On ferme les yeux et on pense à une pâtisserie. Tout le monde en prononce le nom. On ouvre les yeux. Y a rien devant nous. Notre parole n'est pas complètement performative. Dieu c'est pas pareil. Quand il dit quelque chose, cela est.
La Parole de Dieu, c’est avant tout une Personne. C'est la deuxième personne de la Trinité. Entrer dans l’Ecriture Sainte, c’est recevoir le Christ.
De cela, tirons deux choses
Si nous n’entrons pas dans la Parole de Dieu, nous crevons.
Nous ne pouvons pas non plus la lire complètement n’importe comment, sans quelques points d’attention.
Le meilleur endroit où les trouver, me semble-t-il, c’est le cours de lecture biblique que Jésus lui-même a donné. Lc, 24, 13- 32
13. Et voici, en ce même jour, deux d’entre eux faisaient route vers un village distant de 60 stades de Jérusalem dont le nom était Emmaüs,
14. et ils conversaient entre eux au sujet de tout ce qui s’était passé.
15. Et il arriva, pendant qu’ils conversaient et discutaient que Jésus lui-même, s’étant approché, marchait avec eux,
16. mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
On a un chouette début d’histoire, genre « il était une fois », avec tous les éléments narratifs :
Le temps : « ce même jour », c’est-à-dire, selon Lc 24,1, « le premier jour de la semaine », le jour pile-poil de la Résurrection ;
Les personnages : « deux d’entre eux » ; 3) le lieu : la route entre Jérusalem et Emmaüs ;
L’action de départ : faire route, marcher.
Donc dès le démarrage, il y a des conditions pour vivre une expérience avec l’Écriture Sainte :
Prendre le temps
Il y a un temps long, 60 stades c’est pas la porte à côté (à l’époque de Jésus 1 stade= 185m ; donc ils font environ 11 km, donc ils marchent 2 bonnes heures)
Il y a un temps gratuit, disponible - les témoins d’Emmaüs ne sont pas sur leur iPhone tout en marchant et quand un troisième larron se présente, ils ne l’envoient pas bouler.
Entrer dans un cheminement. Tout le texte est construit autour de la marche. Les deux compagnons sont en marche ; à la question de Jésus au v. 17, ils s’arrêtent tout tristes. Luc ne mentionne pas la reprise de la marche, mais au v. 28 ils « arrivent au village où ils se rendaient… » Le dialogue avec Jésus a servi d’itinéraire. Il faut donc comprendre que la fréquentation de la Parole est une progression, ce qui implique courage, patience, persévérance, humilité : il y a des moments où on ne sait plus où on est…mais en fait on est arrivés, et Jésus est là !
un compagnonnage – on peut bien sûr (et il faut) lire l’Ecriture seul pendant son temps de prière. Mais en fait, cela s’inscrit dans une démarche communautaire, ecclésiale (la maisonnée, ça vous dit quelque chose ?). Depuis la nuit des temps, a fortiori les Hébreux, on lit et écoute la Parole de Dieu ensemble, à plusieurs, car Dieu se révèle à son peuple uni. « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Le Magistère, toute l’intelligence de la Tradition, est un compagnon tout trouvé pour entrer dans la compréhension d’un texte, mais il est bon d’en avoir de plus charnels ☺
remarquons que St Luc complète ici l’action de « converser » (v.14) avec celle de « discuter » ou, plus littéralement, d’après le mot grec utilisé, celle de « chercher-ensemble. » Pour lire la Parole de Dieu, il s’agit d’avoir un cœur qui cherche. « Dieu c’est toi, mon Dieu, je te cherche dès l’aube » (Ps 63) car celui qui ne cherche pas n’a aucune chance de trouver.
Malgré cette recherche, « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » : la tournure est passive mais le complément d’agent, celui qui est la cause de cet empêchement, n’est pas précisé. Dans la Bible, il s’agit souvent d’un « passif divin » : sous-entendu, c’est Dieu qui, dans son dessein de salut, en est la cause. Autrement dit, pour un temps, leurs yeux sont fermés car, par là, Dieu veut enseigner quelque chose. Nous devons accepter qu’un texte reste obscur, et cela ne veut pas nécessairement dire que nous devons laisser tomber et que la Parole ne porte pas de fruit en nous. C’est le Seigneur qui est le maître de cette fécondité.
Bref : ici, Jésus marche avec les disciples et ils ne le reconnaissent pas ! Il y a de très nombreuses occurrences de l’expression connaître/reconnaître dans ce passage (vv.16.18.31.35). L’intrigue, nouée au v. 16, sera dénouée au v.31 lorsque leurs yeux s’ouvriront et qu’ils le reconnaîtront. L’enjeu de l’entrée dans l’Ecriture Sainte est bien de connaître, de (re)connaître le Christ.
La résolution de l’intrigue de reconnaissance se fait ensuite en deux temps, (1) le dialogue avec Jésus (vv.17-27) et (2) la fraction du pain (vv.28-32) ; vient ensuite 3) la conclusion du récit des vv.32-35.
19. Et il leur dit : « De quoi parliez-vous en chemin ? » Alors ils lui dirent les choses au sujet de Jésus de Nazareth, qui fut un homme, prophète puissant en œuvre et en parole, en face de Dieu et de tout le peuple,
20. et comment nos grands-prêtres et nos chefs le livrèrent pour une condamnation à mort et le crucifièrent.
21. Et nous espérions qu’il était celui qui allait racheter Israël : mais avec tout cela c’est le troisième jour que ces choses se sont passées.
22. Mais des femmes qui sont des nôtres nous ont surpris : arrivées de bon matin au tombeau et n’ayant pas trouvé son corps, elles (re)vinrent en disant avoir vu des anges qui disaient qu’il était vivant.
24. Et certains d’entre nous sont allés au tombeau et ont trouvé (les choses) ainsi que les femmes avaient dit, lui cependant elles ne l’ont pas vu.
Il est intéressant de bien noter l’amorce du dialogue entre Jésus et les deux disciples : « de quoi parliez-vous tout en marchant ? » Et la réponse consiste dans le récit de la vie de Jésus. Quand nous lisons l’Ecriture, nous devons avant tout faire attention à la lettre de l’Ecriture : de quoi est-ce que cela parle ? qu’est-ce qui est écrit ? On aime bien utiliser la Parole de Dieu comme un outil facile : j’ai une question, zou, voilà la réponse. Il faut se méfier de cela. Ce n’est pas la manière habituelle de nous parler de Dieu, qui pour nous parler nous fait cheminer, laisse nos yeux voilés. Pour Le recevoir, nous devons l’admettre et ne pas chercher l’efficacité (la nôtre).
Par ailleurs, on peut remarquer que les pèlerins d’Emmaüs racontent à leur mystérieux compagnon leurs espoirs déçus. Après ils prennent un scud « gens sans intelligence et cœurs lents à croire » (v. 25) Il y a de fortes chances que, comme Pierre en Mt 16 lors de la première annonce de la Passion, leur foi ait été polluée par leurs propres espoirs et projections personnelles. D’ailleurs, lorsqu’ils rapportent les événements du matin à leur compagnon, ils sont moins fidèles à ce que St Luc en a rapporté dans les vv.1-12.
Ils ne reprennent pas le propos des anges en leur intégralité, qui pourtant faisait mémoire des annonces christiques de la Résurrection : « Souvenez-vous de ce qu’il vous disait lorsqu’il était encore en Galilée, que le Fils de l’homme devait être livré aux mains des pécheurs, être crucifié et ressuscité le troisième jour. » (vv.6-7) Etonnante amnésie !
Ils disent que les femmes les ont surpris, mis hors d’eux-mêmes ; alors que St Luc avait précisé « qu’ils ne croyaient pas en elles. »
Donc nos projections et nos egos forment de vrais écueils dans notre compréhension de la Parole. Ils nous font clairement nous fourvoyer et passer à côté du Ressuscité – et de la Résurrection. En priant avec la Parole, demandons à l’Esprit Saint un cœur pur, et laissons de côté nos attentes… La Parole de Dieu est infiniment plus grande. Ep 2, 20 « Gloire à celui qui peut par sa puissance, infiniment plus que nous ne pouvons demander, ou même imaginer. »
v. 20 : Relevons le verbe « livrer ». Le Christ a été livré : en grec, c’est le verbe paradidômi où didômi est le verbe ‘donner’. Ainsi paradidômi, ‘livrer’, peut aussi être traduit par ‘transmettre’. Le substantif est donc, ‘livraison’, ‘transmission’, ou encore ‘tradition’. L’Ecriture est un don très concret de la Personne du Christ. Si nous nous en privons, nous nous privons de Lui.
25. Alors il leur dit : « ô (gens) sans intelligence et lents de cœur à croire tout ce qu’ont dit les prophètes !
26. Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses pour entrer dans sa gloire ? »
27. Et commençant de Moïse et de tous les prophètes il leur interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
Pour recevoir la Parole, sont convoqués notre intelligence et notre cœur. Tous les deux, ensemble, pour croire. Trop souvent, on ne convoque que le cœur (ça me fait ceci ou cela). L’autre jour en relisant les Actes, j’ai été frappée par le point auquel, lors du premier concile de Jérusalem (Ac 15) sur la question de la circoncision, les interventions décisives (Pierre, Paul et Jacques) sont d’ordre très rationnel : intelligentes et pratiques. Pour un discernement ecclésial de très grande importance, ce coup-ci le Seigneur n’a pas envoyé une vision comme à Pierre en Ac 11 pour les aliments impurs. C’est un devoir de mobiliser notre intelligence pour écouter la Parole de Dieu.
Mais à l’inverse, n’oublions pas le cœur : dans le travail théologique, trop souvent on ne convoque que notre intelligence.
Ce que nous dit ce texte, c’est que s’il n’y a pas les deux, alors il n’y a pas la foi. Il faut croire pour comprendre et comprendre pour croire.
(J’aime bien invoquer l’Esprit d’intelligence avant de prier et avant de travailler)’
Le texte donne encore une indication au v. 27. « Toutes les Ecritures » : il s’agit évidemment des Ecritures d’Israël, ici évoquées par « Moïse et tous les prophètes. » Au v.44 nous avons une expression plus complète : « la Loi de Moïse, et les Prophètes et les Psaumes. » Il s’agit d’une désignation traditionnelle de l’Ecriture dans le judaïsme. Il semble que St Luc insiste sur le fait que Jésus parcourt la Bible dans sa totalité (Moïse est censé être l’auteur du Pentateuque). Jésus commence donc par le commencement, c’est une catéchèse intégrale. Nous devons lire ou entendre les Ecritures de manière canonique, c’est-à-dire dans leur unité et la résonnance des textes les uns avec les autres. S’il y a une pluralité dans les Ecritures, c’est justement parce que (contrairement au Coran), elles convoquent l’intelligence du destinataire pour devenir Parole de Dieu. D’ailleurs, le verbe « interpréter » di-ermêneuein est à relever ; on le retrouve dans le terme technique de ‘l’herméneutique’, la science de l’interprétation, qui est le travail de la théologie.
Parfois, justement parce que nous cherchons une réponse trop précise, ou une émotion, nous nous cantonnons à un Testament, ou même à un seul texte (« moi, c’est Jean »…) Or se cantonner à un Testament, c’est une hérésie (Marcionisme). Se cantonner à un texte a fortiori davantage. Car, relevons également le contenu de l’interprétation faite par le Christ : il s’agit de lui-même ! Jésus est livré dans toutes les Ecritures et par leur intégralité. Si nous les morcelons, nous pouvons aussi ne pas le reconnaître (témoignage 2 Ch 20, 15 « ce combat n’est pas le tien, mais celui de Dieu », dans une lecture quotidienne de la Bible, un livre archi-sopo).
28. Et ils approchèrent du village vers lequel ils marchaient et lui fit semblant de marcher plus loin.
29. Ils le contraignirent en disant : « reste avec nous, car c’est le soir et déjà le jour a baissé. » Et il entra pour demeurer avec eux.
30. Et il arriva, comme il était assis avec eux, qu’ayant pris le pain, il le bénit et, l’ayant rompu, il le leur donna,
31. alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; et lui leur devint invisible.
32. Et il se dirent l’un à l’autre : « notre cœur n’était-il pas brûlant lorsqu’il nous parlait sur le chemin, lorsqu’il nous ouvrait les Ecritures ? »
v. 30- 31 : c’est un moment que je trouve assez bouleversant. Cette internécessité entre Ecriture Sainte et don eucharistique. Cet accomplissement de la lecture de la Parole par le don du Corps de l’Epoux. Non seulement on retrouve le verbe reconnaître (cf. note sur le v. 18), donc on comprend qu’Ecriture et Eucharistie nous donnent toutes les deux, et ensemble, l’intimité avec le Christ, mais en plus on comprend cette préparation à l’Eucharistie qu’est la fréquentation de l’Ecriture. Si nous aimons et fréquentons la Parole, nos Messes ne seront plus les mêmes…
v. 32 : on a une autre mention du cœur. Le cœur lent à croire (v.25) est ici est un cœur brûlant. Remarquer également l’usage du même mot pour désigner les yeux ouverts (v.31) et l’ouverture des Ecritures ainsi que la construction parallèle : « lorsqu’il nous parlait sur le chemin, lorsqu’il nous ouvrait les Ecritures. » Pour que les yeux s’ouvrent, et que les cœurs brûlent, il faut que les Ecritures soient ouvertes. Nos Bibles ne sont-elles pas dramatiquement fermées ?
33. Et s’étant levés à l’heure même ils retournèrent à Jérusalem, ils trouvèrent réunis les Onze et ceux qui étaient avec eux
34. disant : « le Seigneur est vraiment ressuscité et il a été vu de Pierre. »
35. Quant à eux, ils expliquèrent ce qui s’était passé sur le chemin et comment il leur fut connu dans la fraction du pain.
Il n’y a pas grand’chose à ajouter. Souvent, on se lamente d’être trop peu missionnaires, personnellement et en communauté. C’est une vraie attention à avoir. Mais Lc 24 nous renseigne : si avec le Christ nous fréquentons la Parole et les sacrements, nous serons missionnaires, ce ne sera plus une question.
Par ailleurs on peu noter que si le Seigneur disparaît aux yeux des disciples dans le texte, il demeure avec eux, dans ces Ecritures ouvertes et la fraction du pain.
Si nous vivons de la Parole de Dieu, nous ne serons plus jamais seuls.