C. S. Lewis, Ed. Tequi 2020 (1940)
Introduction
« Ce n’est pas un système dans lequel nous devons insérer le fait encombrant de la souffrance ; le christianisme, lui-même, est un de ces faits encombrants qu’il faut insérer dans les systèmes que nous inventons, quels qu’il soient. En un sens, il crée plutôt qu’il ne résout le problème de la souffrance. En effet, cette dernière ne pose un problème que si, à côté de notre expérience quotidienne de ce monde douloureux, nous possédons une assurance apparemment solide que la réalité suprême est juste et aimante. » p.24
Le pessimiste conclut facilement que l’univers étant mauvais il ne peut y avoir de Dieu (bon).
Mais alors comment l’homme a-t-il déduit un Dieu bon d’un monde mauvais ?
Triple source :
La notion de sacré (or impossible d’inférer le mystère à partir de la notion horizontale de crainte)
Le sens moral (or impossible d’inférer « je devrais » moral et la notion d’obligation à partir du « je ferais bien » physique)
Identification des deux (ce qui n’a rien d’évident) en un Quelque chose.
Le christianisme ajoute la personne de Jésus qui prétend être ce Quelque chose.
La toute puissance de Dieu
Il existe des actes intrinsèquement impossibles, sans que ce soit une limitation de la puissance de Dieu.
« L’intrinsèquement impossible n’est pas une chose, c’est le néant. » p.29
Pour que Dieu crée des âmes libres, il faut qu’il crée un monde « neutre » dans lesquelles elles se rencontrent car rarement deux esprits purs se rencontrent, il faut un intermédiaire.
« Si la matière doit jouer le rôle d’un champ neutre, elle doit posséder une nature propre, fixe. » p.33
Cette loi étant générale elle ne peut par définition être conforme à tous les désirs particuliers.
La souffrance a pour rôle de signifier un tel écart (évitant par exemple que je me brûle)
« La nature fixe de la matière exclut pour elle la possibilité d’être toujours, sous toutes ses formes, également agréable ne serait-ce qu’à une seule âme. » p.34
« Si un homme, voyageant dans telle direction, descends une côte, celui qui va dans la direction opposée la monte nécessairement. Si un simple caillou se trouve où il me plaît, ce ne peut être qu’une pure coïncidence si il se trouve également où il vous plaît. Et c’est très loin d’être purement et simplement un mal ; au contraire, c’est l’occasion de tous ces actes de courtoisie, de respect, d’abnégation par lesquels s’expriment l’amour, la bonne humeur et la modestie. Mais c’est incontestablement la porte ouverte à un grand mal : la rivalité et l’hostilité. Et si les hommes sont libres, on ne peut les empêcher de choisir la solution de la rivalité, de préférence à celle de la courtoisie. » p.34
Si Dieu empêche cela, ma liberté n’en est plus une.
Il peut y avoir des exceptions, mais elles sont nécessairement rares, sinon le monde n’est plus fixe et neutre, ce qui est son rôle nécessaire.
« Des lois fixes, des conséquences se déroulant par nécessité de cause à effet, bref, tout l’ensemble de l’ordre naturel constituent à la fois les limites à l’intérieur desquels leur vie commune [des personnes libres] est enfermé, et aussi l’unique condition à laquelle cette vie est possible. Essayer de supprimer la possibilité de souffrance que l’ordre naturel et l’existence des volontés libres implique, et vous vous apercevrez que vous avez supprimé la vie elle-même. » p.36
« La liberté de Dieu consiste dans le fait qu’aucune autre cause que lui-même ne produit ses actes et qu’aucun obstacle extérieur ne les entrave - que sa propre bonté est la racine où ils prennent vie, et sa propre toute-puissance l’air dans lequel ils fleurissent. » p.37
La bonté de Dieu
Elle dépasse la nôtre non en la contredisant, mais en l’intégrant et en l’élargissant prodigieusement.
« Quand nous parlons de la bonté de Dieu, aujourd’hui, nous entendons par là presque exclusivement sa faculté d’aimer, et en cela nous avons sans doute raison. Mais par amour divin, dans ce contexte, la plupart d’entre nous entendent bienveillance, le désir de voir d’autres que soi-même heureux ; non pas heureux de telle ou telle façon précise, mais tout simplement heureux. Pour nous satisfaire, en réalité, il nous faudrait un Dieu qui dise à propos de toutes nos fantaisies : "qu’importe, pourvu qu’ils soient contents…" Nous souhaitons, en fait, non pas tant un Père dans le ciel, qu’un grand-père, un personnage complaisant et sénile, heureux de voir, comme on dit, "la jeunesse s’amuser", et dont le plan concernant l’univers se réduirait à ce que, chaque soir, on puisse dire avec juste raison : "tout le monde a eu du bon temps." Peu de gens, je le reconnais, formulent leur théologie exactement en ces termes, mais une conception assez voisine de celle-là se dissimule au fond de bien des esprits. Je ne prétends pas faire exception ; il me plairait beaucoup de vivre dans un univers gouverné suivant de tels principes. Mais puisqu’il est d’une évidence éclatante que ce n’est pas le cas, et puisque nous avons des raisons de croire, néanmoins, que Dieu est amour, j’en conclus que ma conception de l’amour demande à être rectifiée. » p.43
La bonté n’est pas l’amour, seulement la volonté que l’autre échappe à la souffrance. Au fond la bonté est indifférente envers l’autre.
Lewis repart de « l’amour » d’un artiste pour son œuvre, et notamment pour « l’œuvre de sa vie »
« On peut imaginer aisément un tel tableau, effacé, gratté et refait à 10 reprises, souhaitant être seulement une insignifiantes esquisse, bâclée en une minute. De même, il est naturel pour nous de souhaiter que Dieu nous ait assigné une destinée moins glorieuse et moins ardue ; pourtant, par ce souhait, ce n’est pas plus d’amour que nous réclamons, mais moins. » p.45
Autre analogie : l’amour de l’homme pour un animal, qu’il éduque pour le rendre plus aimable car plus adapté à lui. L’homme prend de la peine, et en inflige à l’animal, mais le conduit à une meilleure condition.
Autre analogie : l’amour du père pour son fils.
« L’amour entre père et fils, dans cette analogie, signifie essentiellement amour d’autorité d’une part et amour de obéissance de l’autre. Le père use de son autorité pour faire de son fils l’être humain qu’à juste titre, dans sa sagesse supérieur, il désire qu’il soit. Même de nos jours, en fin de compte, un homme parlerait pour ne rien dire qui déclarerait : "j’aime mon fils, mais je ne me soucie nullement qu’il soit le dernier des vauriens, pourvu qu’il soit content." » p.48
Autre analogie : l’homme et la femme (Dieu et l’Eglise)
« L’amour, par sa nature même, exige le perfectionnement de l’objet aimé. » p.49
« De tous les pouvoirs, il est celui qui pardonne le plus, mais qui ferme le moins les yeux ; il se réjouit de peu, mais il réclame tout. » p.49 comparaison avec la bonté.
« Quand le christianisme déclare que Dieu aime l’homme, cela signifie qu’il l’aime. Cela veut dire non pas qu’il a un certain souci "désintéressé", parce qu’en réalité indifférent, de notre bien-être, mais que, si redoutable et surprenante que soit cette vérité, nous sommes les objets de son amour. Vous avez demandé un Dieu qui vous aime, vous l’avez. La grande puissance spirituelle que vous avez invoqué à la légère, le « Seigneur d’aspect terrible » [citation de Dante parlant de l’amour] est là ; non pas une sénile bienveillance somnolente qui souhaiterait vous voir heureux à votre guise, non pas la froide philanthropie d’un magistrat consciencieux, ni le souci de l’hôte responsable du confort des invités, mais le feu consumant lui-même, L’amour qui fit les mondes, obstiné comme l’amour d’un artiste pour son œuvre, despotique comme l’amour d’un homme pour son chien, prévoyant et vénérable comme l’amour d’un père pour son enfant, jaloux, inexorable, exigeant, comme l’amour entre les sexes. » p.49-50
« Concilier la souffrance humaine avec l’existence de Dieu n’est un problème insoluble que si nous nous obstinons à attacher au mot amour un sens superficiel, et à considérer l’ordre des choses comme si l’homme en était le centre. […] Nous avons été faits non pas, essentiellement, afin de pouvoir aimer Dieu (bien que nous soyons aussi fait pour cela) mais afin que Dieu puisse nous aimer. » p.51
Le point essentiel c’est que nous sommes d’abord faits pour que Dieu nous aime, et non pour aimer Dieu. Cf. Jn 4, 10.
Cet amour n’est pas égoïste comme le serait un amour humain, car Dieu n’a pas de besoins.
De plus, Dieu est le bien de toute chose, l’amour « despotique » de Dieu n’est donc pas à notre détriment.
« Trois éventualités seulement se présentent à nous : être Dieu, être comme Dieu et participer à son bien de la manière réceptive propre aux créatures, être malheureux. Si nous ne voulons pas apprendre à manger l’unique nourriture que produit l’univers, l’unique nourriture qu’aucun univers possible puisse jamais produire, alors il nous faudra demeurer éternellement affamés. » p.58
La méchanceté de l’homme
« C’est par opposition avec ce contexte païen que l’Évangile apparu comme la bonne nouvelle. Il annonçait une guérison possible à des hommes qui se savaient attendre une maladie mortelle. Mais tout cela a changé. Le christianisme doit maintenant prêcher le diagnostic – en lui-même une très mauvaise nouvelle – avant de réussir à trouver un auditoire susceptible de s’intéresser au remède. » p.60
Deux causes : (1) l’identification du bien avec la « bonté » (2) l’idée venant de la psychanalyse que la honte est un mauvais sentiment.
« Depuis environ 100 ans notre attention s’est tellement concentrée sur l’une des vertus – la « bonté » ou la miséricorde –que la plupart d’entre nous ont l’impression qu’il n’existe rien de réellement bien, hormis la bonté, et rien de réellement mal, hormis la cruauté. » p.60
Ne pas comprendre cette réelle malice du péché engendre une incompréhension de Dieu et de la foi.
« Quand des hommes tentent d’être chrétiens sans posséder cette conscience préliminaire du péché, il en résulte, presque nécessairement, un certain ressentiment contre Dieu qui leur paraît exiger toujours l’impossible et être perpétuellement en colère pour des raisons inexplicables. » p.62
Piège 1 : Nous avons tendance à considérer facilement que notre péché nous est très extérieur, exceptionnel, sans voir combien il est « naturel » à notre âme.
« Nul ne pourrait deviner à quel point ces choses sont familières et, en un sens, naturelles à votre âme, à quel point elles font corps avec tout le reste ; là, tout au fond, dans la tiédeur intime des rêves, elles ne rendent aucun son discordant, elles sont bien loin d’être aussi étranges et faciles à détacher du reste de vous-même qu’elles le paraissaient une fois transformées en paroles. » p.64
Piège 2 : Effacer sa culpabilité personnelle au profit d’une culpabilité collective - où on reconnaît certes sa part.
Piège 3 : Penser que le temps efface les fautes.
Piège 4 : Se réfugier dans la masse (tous les hommes ne peuvent pas être si mauvais). Contre cela voir l’exemple des saints aux vertus héroïques qui n’acceptent pas la norme de la médiocrité (et que tous nous approuvons au moins intérieurement)
« Quand tous les élèves échouent à un examen, c’est que sûrement les sujets étaient trop difficiles. » p.67
Piège 5 : Limiter la vertu à la bonté.
« Vous ne pouvez pas être bon à moins de posséder toutes les autres vertus. Si, lâche, vaniteux et paresseux, vous n’avez encore jamais fait grand mal à aucun de vos semblables, c’est uniquement parce que le bien-être de votre prochain ne s’est encore jamais trouvé en conflit réel avec votre sécurité, votre amour-propre, ou vos aises. » p.70
Piège 6 : se réfugier derrière « Dieu est plus grand que la morale ».
« Il se peut que Dieu soit plus que le bien moral, mais il n’est pas moins. La route de la terre promise passe par le Sinaï. Il se peut que la loi morale n’existe que pour être dépassée, mais ceux-là ne la dépassent pas qui n’ont pas d’abord reconnu ses droits sur eux, ensuite essayé de toutes leurs forces de s’y soumettre, et enfin regardé en face le fait d’avoir échoué. » p.71
Pour faire bref : ne pas chercher à éluder le fond du problème.
« Toute tristesse qui ne procède pas soit du repentir d’un péché concret, déterminant immédiatement amendement et réparation, soit de la pitié, déterminant immédiatement assistance active, est purement et simplement mauvaise ; et je crois que nous péchons tous, tant que nous sommes, en désobéissant sans nécessité à l’injonction de l’apôtre : « réjouissez-vous ! » » p.73
La chute de l’homme
Comment en est-on arrivé là ? Par le péché originel.
« Il eut été, sans aucun doute, possible à Dieu de supprimer, par miracle, les conséquences du premier péché commis par un être humain, mais cela n’aurait pas servi à grand-chose, à moins qu’il ne fût prêt à supprimer les conséquences du deuxième péché, puis du troisième, et ainsi de suite, indéfiniment. Si c’est miracle devaient cesser, alors, tôt ou tard, nous devions parvenir à notre lamentable condition actuelle ; s’ils ne devaient pas cesser, alors ce monde, continuellement étayé et corrigé de la sorte par l’intervention divine, eût été un monde où rien d’important n’eût jamais dépendu du choix de l’homme, et où le choix lui-même aurait bientôt cessé d’exister, l’une des possibilités apparentes n’aboutissant manifestement à aucun résultat et n’étant donc pas en réalité une possibilité. » p.77
« Ce péché, Saint-Augustin l’a défini comme la conséquence de l’orgueil, du mouvement par lequel une créature […] Essaie de « s’établir à son propre compte », d’exister pour elle-même. » De civitate Dei, XIV, 13. p.81
Le péché originel se voit dans nos propres vies.
« C’est la Chute dans chaque vie individuelle, dans chaque journée de chaque vie individuelle, le péché fondamental, derrière tous les péchés particuliers. » p.82
« Nous essayons, au réveil, de déposer une nouvelle journée aux pieds de Dieu ; avant d’avoir fini de nous raser, cette journée est devenue la nôtre et la part de Dieu nous fait l’effet d’un tribut qu’il faut payer de « notre propre » poche, quelque chose qu’il faut déduire du temps qui devrait, nous le sentons vivement, « nous appartenir entièrement ». » p.82
Description de l’état de l’homme originel avant la Chute p.83-86 et suivantes.
« Jusqu’à ce moment, l’esprit humain gouvernait pleinement l’esprit humain. Il s’attendait, sans doute, à conserver cette maîtrise après avoir cessé d’obéir à Dieu. Mais son autorité sur cette organisme était une autorité déléguée, qu’il perdit quand elle cessa de l’être par Dieu. S’étant coupé, dans la mesure où il le pouvait, de la source de son être, il s’était coupé de la source de son pouvoir. En effet, quand nous disons, parlant d’objets créés, que À gouverne B, cela veut dire nécessairement que Dieu gouverne B par l’intermédiaire de A. Je doute qu’il eut été intrinsèquement possible à Dieu de continuer à gouverner l’organisme humain par l’intermédiaire de l’esprit humain, alors que cet esprit était en révolte contre le Créateur. En tout cas il ne le fit pas. Il le gouverna désormais d’une manière plus extérieure, non plus par les lois de l’esprit, mais par celle de la nature. Ainsi les organes, n’étant plus gouvernés par la volonté de l’homme, tombèrent sous l’empire des lois biochimiques ordinaires, et subirent tout ce que l’enchevêtrement de ces lois pouvait leur apporter de souffrance, de sénilité et de mort. » p.88-89
« Ainsi l’esprit humain, de maître de la nature humaine, devint un simple locataire dans sa propre maison, ou même un prisonnier. » p.90
Il s’agit d’une évolution en tant qu’espèce, ou de l’apparition d’une nouvelle espèce.
Le fait que nous ne soyons pas moralement imputables de la faute d’Adam, ou que notre misérable comportement actuel ait une justification, ne changent rien au fond de l’affaire.
« La situation est loin d’être aussi difficile à comprendre que certains le prétendent. Elle se produit, parmi les humains, toutes les fois qu’un gamin très mal élevé est placé dans une famille convenable. On se rappelle, et l’on a raison, que ce n’est pas « sa faute » s’il est une brute, un poltron, un rapporteur et un menteur. Mais, quoi qu’il en soit, sa moralité actuelle est détestable. Non seulement elle répugne à son entourage, mais il est nécessaire qu’elle lui répugne. On ne peut pas aimer ce gamin pour ce qu’il est, on ne peut qu’essayer de le faire devenir ce qu’il n’est pas. En même temps, bien qu’il soit extrêmement à plaindre d’avoir été élevé de la sorte, on ne peut pas appeler sa moralité un « malheur », comme si le gamin était une chose et son caractère une autre. C’est lui - lui-même - qui exerce la brutalité et la sournoiserie, et qui y prend plaisir. Et s’il commence à s’amender, il éprouvera inévitablement un sentiment de honte et de culpabilité à l’égard de ce qu’il commence tout juste à cesser d’être. » p.93
La souffrance humaine
"La possibilité de la souffrance est inhérente à l'existence même d'un monde où les âmes peuvent se rencontrer." p.99
Il y a deux sens à souffrance : (1) la sensation transmise par des nerfs, pas forcément désagréable à un très bas degré d'intensité ; (2) ce qui est pénible pour l'homme. Dorénavant, on utilisera le terme dans le sens (2).
Enjeu de notre vie : quitter notre état de rébellion pour être à nouveau à l'image de Dieu.
"Nous sommes, comme le disait Newman, des rebelles, et nous devons déposer les armes." p.99-100
Le processus est douloureux parce que renoncer à sa volonté propre l'est.
"La première réponse, donc, à la question de savoir pourquoi notre guérison est nécessairement pénible, c'est que restituer cette volonté, si longtemps revendiquée par nous comme notre bien propre, est en soi, en quelque lieu et de quelque manière que cela s'opère, une souffrance." p.100
"Livrer une volonté propre, enflammée et gonflée par des années d'usurpation, constitue une sorte de mort." p.100
"Cette peine intrinsèque, cette mort qui accompagne la mortification du moi usurpé." p.101 (souligné par moi)
Trois circonstances aggravantes à cette souffrance :
"L'esprit humain n'essaiera même pas de livrer sa volonté rebelle, aussi longtemps que tout, apparemment, ira bien pour lui. Or l'erreur et le péché ont tous deux cette particularité que plus profonds ils sont, moins leur victime soupçonne leur existence." (p.101) Particularité de la souffrance : elle est impossible à ignorer, et forcément reçue comme un mal. "Dieu murmure dans nos plaisirs, il parle dans notre conscience, mais sa voix devient clameur dans nos peines. Elles sont le porte-voix dont il se sert pour éveiller un monde sourd." p.102 La souffrance c'est le mal enfin perçu. D'où l'idée commune que d'une façon ou d'une autre les méchants "doivent souffrir". Lewis montre la différence avec la notion de vengeance, avant d'écrire : "Tant que le méchant ne trouve pas le mal présent d'une manière incontestable dans son existence, sous forme de souffrance, il est enveloppé d'illusion (p.104). "[La souffrance] ôte le voile ; elle plante le drapeau de la vérité dans la forteresse même de l'âme rebelle." (p.105)
"Si le premier effet de la souffrance, et le plus humble, est de dissiper l'illusion que tout va bien, le deuxième en dissipe une autre, celle qui consiste à croire que ce que nous possédons, que ce soit bon ou mauvais en soi, nous appartient et nous suffit." (p.105) "Nous considérons Dieu comme l'aviateur son parachute ; il est là en cas de besoin mais nous espérons bien ne pas avoir à nous en servir." (p.105) Et Dieu accepte humblement d'être notre "plan Z", que nous ne nous rabattions sur lui que parce que le bateau coule... Mais il entraine donc le bateau à couler (parce qu'autrement nous ne serons pas réellement heureux). "Si Dieu était kantien, et ne voulait de nous qu'à la condition que nous fussions animés des motifs les plus purs et les meilleurs, qui donc pourrait être sauvé ?" (p.107)
La souffrance nous permet de choisir réellement Dieu, et non notre propre plaisir (et Dieu, par une heureuse coïncidence) (p.108) "Kant estime qu'aucune action n'a de valeur morale, à moins qu'elle ne soit accomplie par pur respect pour la loi morale, c'est-à-dire sans inclination, et on lui a reproché une "tournure d'esprit morbide" consistant à mesurer la valeur d'un acte à ce qu'il a de déplaisant. Toute l'opinion populaire est, en vérité, du côté de Kant. Les gens n'admirent jamais un homme parce qu'il fait une chose qui lui plaît. [...] Pourtant, contre Kant, se dresse la vérité évidente, notée par Aristote, que plus un homme avance dans la vertu, plus il lui est agréable d'agir vertueusement." (p.109) [Idée personnelle : dans l'acte moral vertueux, on renonce souvent au plaisir, et il peut y avoir une certaine souffrance, mais on trouve la joie. Joie et souffrance cohabitent, voilà le mystère. Mais cela nous sort du plan unique plaisir-souffrance. Différence entre la joie et le plaisir : le second a quelque chose d'automatique (on parle d'ailleurs dans le cerveau de "circuit de récompense"), la joie est un don).] Et le bien est excellemment d'obéir à Dieu. "Nous sommes donc d'avis, avec Aristote, que l'intrinsèquement bon peut fort bien être agréable, et que le meilleur est l’homme plus le bien lui plaît ; et nous suivons Kant jusqu’à dire qu’il existe un acte bon – l’acte d’abandon de soi – qui ne peut être voulu à l’extrême par une créature déchue qu’à la condition d’être déplaisant [j’aurais dit : en étant déplaisant ]. Il nous faut ajouter que ce seul acte juste inclut toute justice, et que la faute d’Adam est parfaitement effacée, le long voyage qui nous a conduit loin du paradis est instantanément refait en sens inverse, le nœud antique est dur dénoué, quand la créature, sans l’aide d’aucun désir, nue et dépouillée, réduite à la pure volonté d’obéir, embrasse ce qui est contraire à sa nature et accompli ce qu’elle ne peut avoir qu’un seul et unique motif d’accomplir. Un tel acte, sans doute, représente le « test » du retour de la créature à Dieu ; d’où la conclusion de nos pères disant que les afflictions nous sont « envoyées pour nous éprouver ». [… Ici reprise du sacrifice d’Abraham] comme Saint-Augustin le faire remarquer, quelque fût la connaissance que Dieu en eût, Abraham, en tout cas, ignorait, avant de l’avoir constaté par expérience, que son obéissance pût aller jusqu’à exécuter un tel ordre ; et un acte d’obéissance que l’on ne sait pas que l’on choisira, on ne peut pas dire qu’on l’ait choisi. La réalité de l’obéissance d’Abraham, c’est l’acte lui-même ; et ce que Dieu connaissait, quant à l’obéissance d’Abraham, c’est cet acte réel, accompli au sommet de telle montagne, à tel moment. Dire que Dieu « n’avait pas besoin de tenter l’expérience », c’est affirmer que, sous prétexte que Dieu sait, la chose connue de lui n’a pas besoin d’exister. » (p.111)
« La doctrine de mort [à soi] que j’expose n’est pas particulière au christianisme. La nature elle-même l’a écrite en grandes lettres en travers du monde, dans le drame sans cesse renouvelé de la semence enterrée et du blé qui germe. […] L’ascète hindou, qui mortifie son corps sur un lit hérissé de pointes, prêche la même leçon ; et le philosophe grec dit que vivre dans la sagesse, c’est « pratiquer la mort » [Platon]. […] Ce n’est pas en cessant d’être chrétien que nous pourrons échapper à cette doctrine. C’est un « Évangile éternel » révélé aux hommes, partout où les hommes ont cherché, ou supporté, la vérité. » p.113
Différence du christianisme : le Christ a déjà accompli cette doctrine. Et : il s’agit de rectifier notre nature, pas de la détruire.
« Tout ce qui est donné à une créature douée d’une volonté libre est nécessairement une arme à deux tranchants, non en raison de la nature du donateur et du don, mais en raison de la nature de celui qui reçoit. » p.118
« Ceux qui repoussent avec le plus de mépris le christianisme, y voyant uniquement « l’opium du peuple », méprisent les riches, c’est-à-dire toute l’humanité excepté les pauvres. Ils considèrent ces derniers comme seuls dignes d’être préservés de la « liquidation », et placent en eux l’unique espoir de la race humaine. Mais cette position est totalement incompatible avec la conviction que les effets de la pauvreté sur ceux qui la subissent sont totalement mauvais ; elle implique même que ses effets sont bons. Le marxiste se trouve donc en réalité d’accord avec les chrétiens sur ces deux points que maintient paradoxalement le christianisme, à savoir que la pauvreté est une bénédiction, et qu’il faudrait cependant la faire disparaître. » p.119
La souffrance humaine (suite)
Six points complémentaires, arbitraires.
Le dernier paradoxe soulevé. L’intérêt qui existe dans la souffrance n’est pas contradictoire avec le devoir de travailler à la supprimer.
« La souffrance n’est pas bonne en elle-même ; ce qui est bon, dans toute expérience douloureuse, c’est, pour celui qui souffre, la soumission à la volonté de Dieu et, pour ceux de son entourage, la compassion engendrée par cette souffrance et les actes de miséricorde auxquels elle conduit. » p.122
« L’effet rédempteur de la souffrance consiste principalement à sa tendance à réduire la volonté rebelle. Les pratiques ascétiques, qui en elles-mêmes fortifient la volonté, sont seulement fructueuses dans la mesure où elles rendent la volonté capable de faire régner l’ordre dans sa maison (dans les passions), préparant ainsi l’offrande à Dieu de l’homme tout entier. Elles sont nécessaires en tant que moyen ; prise pour des fins, elles seraient abominables, car substituer la volonté à l’appétit, et s’en tenir là, serait simplement échanger le moi animal pour le moi diabolique. » p.124
« Le renoncement chrétien ne signifie pas à apathie stoïcienne, mais disposition à préférer Dieu à des fins inférieures qui sont elles-mêmes légitimes. » p.124
La tribulation étant nécessaire au salut du monde, elle ne disparaîtra jamais tout à fait en ce temps.
Cette doctrine d’abandon est théologique et spirituelle, non pas politique.
« Le bonheur établi et la sécurité que nous désirons tous, Dieu nous les refuse, par la nature même des choses de ce monde ; mais la joie, le plaisir et l’amusement, il les a répondu à profusion. […] Notre Père nous réconforte, au cours du voyage, en nous offrant quelques auberges agréables, mais il ne nous encourage pas à les prendre pour la maison paternelle. » p.127
La souffrance est toujours une réalité personnelle, la « sommes des souffrances du monde » n’a pas d’existence réelle.
L’erreur engendre l’erreur, mais la souffrance n’engendre pas la souffrance. Elle est stérile.
« La souffrance ne produit naturellement sur les spectateurs aucun mauvais effet ; au contraire, elle en produit un bon, la pitié. Ainsi, ce mal, ton Dieu se sert en général pour produire le « bien complexe », est le plus nettement désinfecté, le plus dénué de cette tendance à proliférer, qui est la pire caractéristique du mal en général. » p.129
L’enfer
Puisque toute arme du Seigneur est à deux tranchants, l’œuvre de rédemption peut aussi aboutir à la damnation éternelle.
On doit tenir cette possibilité pour tenir la réalité de la liberté humaine.
« Le problème n’est pas simplement celui d’un Dieu qui voue certaines de ses créatures à leur perte finale. Il se poserait ainsi si nous étions musulmans. Le christianisme, fidèle comme toujours à la complexité du réel, nous présente quelque chose de plus enchevêtré et de plus ambigu : un Dieu si plein de miséricorde qu’il se fait homme et meurt supplicié pour éviter cette perte finale à ses créatures, et qui, pourtant, là où ce remède héroïque échoue, semble ne pas vouloir, ou même ne pas pouvoir, par un acte de puissance pure, les empêcher de se perdre. » p.133
« On objecte que la perte ultime d’une seule âme signifie la défaite de la Toute-Puissance. Et c’est exact. En créant des êtres doués d’une volonté libre, la Toute-Puissance, dès l’origine, s’est soumise à la possibilité d’une telle défaite. D’ailleurs, ce que vous appelez défaite, je l’appelle miracle ; car faire des choses qui ne sont pas Elle-Même, et se rendre ainsi, en un sens, capable de rencontrer la résistance de son propre ouvrage, est le plus stupéfiant est le plus inimaginable de tous les exploits que nous attribuons à la Divinité. Je crois volontiers que les damnés sont, en un sens, triomphants, rebelles jusqu’au bout ; que les portes de l’enfer sont fermées de l’intérieur. Je ne veux pas dire que ces ombres ne puissent pas souhaiter sortir de l’enfer, à la manière vague dans l’envieux « souhaite » être heureux, mais elles ne veulent certainement pas ne fût-ce que le début des préliminaires de cette abandon de soi qui seul peut conduire une âme à un bien quelconque. Elles jouissent pour toujours de l’horrible liberté qu’elles ont revendiquées, et sont donc esclaves d’elles-mêmes, tout comme les bienheureux, pour toujours soumis à l’obéissance, deviennent, à travers toute l’éternité, de plus en plus libre. » p.141
« En fin de compte, la réponse à tout ceux que rebute la doctrine de l’enfer est elle-même une question : « que demandez-vous à Dieu de faire ? » d’effacer la faute passée et, à tout prix, de donner une nouvelle chance à ces êtres en aplanissant toute difficulté et en leur offrant toute aide miraculeuse nécessaire ? Mais il l’a fait, sur le Calvaire. De leur pardonner ? Ils ne veulent pas être pardonnés. De les laisser tranquilles ? Hélas, je crois que c’est ce qu’il fait. » p.142