Les tentations commencent au baptême. Il faut les rattacher à ce moment. Nous sommes habitués à lire les deux passages en les décorrélant, l'un pour fêter le baptême du Christ en janvier, l'autre au début du Carême. Mais en réalité, le découpage du Nouveau Testament ne date que du XIIIe siècle, et ils ont au départ été écrit à la suite, sans césure.
Le Christ est celui qui est oint, qui a reçu l'onction pour toujours et pour tous. Dans les temps passés, il y avait un seul "oint" et il l'était pour un temps. Le baptême c'est aussi le lieu du salut, de la mort et de la résurrection : Jésus plonge dans l'eau (figurativement, l'eau symbolise la mort) et en ressort aussitôt.
Ensuite, il part au désert : comme nouvel Adam il doit dire oui là où l'homme a dit non. Le jardin est devenu désert. C'est aussi repasser par le désert du peuple hébreux, retourner au désert pour se conformer à la volonté du Père, là où le peuple avait murmuré contre lui.
Jésus est emmené dans le désert POUR être tenté par le diable. En fait, il est nécessaire que Jésus vienne triompher justement là où l'homme est tombé. C'est aussi ce qui fait qu'il est un homme, qu'on peut le reconnaître comme un homme.
Jésus est tenté à bien d'autres moments dans sa vie, mais ce moment est sans doute fondateur pour lui-même.
La première tentation, c'est celle du court-circuit. Lorsqu'on lit que Jésus eut faim, c'est une faim extrême, au bout de quarante jours. C'est une faim qui conduit à la mort. Alors, lorsque le diable dit : "Demande à ces pierres de se changer en pain", c'est comme s'il disait : "Attends, tu es Fils de Dieu, tu ne vas quand même pas te laisser mourir de faim ?" Jésus est tenté sur sa filiation divine, sur les "pouvoirs" propres au fils de Dieu.
Le diable incite Jésus à se servir de sa divinité pour combler les limites de son humanité. Il essaye de faire en sorte que Jésus n'entre pas dans la volonté du Père, et C'est échapper au fait d'être homme. C'est une attaque directe de l'incarnation.
Jésus répond en invoquant la loi (Dt 8,3) : "L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu." Jésus, Fils de Dieu, entre pleinement dans l'obéissance au Père.
Vidéo : le saut dans Matrix I
On est beaucoup plus du côté de la foi. Ici, on a la tentation de vouloir vérifier au lieu de simplement croire. Le diable s'approche, et cette fois il utilise la Parole de Dieu contre Jésus : "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre." Il instrumentalise la parole. Cette fois, comme pour dire : "Ah, alors tu n'as pas peur de mourir, eh bien suicide-toi !" Il cite un psaume messianique, cherchant à tenter Jésus de vouloir vérifier qu'il est bien le Messie. Il montre qu'il peut faire dire n'importe quoi à la parole de Dieu. En fait, il tronque la suite du psaume : "Il m'appelle, et moi, je lui réponds ; je suis avec lui dans son épreuve", qui décrit l'attitude du juste attaché à Dieu.
Satan pervertit le sens du sacrifice, avec l'idée que l'amour du Père ne peut qu'empêcher la mort du Fils. Satan oppose ici amour de Dieu (pour Jésus donc pour nous) et souffrance.
Jésus répond à nouveau par la loi (Dt 6, 16). Il choisit la docilité de la foi qui ne cherche pas de preuve ("Tu ne mettras pas le Seigneur ton Dieu à l'é-preuve").
On est monté d'un degré dans la subtilité.
Complètement paradoxal : la créature offre au créateur ! Le diable propose les royaumes de la terre à Jésus, Dieu fait homme (et le diable sait parfaitement qui il est). Le diable a laissé tomber son masque et joue franc-jeu : "Je te donnerai tout cela, si, te prosternant, tu m'adores."
C'est confondre la gloire ou la grandeur en étant premier et en étant dernier. Le vrai pouvoir c'est la croix. Jésus est venu dans le monde pour sauver l'humanité dans un mystère d'abaissement. Lui, l'Immaculé, il s'est mis dans la file des pécheurs pour être baptisé comme eux, avec eux. Cela préfigurait déjà la croix et le mystère du mal qui va jusqu'à mettre Dieu à mort.
La question derrière cette tentation est la suivante : "Est-ce que tu n'aurais pas besoin de plus ? De plus de gloire, d'influence, de pouvoir ?" Parfois, même avec les meilleures intentions, même pour la mission par exemple, on est tentés de vouloir plus de pouvoir, plus d'argent. C'est une tentation.
Vouloir le pouvoir en se mettant à la première place c'est renier Dieu, et donc faire allégeance à Satan. Après la tentation sur l'avoir et le matériel (le pain), celle sur le savoir et le divin / la foi, vient celle sur le pouvoir et l'humain. Celle-ci se solde par une dernière citation de la Loi (Ex 20, 3). Alors le diable le quitte.
Il y a un côté rassurant au fait que le diable finisse par s'en aller. Cela nous montre qu'il existe une limite au pouvoir du diable.
Côté très rassurant du Diable qui finit par s'en aller. Il y a une limite au pouvoir du Diable.
Ces trois tentations du Christ nous concernent directement dans notre vie quotidienne : la tentation de l'avoir (le pain), celle du savoir et de la foi sans confiance (le saut), et celle du pouvoir (les royaumes).
Face à chacune, Jésus répond par la Parole de Dieu, plus précisément par la Tora, et l'obéissance au Père. Il nous enseigne ainsi que le combat spirituel se mène par la fidélité à la Parole, la confiance et par l'humilité. Enfin, le fait que le diable finisse par s'en aller nous rappelle une vérité consolante : son pouvoir a des limites, et la victoire du Christ est déjà acquise pour nous. Le Christ a déjà traversé ces tentations, il est déjà victorieux du mal et du péché.
La victoire est certaine.