(Rappel qui n'a aucun rapport : on n'utilise pas "Yahvé" mais Adonaï, Jésus ou le Seigneur, car c'est une vocalisation de YWH)
Nous allons partir de deux textes fondamentaux : le Prologue de l’évangile selon saint Jean et le début de l’Épître aux Hébreux :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. » Jean 1,1-3
« Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a aussi créé les mondes. » Hébreux 1,1-3
Petit exercice : Fermez les yeux et pensez à une pâtisserie. Chacun prononce le nom de cette pâtisserie. Ouvrez les yeux : rien n’est apparu devant nous. Notre parole n’est pas performative : elle exprime, mais ne crée pas.
En Dieu, c’est tout autre chose. Quand Dieu parle, cela est. « Dieu dit : “Que la lumière soit !” Et la lumière fut. » (Genèse 1,3) La parole de Dieu crée la réalité. Dieu n’explique pas, il dit, et ce qu’il dit advient.
En Dieu, il y a une Parole intérieure, éternelle : c’est le Verbe, la deuxième Personne de la Trinité. Parce qu’elle est en Dieu, elle est Dieu : « Le Verbe était Dieu. » (Jn 1,1)
Un jour, cette Parole est proférée : par elle, tout a été fait. « Tout fut par lui, et sans lui rien ne fut. » (Jn 1,3)
Dieu prononce le cosmos, les montagnes, les océans, les hommes. Il prononce notre nom, et nous sommes.
Ainsi, le premier niveau de réalité de la Parole, c’est cette Parole éternelle en Dieu, qui un jour est proférée et crée. Dieu crée par sa Parole.
Le même Verbe qui a tout créé et qui maintient l’univers dans l’être est aussi celui par lequel Dieu parle aux hommes. « Après avoir parlé autrefois aux pères par les prophètes… » (He 1,1)
Dieu dit une seule Parole, mais cette Parole se diffracte en une multitude de paroles humaines. Elle s’immisce dans nos mots, notre langage, nos histoires, pour se rendre accessible. C’est comme des parents qui mettent leur parole riche et complexe dans les gazouillis qu'ils font à leur enfant : ils abaissent leur langage, le simplifient, pour être compris. Alors l'enfant les comprend et peut leur parler. De la même manière, Dieu a fait entrer sa Parole éternelle dans nos mots humains.
Dieu prépare ainsi l’Incarnation : sa Parole éternelle, toute-puissante, accepte de s’abaisser jusqu’à notre langage. « Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. » (Ph 2,8)
Parce que Dieu a parlé dans des mots humains, il nous a donné une langue maternelle : la Bible. C’est la langue que Dieu nous offre pour que nous puissions lui répondre. Sans ces mots, nous ne pourrions pas vraiment parler avec lui. D’où l’importance d’être familier de cette Parole, de la fréquenter chaque jour, jusqu’à ce qu’elle devienne notre langue de prière, de pensée, de cœur. « Ta parole est une lampe pour mes pas, une lumière sur ma route. » (Ps 119,105)
Dieu ne s’est pas seulement abaissé à notre langage, mais aussi à notre histoire, avec toute sa complexité, ses tribulations. Il s’est impliqué dans la vie concrète des hommes : il les guide, les corrige, les forme.
La Bible est l’histoire d’une alliance entre Dieu et l’humanité. Il faut accepter que nous soyons des gros rustres et des gros croûteux et que Dieu vienne nous chercher là où nous sommes. Les livres de l’Ancien Testament sont l’expression de cette pédagogie divine. En eux se cache déjà le mystère du salut, car ils préparent la venue du Christ. À travers les figures (Adam, Moïse, David, les prophètes), tout converge vers Jésus, qui en est l’accomplissement.
Saint Augustin dit à propos des Psaumes : « Dieu s’est loué lui-même pour que l’homme puisse le louer. » (citation de mémoire) Dans les Psaumes, Dieu assume tous les sentiments humains, pour les transformer en prière.
« Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a aussi créé les mondes. »
Un jour, la Parole éternelle s’incarne : elle prend chair humaine en Jésus. Il est cette parole intérieure, qui était en Dieu de toute éternité... et cette Parole devient un enfant, doit grandir, apprend à parler, à lire les Écritures… Dieu apprend à se lire et à se commenter lui-même ! C’est l’abaissement absolu : la Parole éternelle devient un homme comme nous.
Ainsi, les Évangiles ont un statut unique : ils nous donnent un accès direct à Dieu, car ils montrent la Parole de Dieu à l’œuvre. « Qui m’a vu a vu le Père. » (Jn 14,9) La Parole éternelle de Dieu se condense en un homme, si bien qu'en voyant cet homme, nous voyons Dieu. En voyant cet homme vivre, nous entendons Dieu.
Et cette Parole s’abaisse jusqu’à mourir sur la croix : c’est le sommet de l’amour divin.
Saint Ignace de Loyola, dans les Exercices spirituels, invite à contempler les scènes de l’Évangile avec l’imagination :
regarder Jésus, l’écouter, sentir ce qu’il fait, comment il parle, comment il agit. Ainsi, on voit la Parole de Dieu à l’œuvre. Ne craignons pas d’entrer dans les Évangiles avec tout notre être : nos yeux, nos oreilles, notre cœur. La Parole se contemple autant qu’elle s’écoute. Ne trouvons pas cela "trop bas", "pas assez spirituel" : c'est Dieu lui-même qui a choisi de nous parler ainsi !
La Bible n’est pas le Coran. Dans le Coran, la Parole est tombée du ciel, toute faite, figée. Pour nous, Dieu a parlé, et il continue de parler. Une partie de ce qu’il a dit a été mise par écrit, parce que c'est plus pratique d'avoir un livre qui conserve. Mais la Parole est vivante, parce que l’Esprit Saint la rend actuelle. « La Parole de Dieu est vivante, efficace, plus coupante qu’une épée à deux tranchants. » (He 4,12) Il y a une première action de Dieu lorsqu'il donne, inspire la Parole... et une seconde lorsque Son Esprit rend actuelle cette parole. Il fait que ce qui n'est qu'un texte devient parole actuelle.
C’est le même Dieu qui parle dans l’Ancien et le Nouveau Testament.
Dans l’Ancien, il éduque, guide et prépare.
Dans le Nouveau, la Parole se fait chair et nous révèle le Père.
Dieu s’abaisse à notre langage pour nous parler.
Il nous donne sa Parole comme langue maternelle spirituelle : il faut apprendre cette langue
Et aujourd’hui encore, par l’Esprit Saint, il parle à chacun de nous. Il faut garder, ruminer, méditer cette parole qui nous est personnellement adressée aujourd'hui.
Écouter la Parole de Dieu, c’est accueillir une présence, pas seulement une information.
C’est laisser Dieu parler et nous recréer de l’intérieur par son Esprit.
C’est apprendre à penser, aimer et prier avec ses mots.
« Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. » (Ps 94,8 / He 3,15)