Préface
Gaudium et Spes : la personne humaine est « une de corps et d’âme ». La sexualité est donc une « composante fondamentale » de la personne. La masculinité et la féminité sont des attributs de la personne et la qualifie de manière substantielle.
Introduction
Comment vivre de manière harmonieuse avec une âme et un corps ? Nous sommes partagés entre les élans de notre âme et les élans de notre corps : nous tendons à nous culpabiliser d’être aussi soumis aux élans de notre corps. Il s’agit d’une contradiction que nous expérimentons au plus intime de notre être. Le poète Ovide, contemporain de Jésus, exprime ce déchirement : « Je vois le mieux à faire et je l’approuve, et je fais le pire ». C’est aussi le cas de Saint Paul : « Il y a dans ma chair une loi qui contredit celle de mon esprit. »
Le mariage est le lieu où il est difficile de conjuguer ce qu’il y a en nous de spirituel et de charnel. La sexualité semble cristalliser l’essentiel de la contradiction entre le corps et l’esprit : grandeur dans sa finalité directement liée au mystère de la vie, humilité de ses moyens d’expression dans laquelle l’homme éprouve sa terrible vulnérabilité charnelle.
Il s’agit là d’une question théologique fondamentale : n’est-il pas difficile d’accepter que Jésus « a connu notre condition d’homme en toute chose, excepté le péché. » ? Et pourtant, on ne peut être vraiment chrétien sans accepter pleinement son corps et sa dignité, ni en accusant le corps de ce qui est en réalité le péché du cœur : « Ne voyez-vous pas que tout ce qui entre dans l’homme ne peut pas le rendre impur parce que cela n’entre pas dans son cœur mais dans son ventre, pour être éliminé ? […] Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui le rend impur. » Le vrai problème de l’homme vient du cœur qui se laisse abuser.
Dans ce contexte, la théologie du corps est une pédagogie qui permet de se réconcilier avec son corps en expliquant pourquoi Dieu a voulu que nous soyons incarnés. Dans une époque qui fait les frais d’une soi-disant « libération sexuelle », cette pédagogie est des plus précieuse.
I) Jean-Paul II : une approche inédite de la sexualité
La théologie traditionnelle du mariage
· Longtemps, la doctrine de l’Eglise concernant le mariage s’est limité à une philosophie naturelle, répondant à une nécessité pratique. A la suite de Thomas d’Aquin, il était habituel de distinguer la fin première du mariage, la procréation et l’éducation des enfants, des fins secondaires, le secours mutuel et le remède de la concupiscence (= pulsions désordonnées, notamment sexuelles, du corps).
· Humour : Sacha Guitry : le mariage est une institution destinée à permettre à deux êtres de s’entraider dans des difficultés qu’ils n’auraient jamais connues s’ils n’avaient pas été mariés.
· Somme théologique, Thomas d’Aquin : ouvrage fondateur pour l’Eglise. 570 questions principales divisées en près de 2700 articles et à peu près 100000 objections et réponses aux objections. Or saint Thomas a arrêté d’écrire pour une raison mystérieuse alors qu’il attaquait les sacrements. On ne peut que regretter l’apport formidable d’une étude du sacrement du mariage par saint Thomas alors qu’il était au sommet de sa maturité.
· L’Eglise a toujours valorisé le corps : la religion chrétienne est la religion de l’incarnation et comme le dit Saint Paul, il faut « Glorifiez Dieu dans votre corps ». Mais il y a toujours eu un certain malaise de l’Eglise à l’égard de la sexualité => paradoxe : « Le mariage est d’autant plus chrétien qu’on en use moins… » chez certains chrétiens.
· C’est dans ce contexte que se déroule le Concile Vatican II : y est affirmé l’appel à la sainteté des époux dans et par le sacrement du mariage : « Cette union intime, don réciproque de deux personnes, non moins que le bien des enfants, exigent l’entière fidélité des époux et requièrent leur indissoluble unité. », Gaudium et Spes. Aussi Paul VI « l’amour humain est bon de par son origine, et s’il est, comme tout ce qui est dans l’homme, blessé et déformé par le péché, il trouve dans le Christ son salut et sa rédemption. »
Le « réseau Wujeck »
Karol Wojtyla (Jean-Paul II) analyse très finement les tourments du mariage dans La Boutique de l’Orfèvre. Par la suite, il donne de nombreuses catéchèses sur le mariage et prépare de nombreux fiancés au mariage. « L’amour ne s’apprend pas, et pourtant il n’existe rien au monde qu’un jeune ait autant besoin d’apprendre. »
L’abbé Wojtyla créa un groupe, Srodowisko : lieu d’échange, de partage et d’écoute pour les jeunes, les fiancés, les intellectuels. Un des membres dira à son propos : « De nos jours, de nombreux prêtres s’efforcent d’être comme les jeunes. Nous nous évertuions à être comme lui. »
La Boutique de l’orfèvre et Amour et responsabilité
Jean-Paul II est féru de théâtre. Sa première œuvre sur le mariage sera donc une pièce de théâtre : La Boutique de l’orfèvre. Il y évoque trois mariages : un où le mari meurt laissant son fils orphelin de père, l’un où la relation s’étiole parce que Lui pense que l’amour n’a pas besoin qu’on s’occupe de lui et qu’Elle compare la réalité à son idylle d’amour parfait, ce dont leur fille souffre. Le troisième mariage est celui des deux enfants, qui doivent faire face aux blessures qu’ils portent.
On y trouve déjà les trois idées clés de sa théologie du corps. Un, l’amour comme don de soi est le fondement du lien sacré du mariage et c’est par ce don de soi que les personnes peuvent atteindre dans le mariage la pleine réalisation de ce qu’elles sont comme personnes. Deux, le mariage est le commencement de notre compréhension de la vie intérieure du Dieu Trinitaire. Trois, le mariage est l’expérience concrète par laquelle Dieu devient compréhensible. Le mariage est icône de la Trinité.
Il publie peu après Amour et responsabilité qui s’approche beaucoup plus d’un traité de doctrine (très incarné) adressé à ses jeunes. Il commence par relever deux dangers : un l’hédonisme qui ne voit dans l’acte sexuel que le plaisir, et le procréationisme qui ne voit que l’aspect de procréation. Il s’agit de trouver une juste position entre les deux, d’où la grande problématique de sa théologie du corps : « Goûter le plaisir sexuel sans traiter l’autre comme objet de jouissance, voilà le fond du problème moral sexuel ». Le fondement de sa pensée, qui évite les deux pièges utilitaristes que l’on a relevés, c’est la norme personnaliste, reprise à Kant. L’autre est toujours une fin, jamais un moyen.
Humanae Vitae
Quatrième élément fondamental dans les préoccupations pastorales de Jean-Paul II : le problème de la contraception, traité dans Humanae Vitae (Paul VI) dont il participe activement à l’écriture. A l’époque, y compris au sein de la « Commission pontificale pour la contraception » dont fait partie Jean-Paul II, l’opinion majoritaire est que l’Eglise doit faire évoluer sa position en considérant la vie du couple « dans son ensemble » et non chaque acte sexuel en particulier. Un memorandum ayant été remis au pape dans ce sens et étant empêché par la Pologne de participer aux travaux de la commission, Jean-Paul II prend l’initiative de créer une commission diocésaine sur ce sujet ! Malheureusement elle est remise trop tard pour participer à la rédaction d’Humanae Vitae qui sera vécue comme un « désastre pastorale », incapable d’entendre les évolutions de la société et par trop biologiste et légaliste.
La théologie du corps
Pour remédier à cela, Jean-Paul II entreprend de dispenser des catéchèses : ce sera sa théologie du corps. Au total il y consacrera 128 audiences en 4 ans ! Depuis, beaucoup annonce l’explosion future de cette pensée, appelée à devenir une véritable révolution de par son ampleur inédite dans tout la Magistère non seulement pour l’Eglise catholique mais encore pour la pensée moderne.
Quelques difficultés cependant. D’abord la complexité et la densité des textes. Ensuite la pensée circulaire de Jean-Paul II, toute slave. Enfin le mode de divulgation qui ne donne pas la vitrine nécessaire à cette pensée.
II) Le plan de Dieu sur la sexualité humaine
Le problème de l’expérience humaine est d’éprouver une contradiction entre les aspirations de son corps et de son âme. Le corps nous apparaît souvent comme quelque chose d’impur dont il faut se libérer. Pourquoi avons-nous un corps et pourquoi ce corps nous semble-t-il rebelle à l’esprit ? Il s’agit là d’un mystère. Plusieurs attitudes face à un mystère :
· Le traiter comme un problème, c’est-à-dire comme quelque chose qu’on peut résoudre à l’aide d’une certaine technique.
· S’en détourner, ce qui donne dans la vie de foi une « foi de charbonnier », c’est-à-dire une foi où on ne se pose pas de questions.
· La seule attitude droite selon le philosophe chrétien Gabriel Marcel est de d’abord reconnaître le mystère, puis de l’accueillir, puis de l’apprivoiser par l’expérience concrète davantage que par la logique.
Jean-Paul II commence sa théologie du corps par un passage de l’évangile selon saint Matthieu : « ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas le séparer ». Pour répondre aux pharisiens qui lui demandent s’il est permis de répudier sa femme, Jésus remonte aux origines, à la « préhistoire de l’humanité » comme le dit Jean-Paul II, lorsque l’homme ne connaissait pas encore le péché. Il existe dans le cœur de tout homme en quête de pureté une trace de cette pureté originelle. Avec l’aide de l’Esprit Saint, il nous est parfois possible de voir quelque chose de la splendeur du plan de Dieu aux origines.
La solitude originelle
Prenons le premier récit de la Genèse, le plus récent, dit « élohiste » : « Dieu dit : faisons l’homme à notre image » :
· L’homme et le monde sont créés ensemble. Mais l’homme est placé d’emblée au-dessus du monde visible car il doit le dominer.
· Il n’y a pas de ressemblance de l’homme avec les autres créatures, mais seulement avec Dieu.
· Rupture dans la création de Dieu : chaque acte créateur commence par « Dieu dit » et se termine par « Dieu fit ». Pour l’homme, Dieu dit « Faisons » : pour saint Augustin, il s’agit d’un retour de Dieu sur sa propre intimité (Trinité).
· La différence sexuelle est mentionnée juste après l’affirmation du fait que l’homme est à l’image de Dieu : elle est donc voulue par Dieu.
Dans le deuxième récit de la Genèse, le plus ancien, dit « yahviste », l’homme nomme les animaux de la Terre. Cela signifie qu’il a une connaissance de l’essence même de la nature au plus profond de son être. L’homme prend aussi conscience de sa solitude : il possède une place à part dans la création, et ne se trouve aucun équivalent dans le règne animal. Cette solitude constitue un fardeau existentiel terrifiant pour l’homme : c’est ce qui fait dire à Yahvé « il n’est pas bon que l’homme soit seul ».
L’unité des origines
Le fait que Eve soit créée à partir de la côte d’Adam signifie qu’il y a une unité fondamentale entre Adam et Eve : ils partagent tous deux la même humanité (en sumérien, le signe qui désigne la côte désigne en même temps la vie). « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et ils deviennent une seule chair ». L’acte sexuel est ce qui permet à l’homme le dépassement de la solitude humaine inhérente à la constitution de son corps. C’est grâce à cette communion que la création est achevée.
Ce qui est intéressant, c’est que l’homme n’est pas à l’image de Dieu en tant que personne doté d’un « esprit », mais en tant que personne appelée à la communion. Dans ce don des personnes, il y a une révélation mutuelle : la femme aide l’homme à se révéler et réciproquement. On peut comparer cet amour à la Trinité : le Père est tout l’amour donné, le Fils, tout l’amour reçu et rendu au Père et la fécondité de cet échange, c’est l’Esprit Saint. De même dans la communion des personnes dans l’état d’innocence originelle, la femme révèle l’homme, l’homme révèle la femme et cette révélation mutuelle s’épanche dans la fécondité. C’est par la différence somatique, mais aussi spirituelle, affective et psychologique, qu’il y a possibilité de don et de communion.
La nudité de l’innocence
« Or, tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas de honte l’un devant l’autre ». Même entre mari et femme, il est difficile d’accepter pleinement sa nudité. Lorsqu’on dévoile les imperfections de son corps, on se met en état de vulnérabilité : les prisonniers des camps de concentration étaient systématiquement déshabillés à l’entrée des camps. Il y avait là une volonté de briser les personnes dans ce qu’elles ont de plus intime.
Seule la nudité qui fait de la femme un objet pour l’homme et vice-versa est source de honte. S’ils n’éprouvaient pas de honte, c’est qu’ils étaient unis par la conscience du don.
Par ailleurs, leur sexualité était divine et non animale : aucune honte ne jaillit lorsqu’on est conscient de participer à un projet divin et non d’obéir à de vulgaires pulsions animales.
Le chant d’amour : témoin des origines
Le Cantique est un texte entièrement sacré et entièrement sexuel : il révèle la pureté de la sexualité originelle à travers un chant entre l’Epoux et l’Epouse. Les descriptions du corps sont nombreuses : loin d’être des entraves au don des personnes, le corps, ses appels et ses séductions lui permettent au contraire de s’accomplir pleinement.
La signification conjugale du corps
Le corps a une signification conjugale parce qu’il est fait pour être donné dans le don conjugal, le don des épousailles. Le corps humain est d’abord fait pour la communion des personnes. La procréation n’est qu’une surabondance d’amour. Cette vocation du corps pour la communion est la même quel que soit l’état de vie et peut aussi se réaliser pleinement dans le célibat. « L’être humain […] tient en soi la dimension intérieure du don », « le corps, en effet – et seulement lui – est capable de rendre visible ce qui est invisible : le spirituel et le divin. Il a été créé pour transférer dans la réalité visible du monde le mystère caché de toute éternité en Dieu et en être le signe visible ».
III) Le péché, le désir et la convoitise
Le péché originel
Le péché originel a très profondément altéré notre nature et notre rapport à l’autre sexe. Il faut donc en avoir une juste compréhension, qui ne saurait être celle d’une simple allégorie, mais bien d’une transformation majeure de l’homme. Seule la théologie peut résoudre ce problème anthropologique : pourquoi n’arrivai-je pas à accomplir le bien que je veux faire, alors que je fais le mal que je ne veux pas faire ? Pourquoi cette contradiction en moi ? Sans le péché originel, impossible de comprendre cela. De même, sans péché originel, pas de Rédemption. Pourquoi en aurait-on besoin ?
Qu’est-ce que le péché originel ? Fondamentalement, c’est un refus de la dépendance de la créature à l’égard de son Créateur. Je me fais dieu sans Dieu, c’est-à-dire que je me choisis moi-même comme dieu, à la suite des anges déchus. C’est l’illusion de croire que l’homme peut ne dépendre que de lui-même. C’est un acte de refus d’amour reçu, et donc un refus de donner son amour.
C’est donc « une véritable catastrophe, un cataclysme ontologique monumental – les mots ne sont pas trop forts ». Il y a une véritable rupture de l’union avec Dieu et donc perte de tous les dons qu’entrainait cette communion. En particulier entre l’homme et la femme : (1) la honte du corps, (2) la volonté de domination de l’un sur l’autre, (3) la désunité.
La honte sexuelle
1. Le premier effet du péché dans l’ordre de la Genèse c’est une corruption de la qualité du rapport au corps. C’est une dissimulation de tout ce qui a trait à la masculinité ou à la féminité, une incapacité de se communiquer dans la différence de l’altérité sexuelle. En fait ils ne savent plus se dire eux-mêmes comme homme et femme, se recevoir comme homme et femme, se donner comme homme et femme.
2. La raison de cette honte est que devenus incapables de voir la dimension humaine (et donc divine) de la sexualité, ils n’en conçoivent plus que la dimension animale. Elle devient simplement outil de reproduction, ou moyen d’assouvissement des pulsions. En même temps, l’homme sent que cela n’est pas juste.
3. Enfin l’homme et la femme réalisent qu’ils sont susceptibles d’être utilisés par l’autre, « chosifiés ». Les signes sexuels, au lieu d’être invitations au don deviennent instruments de captation.
La domination
Jean-Paul II nous dit que « toute l’histoire des consciences et des cœurs humains ne manquera jamais de confirmer les paroles de Genèse 3, 16 » : « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi ». On pense immédiatement à toute l’histoire de la femme, souvent positionnée comme inférieure par l’homme ou discriminée. La femme est donc « plus menacée » que l’homme. Cependant nous sommes profondément unis et dégrader la femme, c’est dégrader l’homme. La solution n’est cependant pas de « « masculiniser » la femme en lui donnant de s’approprier les caractéristiques masculines au détriment de sa propre originalité féminine. »
Il est à noter que le mariage peut devenir lui-même lieu de domination comme son étymologie le suppose : on pensera au « devoir conjugal ». Le mari est conscient du poids de son désir sexuel et peut attendre de son épouse une sorte d’apaisement des pulsions. Il pourra aussi chercher à décalquer la sexualité de sa femme sur le modèle de sa propre sexualité, avec complicité volontaire de la femme parfois. On pense directement à Gn3,16. En face, la femme cherche à dominer autrement, puisque son désir de don total se voit approprié dans le mariage. Elle cherche une certaine satisfaction sentimentale (« les femmes sont amoureuses de l’amour »), qu’elle voudra atteindre en utilisant sa capacité de séduction et les désirs charnels de l’homme. Ces deux attitudes entretiennent en fait une convoitise jamais assouvie.
La désunité
Dans le sermon sur la montagne, le Christ attire notre regard sur l’acte intérieur principe de l’acte extérieur. Cela nous permet de découvrir notre désunité intérieure causée par le péché. Elle se décline sous trois régimes.
1. Désunité entre le regard et le cœur. « Regarder pour désirer » entraine une falsification du cœur nous dit le pape. En effet c’est une soumission volontaire à la concupiscence. Ce regard qui n’admire plus mais convoite est directement le résultat du péché originel, il cherche à « chosifier » l’autre.
2. Désunité entre le corps et le cœur. Quand il voit qu’il « regarde pour désirer », l’homme accuse son corps plutôt que son cœur. Il rejette cela sur une réalité extérieure sur laquelle il n’aurait pas de prise. C’est un héritage du manichéisme… En réalité c’est bien dans le cœur que se situe le problème, même si le corps joue un rôle. Justement les deux ne sont plus unis.
3. Désunité entre les personnes. Elles ne sont plus l’une pour l’autre don d’elles-mêmes, mais sont réduites au statut d’objet. Le regard joue vraiment un rôle central. Le regard que je porte sur l’autre transforme d’ailleurs son propre regard, dans un sens ou dans l’autre. Pour cette raison, le pape va jusqu’à dire que l’on peut commettre l’adultère avec sa propre femme. L’adultère, c’est l’utilisation de l’autre dans son corps. D’ailleurs Jésus ne dit pas « celui qui regarde la femme d’un autre ».
L’amour plus fort que la mort
On peut prendre en exemple le mariage de Tobie et Sara. Pourquoi Tobie ne meurt-il pas ? A cause de la prière initiale nous dit Jean-Paul II. Par celle-ci, les époux se replacent dans le cadre des origines. Ils veulent célébrer une Alliance, un don, et non assouvir leur concupiscence. C’est bien là la place de la sexualité dans le mariage, haut lieu de l’Alliance.
IV) La résurrection et la vocation de la personne
Mc 12, 18-27
La résurrection et la fin du mariage
La résurrection n’est pas une réanimation mais une dimension complètement nouvelle du mystère du corps. Lazare et les autres ressuscités par Jésus ne sont en réalité que réanimés car la résurrection, elle, est éternelles.
Il ne s’agit pas non plus d’une désincarnation. Nous n’allons pas devenir des anges. Il s’agira d’une nouvelle façon pour notre esprit d’exercer son dominium sur le corps : « la résurrection signifie une nouvelle soumission du corps à l’esprit ». Les contradictions que nous pouvons parfois sentir entre notre esprit et notre corps seront parfaitement dépassées : nous serons dans un état de parfaite unité. Il y aura participation de tout ce qui est corporel dans l’homme à tout ce qui est spirituel en lui.
Mais notre corps demeurera un corps sexué. Mais l’assertion du Christ « ils ne prendront plus ni femmes ni maris » semble indiquer que dans l’autre monde le fait d’être un homme et une femme ne s’exprimera plus du tout de la même manière.
Pourquoi le mariage ne peut-il survivre à la résurrection des corps ?
1. La résurrection des corps constitue la fin de l’histoire : l’humanité n’a plus de raisons de grandir encore et le mariage n’a donc plus lieu d’être.
2. Dans ce nouvel état, la communion de Dieu et de l’homme sera tellement parfaite qu’elle assouvira notre soif de communion. Il n’y aurait alors plus de place pour une communion interpersonnelle qui serait comme intriquée.
La résurrection est donc la fin du mariage en tant que terme mais aussi en tant que finalité car le mariage a pour but de nous préparer à cette communion parfaite avec Dieu.
La virginité « pour le Royaume »
Les paroles du Christ sur la continence nous aident à comprendre que mariage et continence vont de pair pour accéder au Royaume des Cieux. Ils s’éclairent mutuellement. Jean-Paul II prend bien garde à expliquer qu’il n’y a aucune relation de hiérarchie entre le mariage et la continence. La perfection de la vie chrétienne se mesure par rapport à la charité.
Le choix de la continence ne se fait pas par rejet du mariage mais pour une valeur positive, celle du Royaume des Cieux. Mais cette vocation n’est pas pour tout le monde « comprenne qui pourra » (Mt 19, 12).
L’unique vocation de la personne
Dans le cas du mariage comme dans celui de la continence, nous sommes devant une invitation du don de nous-mêmes. Il s’agit de l’unique vocation de l’homme : « L’homme, seule créature sur terre que Dieu a voulu pour elle-même, ne peut pleinement se trouver que par le don sincère de lui-même », Gaudium et Spes.
V) Le mariage et la rédemption du corps
La relation du mariage est à comparer avec la relation qu’a nouée Jésus avec l’Eglise : une relation de don total. Le mariage ne fait pas que restaurer ce qui a été détruit par le pêché : il donne à l’homme et à la femme une plus grande perfection qu’aux origines. Pour cela, il faut redonner au mariage sa pleine puissance sacramentelle et cesser de le considérer uniquement comme une institution sociale.
La soumission réciproque des époux
« Femmes, soyez-soumises à vos maris » : le mari et la femme sont soumis l’un à l’autre, ont un devoir l’un envers l’autre. Un peu plus loin, il est écrit : « Maris, aimez vos femmes ». Si le mari aime la femme en vérité, il ne peut donc y avoir de soumission unilatérale comme la phrase de l’évangile pourrait laisser penser : en effet, l’amour authentique exclut toute forme de domination. Une soumission dans l’amour n’est pas une soumission de domination mais une soumission d’oblation réciproque.
Le mariage, sacrement primordial
Le mariage est « le sacrement primordial » selon Jean-Paul II car il est le « signe qui transmet efficacement dans le monde visible le mystère invisible caché en Dieu de toute éternité ». Dans l’union de l’homme et de la femme, il y a l’expression de l’amour de Dieu. La vocation du mariage est de révéler l’être même de Dieu et son dessein d’amour.
La grâce sacramentelle du mariage
Par nous-mêmes, nous ne pouvons rien pour restaurer ce qui a été détruit du pêché. A l’aide de la vertu, nous pouvons à la limite « sauver les meubles », mais dans un équilibre toujours précaire. Un chrétien et un païen ne pratiquent pas la vertu de la même manière : le chrétien adopte un caractère vertueux à l’aide de la grâce, en se laissant toucher au plus intime de son être par elle. L’Esprit Saint vient régénérer l’essence la plus profonde de notre être.
Le mariage, prototype des sacrements
Il existe une grande analogie entre les noces humaines et les noces du Christ et de l’Eglise. Analogie signifie ici rapport de proportion qui s’appuie sur une similitude quant à l’être. La vocation du mariage est donc une vocation à l’amour de don total, un amour d’oblation qui va jusqu’au don de sa vie en sacrifice. Le moment où Dieu, à travers le Verbe incarné, épouse totalement l’humanité pécheresse et fait en sorte de la restituer dans sa dignité d’épouse conjugale, c’est la croix.
Le signe des noces de l’Agneau
Dernières paroles de Jésus sur la croix : « Tout est consommé ». Cette consommation est une consommation d’épousailles, celle du Christ-Epoux et de l’Eglise-Epouse. « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau ». Ces épousailles de l’Agneau, que nous sommes appelés à vivre par le mariage, nous en faisons mémoire chaque Vendredi Saint et c’est en chaque Eucharistie que, réellement et jusqu’à la fin des temps, cette parole s’accomplit.
VI) La sexualité et la sainteté
Saint Jean-Paul II propose comme titre à sa réflexion : « La rédemption du corps et le caractère sacramentel du mariage ». Au terme de celle-ci il reste une question : à quelles conditions est-il possible de vivre cette rédemption dans l’humble et simple quotidien de la vie conjugale ? La fin de cet enseignement doit être un retour sur Humanae Vitae.
La norme de l’acte conjugal
Même si tout acte conjugal n’engendre pas une nouvelle vie, l’encyclique explique que toute union doit rester ouverte à la transmission de la vie. L’acte conjugal signifie donc tout à la fois leur propre union et le don de la vie auquel ils sont invités. On conserve ainsi le lien entre union et procréation. On fait ainsi un lien entre la signification objective et l’expérience subjective. On ne fait pas seulement appel à la nature de l’acte, mais aussi à la nature même des personnes. En conséquence, « la norme éthique ne s’impose plus de manière extérieure à l’acte conjugal mais devient la condition intérieure de l’authenticité du don mutuel des époux à travers cet acte ».
En résumé : même s’il n’y a pas forcément procréation effective, on ne peut séparer cette dimension de celle de l’union dans l’acte conjugal. Ces deux significations relèvent de sa vérité. Aucune ne peut être légitimement retirée !
L’encyclique se tourne alors vers les méthodes naturelles de régulation des naissances. Il ne faut pas en user comme d’une « technique », mais comme d’une exigence de la vérité du langage des corps.
La lumière de la théologie du corps
Jean-Paul II reprendra cette idée d’union des dimensions en montrant toute sa cohérence avec la lecture anthropologique biblique de la sexualité.
L’acte sexuel, langage de communication
La communion des corps suppose l’intégralité du langage des corps, qu’il soit total. Sinon il y a communion des corps mais pas communion des personnes.
Pour qu’il y ait communion, il faut réunir les conditions du don, c’est-à-dire non seulement vouloir le bien de l’autre, se détourner de ses tendances égoïstes, mais encore de se donner soi-même pleinement et sans réserves. Cette totalité, une fois de plus, inclut les deux dimensions de l’acte.
La chasteté, route de liberté et de sainteté
Jean-Paul II nous dit qu’il n’y a pas de contradictions mais seulement une difficulté entre ces deux dimensions de l’acte sexuel, mais seulement une difficulté, la concupiscence. LE remède à cela, c’est la chasteté. Elle est une libération qui permet de s’affranchir des seules tensions sexuelles du corps, mais aussi de découvrir d’autres modes d’expression de l’affection, de la tendresse, ce qui n’est pas possible quand on est soumis à la concupiscence. Elle a donc un aspect positif et pas seulement un aspect négatif.
Plus précisément, la chasteté permet le contrôle sur l’excitation et sur l’émotion. Cela permet de vivre toute la palette de la tendresse désintéressée à la passion sensuelle ! La chasteté est profondément éducatrice. Cela est particulièrement vrai grâce aux périodes de continence choisie.
Prophètes du corps
Les époux peuvent demander particulièrement l’Eucharistie et le don de piété qui leur donne d’être témoins, prophètes dans le monde de ce langage du corps dont le monde s’est totalement détourné.