institut d'Etudes Théologiques, Bruxelles, en 1971, p. 1-43.
[3] Cf. 2 Sam 6, 7.
[4] Cf. les profondes analyses de saint Thomas d'Aquin sur la crainte dans la Somme théologique, I-II, questions 41 à 44. Il propose cette distinction précieuse entre crainte "servile", crainte "initiale" et crainte "filiale".
[5] Telle est selon nous le critère utilisé par le père H. de LUBAC pour discerner ce qu'il appelle le Drame de l'humanisme athée : la "mort de Dieu" au nom même de la grandeur de l'homme entraîne, à plus ou moins brève échéance, la mort de l'homme.
[6] Somme théologique, I-II, q. 1, prologue.
[7] Cf. H. U. von BALTHASAR, Neuf thèses pour une éthique chrétienne, in AA.VV., Principes d'éthique chrétienne, éd. Lethielleux, Paris, 1979, p. 75-76.
[8] Thérèse d’Avila, Le Château de l’âme, in Œuvres complètes, Seuil, 1964, IIIème Demeure, chap. II, p. 857.