Remarques préliminaires: Dans cette prise de note, on abrégera Fides et Ratio en FR. En l’absence de précision, toute citation est extraite du numéro de l’encyclique indiqué en début de paragraphe. De plus, en raison de l’abondance des citations, on a souvent omis les [...] en cas d’ellipses. De plus par convention, les citations sont repérées par des guillemets et des italiques. L’absence de ces dernières indique que les guillemets sont simplement utilisé comme moyen de modulation.
“La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’être humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. C’est Dieu qui a mis au cœur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même.”
« L’homme par nature cherche la vérité. Cette recherche n’est pas destinée seulement à la conquête de vérités partielles, observables ou scientifiques ; l’homme ne cherche pas seulement le vrai bien pour chacune de ses décisions. Sa recherche tend vers une vérité ultérieure qui soit susceptible d’expliquer le sens de la vie ; c’est donc une recherche qui ne peut aboutir que dans l’absolu. Grâce aux capacités inhérentes à la pensée, l’homme est en mesure de rencontrer et de reconnaître une telle vérité. En tant que vitale et essentielle pour son existence, cette vérité est atteinte non seulement par la voie rationnelle, mais aussi par l’abandon confiant à d’autres personnes, qui peuvent garantir la certitude de l’authenticité de la vérité même. La capacité et le choix de se confier soi-même et sa vie à une autre personne constituent assurément un des actes anthropologiquement les plus significatifs et les plus expressifs. […] De ce que j’ai dit jusqu’ici, il résulte que l’homme est engagé sur la voie d’une recherche humainement sans fin : recherche de vérité et recherche d’une personne à qui faire confiance. La foi chrétienne lui vient en aide en lui donnant la possibilité concrète de faire aboutir cette recherche. » (FR33)
Depuis toujours, partout et dans toutes les cultures, l’homme a cherché à répondre à certaines questions existentielles présentes au plus profond de son cœur. Cependant la pensée moderne, en se détachant de la transcendance et de la notion de Vérité finit par tomber dans un relativisme généralisé qui est en fait une véritable négation de la philosophie et au fond des capacités cognitives de l’homme.
L’Eglise est dépositaire de la Parole de Dieu révélée par l’incarnation du Christ. En cela elle transmet une vérité qui ne lui appartient pas mais est reçue, ce qui la préserve de l’arbitraire. De plus, l’Eglise réaffirme que la foi peut parvenir à des connaissances inaccessibles à la raison (science, philosophie), fondées sur le fait que Dieu se révèle. Il rend ainsi accessibles des vérités telles que celle de la Sainte Trinité mais aussi les réponses à nos questions sur la souffrance ou la mort par sa Passion et sa Résurrection.
Placée face à la Révélation, la raison montre des limites qui sont celles de notre intelligence. La foi permet alors de dépasser les insuffisances de la raison, sans que celle-ci ne devienne inactive pour autant. En cela elle est aidée par les signes. En cela on voit que la raison est totalement dépassée par la grandeur de la Révélation et que celle-ci ne peut être envisagée comme le point culminant d’une pensée en murissement : elle est bien donnée gratuitement.
L’Eglise affirme et redit sans cesse la profonde complémentarité qui existe entre foi et raison. Croire permet d’achever les réflexions de la raison. Celle-ci est chargée d’analyser le monde qui l’entoure, mais cette analyse et cette compréhension ne pourra qu’être incomplète si on n’y ajoute pas le regard de la foi. Celle-ci est capable de dévoiler le fondement, la source de tout le reste, ce qui donne sens, donne cohérence et ordonne. La raison est un outil pour chercher la vérité, mais celle-ci est divine. C’est pourquoi la foi est nécessaire. Tout ceci est ainsi résumé : “En Dieu réside l’origine de toute chose, en Lui se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue Sa gloire ; à l’homme revient le devoir de chercher la vérité par sa raison, et en cela consiste sa noblesse.” (FR17)
Pour faire un bon usage de la raison, l’homme doit : 1/être conscient que la quête de la vérité est sans fin, 2/abandonner tout orgueil car la connaissance ne vient pas de lui, 3/reconnaître la transcendance.
Originellement, l’homme pouvait aisément parvenir à la connaissance de Dieu par sa seule raison. Ce processus est rendu difficile par le péché originel. La Bible nous montre d’ailleurs l’écart profond entre la sagesse des hommes et celle de Dieu. Le scandale de la Croix, porte d’entrée de la Vérité est aussi la limite ultime au pied de laquelle la raison demeure impuissante. Elle manifeste la frontière entre foi et raison.
La vérité est inscrite dans le cœur de l’homme. Il peut y trouver sa véritable vocation, ce pourquoi il est fait. Or tout homme cherche la vérité, c’est même là sa préoccupation première. Il cherche même une vérité absolue, quelque chose de grand, d’universel, d’ultime, qui le dépasse et le transcende. Cette vérité il la cherche par la raison, pour la trouver en son cœur et y adhérer par la foi.
Il existe trois ordres ou degrés de vérité. Un la vérité scientifique ou quotidienne. Deux la vérité philosophique atteinte par l’intelligence. Trois la vérité religieuse. Le monde tend à se persuader que seules les vérités scientifiques sont valables. Il oublie que l’homme est être de croyances, croyances qu’il reçoit par la société ou son éducation. Ces croyances il en vérifie certaines mais adhère à nombre d’autres sans pouvoir les vérifier ou même sans les questionner. On en conclut que la croyance est appelée à être vérifiée mais qu’elle est aussi un acte de confiance en celui qui nous la transmet.
Enfin il est peut-être nécessaire de redire que par essence la vérité ne peut être qu’une, d’où l’unité des vérités philosophiques et religieuses.
Aux premiers temps de l’Eglise, les Apôtres et premiers disciples se méfiaient de la philosophie en tant qu’elle prétend parfois être auto suffisante et se couper de la transcendance. Dans un second temps, il est apparu aux chrétiens qu’un juste usage de la philosophie était en fait une première étape importante et utile dans la recherche de la vérité. Ils comprirent également qu’elle pouvait être un précieux allié dans la défense de la foi.
Saint Thomas d’Aquin joue un rôle central dans ce processus délicat d’union de la philosophie et de la foi, plaçant chacune à sa juste place. Il « eut le mérite de mettre au premier plan l’harmonie qui existe entre la raison et la foi. » « Plus radicalement, Thomas reconnait que la nature, objet propre de la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et elle s’y fie. De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. » De plus, Saint Thomas d’Aquin comprit très vite la nécessité de faire appel à la Sagesse don de l’Esprit pour avancer.
Le siècle dernier a vu se développer un courant de pensée radicalement opposé à la Révélation et à la pensée chrétienne, positiviste et relativiste, affirmant ouvertement qu’on ne peut jamais arriver à la vérité et cultivant l’éphémère. Le résultat est immédiat : le monde perd la notion de vérité et de bien. Il n’est plus capable de se comprendre, de chercher ce qui est bon pour lui et ses propres œuvres se retournent ainsi contre lui.
Il y a une séparation toujours plus grande entre foi et raison. Or parce qu’elles sont fondamentalement complémentaires elles ne peuvent vivre l’une sans l’autre. Les séparer c’est les affaiblir toutes deux.
L’Eglise ne prétend pas imposer ou privilégier un système philosophique ou théologique plutôt qu’un autre. En revanche elle estime qu’il est de son devoir de dénoncer les thèses contraires à la foi dont elle a la garde. La difficulté du monde actuel est que les convocations et courants philosophiques sont présents de façon diffuse et globale, ce qui rend difficile le ciblage direct. Dans un tel contexte, l’Eglise ne peut qu’encourager le développement de la philosophie, première étape dans la marche vers la vérité.
Cependant l’Eglise n’a pas qu’une action rétroactive de correction. Elle s’efforce également d’indiquer quels sont les principes sur lesquels on peut s’appuyer. Pour cela elle s’appuie en grande partie sur la réflexion toujours nouvelle de Saint Thomas d’Aquin.
La théologie (science de la foi) s’élabore selon un double principe : l’auditus fidei (appropriation du contenu de la Révélation) et l’intellectus fidei (recourt à la spéculation). La philosophie lui est précieuse pour l’auditus fidei car elle analyse et détaille les modes de pensée et d’expression de l’homme, son langage. Dans l’intellectus fidei, la théologie a sans cesse recours à la philosophie puisqu’elle interfère sans cesse ave le domaine qui lui est propre : la spéculation.
La théologie a pour but de montrer comment la foi s’appuie sur certaines vérités atteignables par la pure philosophie et les transcender. Elle doit également montrer la complémentarité entre foi et raison. De plus théologie et philosophie doivent travailler de concert en morale, à la fois pour comprendre l’homme (philosophie) et la volonté de Dieu pour lui (théologie).
« Pour la théologie, le point de départ et la source originelle devront toujours être la parole de Dieu révélée dans l’histoire, tandis que l’objectif final ne pourra être que l’intelligence de la parole. » (FR73)
Un, la philosophie indépendante de la révélation évangélique. C’est le cas avant la proclamation de l’évangile. Elle a alors une aspiration légitime à être une démarche totalement autonome, recourant seulement à la raison. Une fois l’évangile proclamé, il est illégitime de rester séparé puisque la philosophie cherchant la vérité ne peut que recevoir celle qu’apporte la révélation.
Deux, la philosophie chrétienne, c’est-à-dire la spéculation philosophique qui entretient des liens étroits avec la foi. Cette dernière soutient la philosophie d’un point de vue subjectif en libérant et en purifiant la raison et d’un point de vue objectif en lui apportant les bons éléments pour aborder tel ou tel thème (par exemple la notion de péché pour aborder le Mal).
Première exigence, celle de la recherche d’un sens final, ultime et absolu capable de structurer et d’ordonner tout le reste à lui-même. Deux, l’Eglise maintient fermement que l’homme peut par sa raison parvenir à la connaissance de la vérité. Trois, la philosophie doit être avant tout métaphysique, c’est-à-dire ouverte à la transcendance.
On peut alors répertorier quelques erreurs de la pensée moderne.
L’éclectisme, c’est-à-dire ceux qui piochent un peu partout dans diverses philosophies, sans prêter attention au contexte ou à la cohérence globale de la pensée.
L’historicisme qui affirme que tout peut être expliqué par le contexte et l’histoire, ce qui bannit la notion d’absolu et d’universel.
Le scientisme qui refuse d’accepter comme valable tout ce qui n’est pas issu des sciences positives et exclut donc des pans entiers de la réalité de la vie de l’homme.
Le pragmatisme qui refuse tout recourt à des principes éthiques et annihile ainsi les notions de bien et de mal.
Le nihilisme c’est-à-dire la négation de toute vérité objective : c’est la mort de la pensée mais aussi de la dignité de l’homme, de la vérité et donc de la liberté.
1.Introduction: “La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l’être humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. C’est Dieu qui a mis au coeur de l’homme le désir de connaître la vérité et, au terme, de Le connaître lui-même afin que, Le connaissant et L’aimant il puisse atteindre la pleine vérité sur lui-même.”
2.Universalité du questionnement sur l’essence (FR1): “En diverses parties de la Terre, marquées par des cultures différentes, naissent en même temps les questions de fond qui caractérisent le parcours de l’existence humaine. Qui suis-je ? D’où viens je et où vais je ? Pourquoi la présence du mal ? Qu’y aura-t-il après cette vie ? Ces interrogations sont présentes dans les écrits sacrés d’Israël, mais elles apparaissent également dans les Védas (livres sacrés de la religion brahamique, -1500), ainsi que dans l’Avesta (livre sacré de la religion madzéenne, -1000), nous les trouvons dans les écrits de Confucius (-500) et de Lao Tseu (-500), comme aussi dans les prédications des Tirthakaras (sages de la religion jaïnique, -600) et de Bouddha (-500); ce sont elles encore que l’on reconnaît dans les poèmes d’Homère et dans les tragédies d’Euripide et de Sophocle (-450), de même que dans les traités philosophiques de Platon et d’Aristote (-350). Ces questions ont une source commune : la quête de sens qui depuis toujours est pressante dans le coeur de l’homme.”
3.Le relativisme moderne comme négation de la philosophie (FR5): La philosophie est l’outil grâce auquel l’homme, individuellement et avec ses semblables progresse vers la vérité. Par l’usage d’une raison droite, procédant avec logique et cohérence, il peut parvenir à établir certains éléments avec certitude. L'Église ne peut qu’encourager cette recherche de la vérité. Il lui faut cependant rappeler que cette vérité et l’homme sont tournés vers une transcendance. C’est elle qui permet les certitudes, car sans elle on ne peut être à l’abri de l’arbitraire. Cet arbitraire justement, la société et la philosophie moderne ont fini par lui donner une importance démesurée. C’est le drame de la pensée moderne. “Au lieu de s’appuyer sur la capacité de l’homme de connaître la vérité, elle a préféré souligner ses limites. Il en est de résulté diverses formes d’agnosticisme et de relativisme qui ont conduit la recherche philosophique à s’égarer dans les sables mouvants d’un scepticisme général. Puis récemment ont pris de l’importance certaines doctrines qui tendent à dévaloriser même les vérités que l’homme était certain d’avoir atteintes. La pluralité légitime des positions a cédé le pas à un pluralisme indifférencié, fondé sur l’affirmation que toutes les positions se valent. [...] En conséquence, on a vu apparaître des attitudes de défiance assez répandues à l’égard des grandes ressources cognitives de l’être humain. En somme, on a perdu l’espérance de pouvoir recevoir de la philosophie des réponses définitives [aux questions radicales sur le le sens et sur le fondement ultime de la vie humaine, personnelle et sociale].”
4.L'Église messagère de la Parole de Dieu (FR7): “Au point de départ de toute réflexion que l'Église entreprend, il y a la conscience d’être dépositaire d’un message qui a son origine en Dieu Lui-même.” Ainsi la Parole de l’Eglise ne vient pas d’elle-même mais de Dieu. Ce qui la préserve dans une grande mesure de l’arbitraire, c’est qu’elle ne véhicule pas son propre message. Elle ne fait que transmettre celui qu’elle a reçu.
5.Valeur de la foi vis à vis de la raison (FR8): Lors du premier concile du Vatican (1870), le monde niait la valeur “de toute connaissance qui ne serait pas le fruit des capacités naturelles de la raison.” Il a donc fallu réaffirmer les capacités propres de la foi, capable d’arriver à une connaissance qui est inaccessible à la raison. “Cette connaissance exprime une vérité fondée sur ce fait même que Dieu se révèle.” Ainsi la vérité philosophique et celle de la Révélation ne se confondent pas. Elles ont toutes deux leur importance propre, mais il est certain que certaines vérités restent inaccessibles à la seule raison. Par exemple le mystère de la Sainte Trinité.
6.La vérité révélée dans l’incarnation (FR12): “L’incarnation du Fils de Dieu permet de voir se réaliser la synthèse définitive que l’esprit humain à partir de lui-même ,n’aurait même pas pu imaginer : l’Eternel entre dans le temps, le Tout se cache dans le fragment, Dieu prend le visage de l’homme.” La Vérité est alors pleinement et entièrement révélée, de manière universelle. “Par cette Révélation est offert à l’homme la vérité ultime sur sa vie et sur le destin de l’histoire. [...] En dehors de cette perspective, le mystère de l’existence personnelle reste une énigme insoluble. Où l’homme pourrait-il trouver la réponse à des questions dramatiques comme celles de la souffrance et de la mort, sinon dans la lumière qui vient du mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ ?”
7.La raison dans la démarche de foi et le rôle des signes (FR13): Placée face à la Révélation, la raison montre des limites qui sont celles de notre intelligence. Elle ne peut embrasser pleinement ce qui la dépasse. “Seule la foi permet de pénétrer le mystère, dont elle favorise une compréhension cohérente.” La foi ne remplace pas la raison mais dépasse ses insuffisances. Cependant, cette dernière reste bien active dans la première. En effet, “le Concile déclare qu’ “à Dieu qu’il révèle il faut apporter l’obéissance de la foi.”” (Dei Verbum) Il s’agit d’engager toute sa personne , en particulier grâce à la raison et à la liberté pour l’offrir pleinement à Dieu. La raison est aidée dans cette démarche par les signes. Ils permettent à l‘intelligence de “scruter l’intérieur même du mystère”, sans qu’il faille oublier que le signe est associé à “une vérité cachée [...] qu’[elle] ne peut ignorer sans détruire le signe même qui lui est proposé.” L’Eucharistie apparaît comme le signe ultime car le plus grand et indissociablement lié à une Vérité cachée, un mystère glorieux.
8.Gratuité et supériorité de la Révélation (FR14): La Révélation dans l’incarnation, si elle est bien l’achèvement d’un long processus de Salut engagé depuis longtemps “n’est pas le fruit mûr ou le point culminant d’une pensée élaborée par la raison.” Elle est bel et bien reçue et “se présente au contraire avec la caractéristique de la gratuité.”
9.Complémentarité et unité de la foi et de la raison (FR16): “La particularité qui distingue le texte biblique consiste dans la conviction qu’il existe une profonde et indissoluble unité entre la connaissance de la raison et celle de la foi.” Ainsi s’il appartient bien à la raison de découvrir, d’analyser le monde et ce qui s’y passe, la compréhension ne pourra qu’être incomplète si on n’ajoute pas le regard de la foi. Elle “n’intervient pas pour amoindrir l’autonomie de la raison ou pour réduire son domaine d’action, mais seulement pour faire comprendre à l’homme que le Dieu d’Israël se rend visible et agit dans ces évènements.” Elle révèle une part que la raison ne peu voir. D’une certaine façon, cette part est la plus importante car elle est ce qui fonde, explique et anime le reste, lui donne son sens. On ne peut donc séparer la foi et la raison “sans que l’homme perde la possibilité de se connaître lui-même, de connaître le monde et Dieu de façon adéquate.” Ces deux éléments sont inséparables et “l’une s’intègre à l’autre” (FR17), car si elles cherchent toutes deux la vérité, “chacune a son propre champ d’action.” (FR17) C’est pourquoi “il ne peut exister aucune compétitivité entre la raison et la foi”. La raison est un outil pour chercher la vérité, mais celle-ci est divine. C’est pourquoi la foi est nécessaire. Tout ceci est ainsi résumé : “En Dieu réside l’origine de toute chose, en Lui se trouve la plénitude du mystère, et cela constitue Sa gloire ; à l’homme revient le devoir de chercher la vérité par sa raison, et en cela consiste sa noblesse.” (FR17)
10.Les règles du sain usage de la raison (FR18): “La raison doit respecter certaines règles fondamentales”. Comprises par Israël au fil de la Révélation, elles sont au nombre de trois. Un, “tenir compte du fait que la connaissance de l’homme est un chemin qui n’a aucun répit.” Deux, “on ne peut s’engager sur une telle route avec l’orgueil de celui qui pense que tout est le fruit d’une conquête personnelle.” Trois, “la raison doit reconnaître la souveraine transcendance [de Dieu]”. Sans cela, la raison ne peut être justement utilisée et se fourvoie inévitablement.
11.La foi principe révélateur (FR20): La raison est donc ici à sa juste valeur comme précieux outil pour chercher la vérité. “Tout ce qu’elle atteint, en effet, peut être vrai.” Mais sans la foi, il manque quelque chose. La foi est le dernier élément, ultime, supérieur, qui permet à la raison “d’atteindre d’une manière cohérente son objet de connaissance et de le situer dans l’ordre suprême où tout prend son sens.” C’est un révélateur,un pri,cipe qui ordonne, structure, fait voir le grandiose dessin qui englobe le tout.
12.La raison entravée par le péché (FR22): Toute la Tradition de l'Église et avec elle l’Ecriture par la première lettre de Saint Paul aux Romains affirme que la raison seule peut arriver au Créateur en contemplant la Création (Sg 13;5). Ce processus originellement aisé est rendu difficile par le péché originel. Celui-ci pousse l’homme à refuser Dieu et donc à s’aveugler lui-même plutôt que de voir ce qui resplendit. C’est un repli sur so motivé par l’orgueil.
13.Impuissance de la sagesse du monde face à celle de Dieu (FR23): “Dans le Nouveau Testament, un point ressort avec une grande clarté : l’opposition entre “la sagesse de ce monde” et la Sagesse de Dieu révélée en Jésus Christ.” Cette sagesse dépasse nos schémas, nos modes de fonctionnement. Elle nous dépasse et nous oblige donc à accueillir “une nouveauté radicale” que les sages de ce monde ne peuvent recevoir. La Croix est alors le paradoxe ultime, le plus incompréhensible, qui montre définitivement les limites de la raison. De la mort jaillit la vie, « Dieu a choisi dans le monde ce qui n’est pas pour réduire à rien ce qui est. » La Croix est la réponse ultime et entière à toutes les interrogations de l’homme, le chemin d’accès à « l’océan d’infini de la vérité » mais au pied duquel la raison humane se brise, impuissante. « Ici se manifeste avec évidence la frontière entre la raison et la foi. »
14.La vérité inscrite en l’homme (FR24) : L’intérieur de l’homme, son âme et son cœur est ce qui le pousse à chercher Dieu, mais est aussi la réponse Tout homme qui cherche la vérité peu la trouver en lui-même, car elle y est profondément inscrite. Il doit pour cela voir pour quoi il est fait. C’est pourquoi le Vendredi Saint nous prions : « Dieu éternel et tout puissant, toi qui as créé les hommes pour qu’ils te cherchent et que leur cœur s’apaise en te trouvant. »
15.Raison et vérité (FR25) : L’importance de la vérité est mise en évidence par la raison elle-même. En effet, « personne ne peut être sincèrement indifférent à la vérité de son savoir. » C’est même là sa préoccupation première. Cela manifeste la tension de l’homme vers la vérité, afin qu’il y adhère « en s’ouvrant pour l’accueillir également dans les dimensions qui le dépassent. C’est là une condition nécessaire pour que chacun devienne lui-même et grandisse comme une personne adulte et mûre. »
16.La quête d’absolu (FR27) : L’homme cherche la vérité, mais pas n’importe laquelle. Il cherche au plus profond de lui-même à atteindre « une vérité universelle et absolue ». En soi il est assuré que toute vérité, si elle l’est, est universelle par définition. « Ce qui est vrai doit être vrai pour tous et pour toujours. » Mais le caractère absolu est plus intéressant, car il est le fond de la recherche. « L’homme cherche un absolu qui soit capable de donner réponse et sens à toute sa recherche : quelque chose d’ultime, qui se place comme le fondement de toute chose. » On voit tout de suite la correspondance lumineuse entre cette recherche et ce qu’est la foi, la lumière qu’elle apporte à la raison qui fut évoquée précédemment.
17.Difficulté de la recherche (FR28) : « Il faut reconnaître que la recherche de la vérité ne se présente pas toujours avec une telle transparence. » L’homme en est dévié, préoccupé par d’autres soucis, sa vue est brouillée ou faussée : on se réfèrera à la parabole du semeur. Mais malgré les obstacles et aveuglements, « c’est toujours la vérité qui influence son existence. » Il y a une telle tension de l’être tout entier vers elle qu’elle règne inévitablement sur notre vie. « Jamais en effet [l’homme] ne pourrait fonder sa vie sur l’incertitude, sur le doute ou sur le mensonge. »
18.Trois ordres de vérités (FR30) : Il existe trois ordres ou degrés de vérités. Un, celui « de la vie quotidienne et de la recherche scientifique » qui repose « sur des évidences immédiates ou qui sont confirmées par l’expérience. » Deux, celui des « vérités de caractères philosophique, que l’homme atteint grâce à la capacité spéculative de son intelligence. » Trois, « les vérités religieuses ».
19.L’homme être de croyances (FR31) : « L’homme, être qui cherche la vérité, est donc aussi celui qui vit de croyances. » Ces croyances, il les reçoit par la société, sa famille, son éducation, car il est fait pour vivre avec d’autres et reçoit ce que son entourage véhicule avec lui. Cela comprend « de multiples vérités auxquelles il croit presque instinctivement. » Certaines sont remises en question à l’âge adulte, c’est une critique bienvenue. Elles sont éventuellement remises en place par l’expérience ou le raisonnement. Mais il en reste une foule qu’il ne questionne même pas ou est incapable de vérifier.
20.De la croyance (FR32) : On peut remarquer que « dans son ace de croire, chacun se fie aux connaissances acquises par d’autres personnes. » On en tire deux choses. Premièrement la croyance est appelée à être confirmée et perfectionnée par l’expérience personnelle. Deuxièmement elle est riche d’un rapport interpersonnel, d’un échange et s’appuie sur a confiance. Elle dépend de ce que l’autre manifeste de vérité (exemple des martyrs).
21.Une admirable synthèse (FR33) : « L’homme par nature cherche la vérité. Cette recherche n’est pas destinée seulement à la conquête de vérités partielles, observables ou scientifiques ; l’homme ne cherche pas seulement le vrai bien pour chacune de ses décisions. Sa recherche tend vers une vérité ultérieure qui soit susceptible d’expliquer le sens de la vie ; c’est donc une recherche qui ne peut aboutir que dans l’absolu. Grâce aux capacités inhérentes à la pensée, l’homme est en mesure de rencontrer et de reconnaître une telle vérité. En tant que vitale et essentielle pour son existence, cette vérité est atteinte non seulement par la voie rationnelle, mais aussi par l’abandon confiant à d’autres personnes, qui peuvent garantir la certitude de l’authenticité de la vérité même. La capacité et le choix de se confier soi-même et sa vie à une autre personne constituent assurément un des actes anthropologiquement les plus significatifs et les plus expressifs. […] De ce que j’ai dit jusqu’ici, il résulte que l’homme est engagé sur la voie d’une recherche humainement sans fin : recherche de vérité et recherche d’une personne à qui faire confiance. La foi chrétienne lui vient en aide en lui donnant la possibilité concrète de faire aboutir cette recherche. »
22.Unité des vérités philosophiques et religieuses (FR34) : La vérité par son essence même ne peut être qu’une. « La Révélation donne la certitude de cette unité en montrant que le Dieu créateur est aussi le Dieu de l’histoire du salut. » De cette profonde unité, il résulte que deux vérités ne sauraient se contredire ou diverger. Par conséquent, la « vérité que Dieu nous révèle en Jésus-Christ n’est pas en contradiction avec les vérités d’ordre philosophique. Les deux ordres de connaissance conduisent au contraire à la vérité dans sa plénitude. »
23.Première relation entre foi et philosophie : Lorsque les Apôtres partirent évangéliser le monde païen, en particulier Saint Paul, ils ne pouvaient plus s’appuyer sur les références habituelles du peuple juif : Moïse, la Loi, les Prophètes, qui sont le tremplin idéal pour mener les cœurs à la Révélation en Jésus Christ. « Ils devaient donc faire appel à la connaissance naturelle de Dieu et à la conscience morale de tout homme. » Cependant dans de nombreux peuples cette connaissance s’était muée en idolâtrie qui au lieu de mener vers le Vrai Dieu en détourne. L’apport des pères de la philosophie, en particuliers les Grecs fut alors précieux. En effet, ils usèrent de la raison pour cadrer, approfondir les croyances et mythes de leur culture. Dépassant les simples traditions, ils ont voulu chercher une origine et un sens plus profond à la divinité, menant ce que l’on peut qualifier d’authentique quête spirituelle (FR36). La philosophie permet donc d’avancer vers la foi en tant qu’outil de recherche personnel. Si les premiers chrétiens l’ont d’abord rejetée, c’est principalement parce qu’ils n’en voyaient plus l’utilité maintenant que le Christ avait apporté toutes les réponses aux grandes questions existentielles et qu’ils craignaient que l’adhésion à une école ou une mouvance philosophique éloigne de l’adhésion au seul Sauveur (FR37).
24.Intérêt de la philosophie vis-à-vis de la foi (FR38) : La foi dépasse la philosophie en apportant des réponses à toutes les questions existentielles, des réponses objectives et sûres en ce sens qu’elles sont reçues et non élaborées. Cependant la philosophie est finalement apparue aux chrétiens des premiers siècles comme un élément préparatoire à la foi chrétienne, de même que la loi mosaïque préparait l’Evangile. En cela elle se rend utile aux croyants. De plus, elle est un outil de choix dans la défense de la foi, ainsi que l’explique Clément d’Alexandrie : « Lorsqu’elle survient, la philosophie grecque ne rend pas la vérité [de l’enseignement du Sauveur] plus puissante, mais, rendant impuissante l’attaque de la sophistique contre elle et déjouant les pièges contre la vérité, elle est appelée à bon droit la haie et le mur de la vigne. » Voici donc quel est le rôle de la raison : « elle n’est pas appelée à exprimer un jugement sur le contenu de la foi ; elle en serait incapable, parce qu’elle n’est pas apte à cela. Sa tâche est plutôt de savoir trouver un sens, de découvrir des raisons qui permettent à tous de parvenir à une certaine intelligence du contenu de la foi. » (FR42)
25.La théologie transcende la philosophie (FR41) : « [Les philosophes], comme je l’ai dit, avaient eu la mission de montrer dans quelle mesure la raison, délivrée de ses liens extérieurs pouvait sortir de l’impasse des mythes, pour s’ouvrir de manière plus adaptée à la transcendance. Une raison purifiée et droite était donc en mesure de monter jusqu’aux degrés les plus élevés de la réflexion, en donnant un fondement solide à la perception de l’être, du transcendant et de l’absolu. »
26.Rôle central de l’Aquinate (FR43) : Saint Thomas d’Aquin joue un rôle central dans ce processus délicat d’union de la philosophie et de la foi, plaçant chacune à sa juste place. Il « eut le mérite de mettre au premier plan l’harmonie qui existe entre la raison et la foi. » « Plus radicalement, Thomas reconnait que la nature, objet propre de la philosophie, peut contribuer à la compréhension de la révélation divine. La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et elle s’y fie. De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. »
27.Le don de la sagesse (FR44) : « Parmi les grandes intuitions de saint Thomas, il y a également celle qui concerne le rôle joué par l’Esprit Saint pour faire mûrir la connaissance humaine en vraie sagesse. » La sagesse reçue de l’Esprit Saint occupe un statut particulier. Elle est différente de celle de l’homme en ceci qu’elle est reçue et non acquise à la force du poignet. Par ailleurs, elle se distingue de la raison puisqu’elle se fonde sur Dieu. Mais elle se distingue également de la foi puisque « la foi donne son assentiment à la vérité divine, tandis que c’est le propre de la sagesse de juger selon la vérité divine. » Elle est l’outil ultime qui permet à l’homme de grandir dans la vérité.
28.Le drame du siècle dernier (FR46) : Aux premiers temps du christianisme, pendant l’Antiquité, les penseurs travaillèrent à faire travailler raison et foi de concert. Mais un début de scission eut lieu à la fin du Moyen-Âge, qui est allé s’amplifiant pour atteindre son apogée au siècle dernier. La pensée occidentale s’est peu à peu éloignée de la Révélation chrétienne pour aller jusqu’à s’y opposer farouchement. L’avènement du positivisme l’a poussée à refuser toute réflexion philosophique au profit d’une raison considérée tout puissante. Le nihilisme va même jusqu’à faire de la spéculation de la recherche un état permanent, « sans espérance ni possibilité d’atteindre la vérité ». Cette religion de l’éphémère est à la source « de la mentalité répandue selon laquelle on ne doit plus prendre d’engagement définitif parce que tout est fugace et provisoire. »
29.Dangerosité des fruits de la raison moderne (FR47) : L’avènement de nouvelles sciences toujours plus affirmées a fini par faire de la philosophie « un des nombreux domaines du savoir humain ». Or, alors que la philosophie est pure recherche de la vérité et du bien, « ces formes de rationalité tendent à être « une raison fonctionnelle » au service de fins utilitaristes, de possession ou de pouvoir. » Jean-Paul II cite alors lui-même sa première encyclique Redemptor hominis dans laquelle il écrit au numéro 15 : « L’homme d’aujourd’hui semble toujours menacé par ce qu’il fabrique, c’est-à-dire par le résultat du travail de ses mains, et plus encore du travail de son intelligence, des tendances de sa volonté. […] Ces fruits se retournent contre l’homme lui-même ; ils sont dirigés ou peuvent être dirigés contre lui. […] L’homme par conséquent vit toujours d’avantage dans la peur. Il craint que ses productions, pas toutes naturellement ni dans leur majeure partie, mais quelques-unes et précisément celles qui sont contiennent une part spéciale de son génie et de sa créativité puissent être retournées radicalement contre lui-même. »
30.Bilan (FR48) : « Ce qui ressort de cette dernière période de l’histoire de la philosophie, c’est donc la constatation d’une séparation progressive entre la foi et la raison philosophique. » En fait foi et raison se sont toutes les deux appauvries et affaiblies à cause de leur séparation. Il est illusoire de s’imaginer que la faiblesse de l’une puisse permettre à l’autre de prendre un avantage : elles se nourrissent l’une de l’autre et ‘appuient l’une sur l’autre. La déchéance de ‘lune ne peut qu’être néfaste à l’autre. Parce qu’elles sont complémentaires, la séparation et l’opposition ne font que les affaiblir.
31.Position du Magistère vis-à-vis de la philosophie (FR49) : « L’Eglise ne propose pas sa philosophie ni ne canonise une quelconque philosophie particulière au détriment des autres. » En effet la philosophie a ses modes de fonctionnement propres qui non seulement sont différents de ceux de la théologie mais surtout exigent une absolue indépendance de la raison. En revanche, « s’il n’appartient pas au Magistère de combler les lacunes d’une philosophie déficiente », l’Eglise s’attache à « réagir de manière claire et forte lorsque des thèses philosophiques discutables menacent la juste compréhension du donné révélé et […] répandent de graves erreurs. »
32.Discernement du Magistère sur les doctrines philosophiques (FR50) : « Le Magistère peut donc et doit exercer avec autorité, à la lumière de la foi, son propre discernement critique sur les doctrines et sur les affirmations qui sont en opposition avec la foi chrétienne. Il appartient au Magistère d’indiquer avant tout quels présupposés et quelles conclusions philosophiques seraient incompatibles avec la vérité révélée, formulant par la même les exigences qui s’imposent à la philosophie du point de vue de la foi. […] De nombreux thèmes philosophiques en effet, tels que ceux de Dieu, de l’homme, de sa liberté et de son agir moral la mettent directement en cause parce qu’ils concernent la vérité révélée dont elle a la garde. »
33.Nouvelle évolution (FR55) : Au cours de l’histoire, l’Eglise s’est exprimée à de nombreuses reprises sur telle ou telle doctrine philosophique, à la fois pour guider le monde et les croyants. Cependant le problème se présente maintenant sous de nouvelles formes. En effet « il ne s’agit plus seulement de questions qui intéressent des personnes particulières ou des groupes, mais de convictions diffuses dans le milieu ambiant au point de devenir en quelque sorte une mentalité commune. » Il en va ainsi du relativisme ou du rationalisme. Inversement on constate chez les croyants un retour du fidéisme ou du biblicisme.
34.Synthèse, la foi qui encourage la philosophie (FR56) : « En définitive on observe une défiance fréquente envers des assertions globales et absolues, surtout de la part de ceux qui considèrent que la vérité est le résultat d’un consensus et non de l’adéquation de l’intelligence à la réalité objective. » Dans un tel contexte, l’Eglise ne peut qu’encourager la philosophie en cela qu’elle est recherche de la vérité vers laquelle tend spontanément la raison. La foi sait que la raison est essentielle à son développement et croit aux capacités de la raison. Ainsi « c’est la foi qui incite la raison à sortir de son isolement et à prendre volontiers des risques pour tout ce qui est beau, bon et vrai. La foi se fait ainsi l’avocat convaincu et convaincant de la raison. »
35.Action positive de l’Eglise (FR57) : Cependant l’Eglise ne fait pas que pointer du doigt les erreurs et errements de certains systèmes philosophiques. S’efforce également de montrer quels sont les principes fondamentaux sur lesquels s’appuyer, « indiquant aussi les voies à suivre ». Dans sa pensée, en particulier à travers Aeterni Patris, encyclique du pape Léon XIII, elle a toujours mis en valeur la pensée philosophique de Saint Thomas d’Aquin, qui constitue un exemple toujours nouveau. En effet « il distingue parfaitement la foi de la raison, les unit toutes deux par des liens d’amitié réciproque : il conserve à chacune ses droits propres et en sauvegarde la dignité. » (Aeterni Patris, n.11) Cet encouragement a suscité un véritable renouveau de la pensée thomiste avec des conséquences très heureuses (FR58). Cependant il faut considérer que la pensée philosophique s’est aussi développée dans l’Eglise parallèlement et antérieurement au renouveau thomiste (FR59). Le rôle essentiel de la philosophie doit notamment être souligné dans la formation des candidats au sacerdoce, fin de leur permettre de « saisir les causes de certains comportements pour y répondre aisément. » (FR60) Il est crucial de souligner l’importance fondamentale de cette formation, nécessaire à la bonne préparation des candidats au sacerdoce mais aussi au juste l’équilibre entre foi et raison au sein du corps des croyants et du monde (FR61).
36.Apport de la philosophie pour l’auditus fidei (FR65) : « La théologie s’élabore comme la science de la foi, à la lumière d’un double principe méthodologique : l’auditus fidei et l’intellectus fidei. Selon le premier principe, elle s’approprie le contenu de la Révélation de la manière dont il s’est progressivement développé dans la sainte Tradition, dans les saintes Ecritures et dans le Magistère vivant de l’Eglise. Par le second, la théologie veut répondre aux exigences spécifiques de la pensée en recourant à la réflexion spéculative. » Dans la préparation à l’auditus fidei, la philosophie est précieuse. En effet elle explique et détaille les modes de pensée et d’expression de l’homme, son langage. De plus, les grands maîtres de théologie et la tradition s’expriment bien souvent « avec des concepts ou sous une forme de pensée empruntés à une tradition philosophique déterminée ». Par conséquent « le théologien doit connaître en profondeur les systèmes philosophiques qui ont éventuellement influencé les notions et la terminologie. »
37.Apport de la philosophie pour l’intellectus fidei (FR66) : Pour nombre de thèmes qu’elle aborde, la théologie recourt en fait à la philosophie, à la fois dans ses concepts, ses processus et ses modes de pensée. « Sans l’apport de la philosophie en effet, on ne pourrait illustrer des thèmes théologiques comme, par exemple, le langage sur Dieu, les relations personnelles à l’intérieur de la Trinité, l’action créatrice de Dieu dans le monde, le rapport entre Dieu et l’homme, l’identité du Christ. » Il en va de même pour tous les concepts de la théologie morale par exemple. Ainsi « il est donc nécessaire que la raison du croyant ait une connaissance naturelle, vraie et cohérente des choses créées du monde et de l’homme ; plus encore la raison doit être en mesure d’articuler cette connaissance de manière conceptuelle et sous forme d’argumentation. Par conséquent la théologie dogmatique spéculative suppose et implique une philosophie de l’homme, du monde et plus radicalement de l’être, fondée sur la réalité objective. »
38.Objectifs de la théologie fondamentale (FR67) : Ils sont au nombre de deux. D’abord elle doit montrer comment la foi vient s’appuyer sur certaines vérités atteignables par la pure philosophie et les transcender. Ainsi « le Concile Vatican I avait déjà attiré l’attention sur le fait qu’il existe des vérités naturellement et donc philosophiquement connaissables. Leur connaissance constitue un présupposé nécessaire pour accueillir la révélation de Dieu. » La Révélation vient donner tout leur sens à ces vérités en les plaçant dans un tout cohérent et en les orientant vers leur fin ultime. Il faut également que la théologie fondamentale mette en évidence l’indispensable complémentarité entre foi et raison.
39.Rôle de la philosophie dans la théologie morale (FR68) : « Dans la Nouvelle Alliance, la vie humaine est beaucoup moins réglée par des prescriptions que dans l’Ancienne Alliance. […] L’Evangile et les écrits apostoliques proposent cependant soit des principes généraux de conduite chrétienne, soit des enseignements et des préceptes ponctuels. Pour les appliquer aux circonstances particulières de la vie individuelle et sociale, le chrétien doit être en mesure d’engager à fond sa conscience et la puissance de son raisonnement. En d’autres termes, cela signifie que la théologie morale dot recourir à une conception philosophique correcte tant de la nature humaine et de la société que des principes généraux d’une décision éthique. »
40.La foi dépassant les cultures (FR70) : Dès ses origines, la petite communauté chrétienne a été confrontée à la diversité des cultures, à cause de l’appel du Christ à l’évangélisation. Cela lui a d’ailleurs permis de constater rapidement l’universalité du message de l’évangile. Il dépasse les cultures et les frontières entre les peuples, de sorte que « vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. » (Ep 2;19) Ainsi « la rencontre de la foi avec les différentes cultures a donné naissance de fait à une nouvelle réalité. Lorsqu’elles sont profondément enracinées dans l’humain, les cultures portent en elles le témoignage de l’ouverture spécifique de l’homme à l’ouverture et à la transcendance. » De plus, elles portent souvent en germe certaines vérité de la foi ou de la Révélation.
41.Définition de la théologie (FR73) : « Pour la théologie, le point de départ et la source originelle devront toujours être la parole de Dieu révélée dans l’histoire, tandis que l’objectif final ne pourra être que l’intelligence de la parole. »
42.La philosophie totalement indépendante de la Révélation évangélique (FR75) : « On peut distinguer diverses situations de la philosophie par rapport à la foi chrétienne. » Vient en premier « la philosophie totalement indépendant de la Révélation évangélique ». C’est celle qui se développe avant la proclamation de l’évangile. « Dans cette situation, la philosophie manifeste une légitime aspiration à être une démarche autonome, c’est-à-dire recourant aux seules forces de la raison. » Cet élan naturel est bon et doit être encouragé. Cependant une fois la Vérité de l’évangile proclamée, il est illégitime de persister dans une philosophie « séparée ». En effet la philosophie recherche de la vérité ne saurait refuser celle qui lui est apportée par la Révélation, une fois reconnue comme telle.
43.La philosophie chrétienne (FR76) : « On n’entend pas par là faire allusion à une philosophie officielle de l’Eglise, puisque la foi n’est pas comme telle une philosophie. On veut plutôt indiquer une démarche philosophique chrétienne, une spéculation philosophique conçue en union étroite avec la foi. […] On entend englober tous les développements importants de la pensée philosophiques qui n’auraient pu être accomplis sans l’apport direct ou indirect de la foi chrétienne. » Il y a deux aspects dans la philosophie chrétienne. Subjectif, en tant que la foi permet une libération, une purification de la raison. Elle libère notamment de la présomption et confère une humilité qui permet d’aborder justement certaines questions. Objectif, en tant que la foi permet à la raison d’accéder à certains questions ou vérités qui « bien que n’étant pas naturellement inaccessibles à la raison n’auraient peut-être jamais été découvertes par cette dernière si elle avait été laissée à elle-même. » La notion de péché par exemple, donnée révélée, permet une juste approche de la question du Mal. « Parmi les éléments objectifs de la philosophie chrétienne figure aussi la nécessité d’explorer ka rationalité de certaines vérités exprimées par les saintes Ecritures. […] Ce sont des tâches qui incitent la raison à reconnaître qu’il y a du vrai et du rationnel bien au-delà des strictes limites dans lesquelles la raison serait tentée de s’enfermer. Ces thèmes élargissent de fait l’espace du rationnel. Dans leur spéculation sur ces éléments, les philosophes ne sont pas devenus théologiens, dans la mesure où ils n’ont pas cherché à comprendre et à expliciter les vérités de la foi à partir de la Révélation. »
44.La philosophie à laquelle la théologie fait appel (FR77) : « Nous trouvons une autre situation significative de la philosophie quand la théologie elle-même fait appel à la philosophie. » La philosophie sert régulièrement de jauge à la théologie, en ce sens qu’elle lui permet de vérifier « la vérité universelle et l’intelligibilité » de ses raisonnements.
45.L’exigence d’un sens final (FR81) : « Les points de vue sur la vie et sur le monde se sont tellement multipliés que, en fait, nous assistons au développement du phénomène de la fragmentation du savoir. C’est précisément cela qui rend difficile et souvent vaine la recherche d’un sens. Et même, ce qui est encore plus dramatique, […] plus d’un se demande si cela a encore un sens de s’interroger sur le sens. » Cette crise est d’autant plus grave que la recherche du sens de l’existence doit être la quête essentielle, centrale de la philosophie, et que son éventuelle réponse doit orienter tout le reste. Sans cela, la philosophie réduit toute chose à des fins utilitaires et en fin de compte inhumaines car dénaturées, privées de leur essence propre. Sans sens, les moyens techniques ne sont plus ordonnés à rien et deviennent destructeurs. La Parole de Dieu apporte ce sens final et dernier capable d’ordonner toute chose.
46.L’exigence d’une capacité de l’homme à parvenir à la connaissance de la vérité (FR82) : L’Eglise croit et maintient fermement que l’homme, malgré les limites de sa raison blessée par le péché, peut parvenir à la connaisse de la vérité. Elle s’oppose ainsi à tout relativisme ou à la limitation de la philosophie à des éléments purement subjectifs ou utilitaires. « La théologie a donc besoin d’une philosophie qui ne nie pas la possibilité d’une connaissance qui soit objectivement vraie, tout en étant toujours perfectible. »
47.L’exigence d’une philosophie de portée authentiquement métaphysique (FR83) : La philosophie doit être en quête « de quelque chose d’absolu, d’ultime et de fondateur ». En effet, « la réalité et la vérité transcendent le factuel et l’empirique, et je souhaite affirmer la capacité de l’homme à connaître cette dimension transcendante et métaphysique de manière véridique et certaine, même si elle est imparfaite et analogique. » Cet élément de la métaphysique est indispensable à la fois pour la philosophie, pour les sciences et pour la théologie.
48.Erreurs modernes : l’éclectisme (FR86) : « L’insistance sur la nécessité d’un rapport étroit de continuité entre la pensée philosophique moderne et celle qu’a élaboré la tradition chrétienne tend à prévenir les risques inhérents à certains types de pensée particulièrement répandus aujourd’hui. » Première tendance : l’éclectisme, c’est-à-dire « l’attitude de ceux qui ont l’habitude d’adopter différentes idées empruntées à diverses philosophies sans prêter attention ni à leur cohérence, ni à leur appartenance à un système, ni à leur contexte historique ». Une telle attitude empêche de distinguer clairement ce qui est vrai de de qui erroné ou inapproprié dans un système.
49.Erreurs modernes : l’historicisme (FR87) : Il est certes nécessaire de contextualiser une philosophie ou une doctrine pour bien la comprendre. Cependant l’histoire ne peut pas tout expliquer ou justifier, la vérité d’une doctrine ne peut être rattachée exclusivement à une période déterminée. On tomberait dans le relativisme. La formulation et l’expression sont liées à une époque, mais la vérité ou l’erreur qu’elles expriment sont nécessairement atemporelles.
50.Erreurs modernes : le scientisme (FR88) : « Cette conception philosophique se refuse à admettre comme valables des formes de connaissances différentes de celles qui sont le propre des sciences positives, remettant au domaine de la pure imagination la connaissance religieuse et théologique, aussi bien que le savoir éthique. » On se limite ainsi au pur factuel et la science menace de dominer tous les aspects de la vie. Cette mouvance est en fait une négation de la philosophie et donc de la capacité de l’homme à connaître et à penser. Elle tient pour rien les questions que l’homme se pose depuis qu’il est.
51.Erreurs modernes : le pragmatisme (FR89) : Le pragmatisme exclut dans ses décisions et ses choix tout recours à des principes éthiques. Les conséquences sont graves, en particulier pour la démocratie, où l’on finit par affirmer que c’est le plus grand nombre qui décide de la valeur d’un comportement déterminé.
52.Erreurs modernes : le nihilisme (FR90) : Le nihilisme est à la fois le refus de tout fondement et la négation de toute vérité objective. C’est la mort de la philosophie, et donc « la négation de l’humanité de l’homme et de son identité même ». En effet perdre l’objectivité c’est aussi perdre le fondement sur lequel repose la dignité de l’homme. De plus en perdant la vérité, l’homme perd irrémédiablement sa liberté (cf. Veritatis Splendor).
53.Les tâches de la théologie (FR92) : Première mission « que le Concile Vatican II lui a confié en son temps : renouveler ses méthodes en vue de servir plus efficacement l’évangélisation ». « D’autre part, la théologie doit porter son regard sur la vérité dernière qui lui est confiée par la Révélation, sans se contenter de s’arrêter à des stades intermédiaires. »
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