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Remarques préliminaires : Dans cette prise de note, on abrégera Veritatis Splendor en VS. En l’absence de précision, toute citation est extraite du numéro de l’encyclique indiqué en début de paragraphe. De plus, en raison de l’abondance des citations, on a souvent omis les [...] en cas d’ellipses. De plus par convention, les citations sont repérées par des guillemets et des italiques. L’absence de ces dernières indique que les guillemets sont simplement utilisées comme moyen de modulation.
Veritatis Splendor se veut une réponse au “dissentiment” de certains théologiens. Ce terme désigne la critique, voire même la franche opposition d’une partie de l'Église à la législation du Magistère en matière morale. cette crise profonde naît suite à Humanae Vitae (Saint Paul VI - 1968) et Familiaris Consortioi (Saint Jean Paul II - 1981). cette critique déclarée remet à la fois en cause la capacité et la légitimité du Magistère à s’exprimer en matière de morale, et les fondements philosophiques sur lesquels il s’appuie (nature humaine, loi naturelle).
Il s’agit donc de répondre à quelques questions de morale fondamentale : quel est le sens profond de la vie humaine ? Qu’appelle-t-on bien et mal ? Existe-t-il une vérité en morale ? Quels critères pratiques utiliser pour apprécier la valeur morale des actes humains ?
Le CEC donne les principes fondamentaux de la vie morale du chrétien : création à l’image de Dieu, vocation à la béatitude, liberté, actes et passions, conscience, vertus, péché, valeurs de la vie sociale, loi grâce, rôle de l'Église, commandements.
L’épisode du jeune homme riche (Mt19;16) sert de fil rouge à la première partie, à travers cinq leçons :
le lien établi par le jeune homme entre le bien moral et l'accomplissement de la vie,
Dieu seul peut répondre à la question du bien parce que Lui-même est le Bien,
les commandements sont le préalable à toute vie morale
la perfection n’est pas une option mais une nécessité pour tout l’être,
l’école de la perfection est réellement possible pour celui qui accepte la Grâce que Dieu offre à tous.
Les commandements de Dieu, qui sont inscrits dans le cœur de l’homme et appartiennent à l’Alliance, ont-ils réellement la capacité d’éclairer les choix quotidiens de chaque personne et des sociétés entières ? Est-il possible d’obéir à Dieu, et donc d’aimer Dieu et son prochain, sans respecter ces commandements dans toutes les situations ?
Certains ont voulu ériger la vérité en absolu. Mais notre liberté est celle de créatures, soumises au donné du Créateur. La liberté est donc intrinsèquement faite pour être tendre vers Dieu, c’est-à-dire la Vérité et le Bien. Ces trois idées se nourrissent réciproquement. Pour connaître la Vérité et le Bien, l’homme s’appuie sur la Loi. Celle-ci est présente dans son cœur et sa conscience : c’est la loi naturelle. Elle est explicitée par la Loi divine Mosaïque, elle-même transcendée par la Loi nouvelle du Christ qui est une exigence de perfection rendant nécessaire la grâce et la miséricorde. La conscience de l’homme se charge de déterminer les applications pratiques de cette Loi à des situations concrètes, sans pour autant en changer un iota : l’objet de l’acte prime sur l’intention ou le contexte. Ainsi Dieu participe (ô grandeur de l’homme) à l’application et l’explicitation de la Loi : on parle de théonomie participée. La Loi montre également que le choix intérieur du cœur pour ou contre Dieu ne saurait en aucun cas être séparé des actes pratiques et concrets. Ceux-ci, par leur obéissance ou leur désobéissance à Dieu sont l’expression et la mise en action de la foi. Enfin, la Loi est universelle et atemporelle, c’est-à-dire absolue. En effet elle a trait à la Vérité et au Bien qui eux même sont absolus, car en dernier ressort ils sont Dieu.
La morale n’est pas un ensemble de préceptes, une liste de commandement. Elle est en fait, comme le montre la question du jeune homme riche, indissociable de la vie éternelle, c’est-à-dire d’un désir puissant d’une Vie autre qui naît en contemplant le Christ et en désirant le suivre.
Comme Dieu est le Bien, chercher le bien c’est chercher Dieu, le faire c’est suivre Sa volonté. Vivre moralement c’est répondre par amour à Dieu, ce qui fait de la demande morale une demande religieuse.
La loi naturelle est la loi inscrite dans notre cœur, ou dans note conscience. Elle est donc accessible à tout homme. (Jr31;31-34) Elle est explicitée au Sinaï.
La loi nouvelle est celle donnée par Jésus aux apôtres (Mt5;7). Elle accompli et transcende la loi de l’Ancienne Alliance. Elle conserve les commandements tout en montrant qu’ils ne peuvent être qu’une première étape, un « minimum syndical ».
La Loi Nouvelle, c’est les Béatitudes. Elle accomplit, dépasse et radicalise les exigences de l’Ancienne Alliance, venant répondre au désir intérieur de perfection. Leur exigence, c’est celle de l’amour qui tend à rendre parfait (Mt5;48). En fait cette loi est suscitée par l’amour parce qu’elle seul le rend possible en plénitude. C’est un appel vibrant de l’être à la plénitude et à la radicalité de la perfection. Pour pouvoir s’engager sur ce chemin, il faut être libre et choisir le don. Or la liberté c’est cette loi nouvelle qui nous la donne.
Le but ultime de la vie morale, nous l’avons dit, est donc de suivre Dieu et le Christ. Cela signifie une adhésion pleine et entière, amoureuse et confiante à la personne de Jésus. Cette adhésion, c’est l’acceptation libre joyeuse et aimante de la volonté du Père.
Face à un tel niveau d’exigence nous sommes démunis. On réalise ainsi très vite que la grâce est un élément indispensable pour nous permettre de vivre cet idéal d’amour absolu vers lequel nous tendons de tout notre être. C’est pourquoi le Christ dit “car sans moi vous ne pouvez rien”. « La Loi nouvelle est la grâce de l’Esprit Saint donnée par la foi au Christ.” (Saint Thomas d’Aquin)
Par l’Eglise et ses pasteurs héritiers des Apôtres, l’Esprit Saint continue à guider ceux qui suivent le Christ (Lc10;16). Le Magistère a toujours tenu unis l’engagement intérieur (la foi) et son expression extérieure (la vie morale). De plus, “il [lui] appartient d’annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine.” (Code de droit canonique, can.747)
Rôle du Magistère
Le Magistère n’impose pas tel ou tel système philosophique ou théologique mais précise ce qui est compatible ou contraire à la « saine doctrine » et se référant toujours au Christ.
Les erreurs sur la liberté
La pensée moderne voit cohabiter et s’entremêler deux courants totalement opposés sur la liberté de l’homme. Le premier a fait de la liberté un absolu, capable entre autres de jouer le rôle « d’instance suprême du jugement moral ». Cette idéologie est liée au relativisme et à la perte de la notion de vérité. A l’inverse et paradoxalement la culture modern, extrapolant de façon injustifiée les conclusions des sciences humaines sur le conditionnement en arrive à douter de l’authentique liberté de l’homme. Dans les deux cas on aboutit à une négation de ce qu’est l’homme, des valeurs humaines universelles et au relativisme. Seul remède : redonner sa juste place à la vérité en tant qu’absolu.
La Tentation
L’Adversaire tend toujours de la même manière à nous faire croire que nous devons nous défier de la Loi divine. Il tente de nous persuader qu’elle limite notre liberté. En réalité notre liberté est effectivement limitée : sa frontière est celle de Dieu qui est notre Créateur et qui seul sait ce qui est bon. Mais “la Loi de Dieu n’atténue pas la liberté de l’Homme ; elle la protège et la promeut”.
De l’hétéronomie à la théonomie participée
Dieu laisse l’homme à sa liberté, lui donnant ainsi l’immense et terrifiant pouvoir de choisir lui-même entre le bien et le mal, la vie et la mort, et donc potentiellement de faire échouer le plan divin de salut universel. (Si15;14-17) Dans ce contexte, si la conscience indique à l’homme la loi naturelle inscrite en son cœur, la raison est son meilleur conseil. Elle a pour rôle d’expliciter la Loi et de trouver les moyens concrets de son application dans une situation donnée, sans jamais oublier que la loi est un donné inchangeable, qui ne lui appartient pas. Finalement “la juste autonomie de la raison pratique signifie que l’homme possède en lui-même la loi reçue du Créateur.” Ainsi la loi divine n’est pas une hétéronomie puisqu’elle est inscrite dans le cœur de l’homme. On parle de théonomie participée : la loi vient de Dieu, mais l’homme y participe activement par sa raison et sa conscience.
“Heureux l’homme qui se plaît dans la Loi du Seigneur” (Ps1;1-2)
La loi permet à l’homme d’agir « selon un choix conscient et libre, et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure”. Il devient donc maître de sa propre volonté et pleinement libre. De plus en observant la Loi et en faisant la volonté divine l’homme est associé à l’œuvre de Dieu : c’est la plus grande magnification de la personne humaine.
“Ils montrent la réalité de la loi inscrite en leur cœur” (Rm2;15)
Certains vont même dans leur extrémisme à considérer que la liberté et au-dessus de la nature. Déclarant que tout comportement humain est le fruit de conditionnement, ils proclament leur droit à déterminer leur nature eux-mêmes. Celle-ci n’est plus qu’un matériau biologique tandis que l’homme se réduit à sa liberté.
Une grande objection soulevée est celle du physicisme ou naturalisme, qui tente d’affirmer que nous avons élevé au rang de loi naturelle ce qui n’était que des conditionnements dus à une culture, un contexte. Or il appartiendrait à l’homme de se déterminer lui-même et de déterminer le sens de ses comportements. En fait en pensant ainsi on réduit l’homme à sa liberté. Le corps est traité comme un matériau extrinsèque à la personne. On porte donc atteinte à l’unité fondamentale entre corps et âme qui sont indissociables. On voit bien que cette doctrine mène à une erreur grave et est donc erronée. La loi naturelle ordonne tout l’être, âme et corps et explicite ce qui y est déjà présent.
“Mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi” (Mt 19;18)
Comme la loi se fonde sur la nature même de l’homme, elle est nécessairement à la fois universelle (puisqu’elle est propre à nous tous) et atemporelle (puisqu’on appelle « nature humaine » ce qui subsiste d’une culture à l’autre, d’une époque à l’autre et permet que l’homme ne soit pas réduit à sa culture).
Le sanctuaire de l’homme
Certains affirment que la loi naturelle telle qu’elle nous est donnée est trop catégorique. Abstraite, elle ne peut correspondre à toutes les situations concrètes et pratiques. Il appartient à la conscience non plus de juger mais bien de décider ce qui est bon ou mauvais dans une situation ou dans une autre. En fait, la critique jusqu’au-boutiste affirme qu’il y a deux niveaux de vérité morale : abstrait (la loi) et pratique (la conscience) qui peuvent tout à fait entrer en contradiction.
Le jugement de la conscience
En fait la conscience est pour l’homme un témoin, et même le témoin qui juge pour lui-même de sa fidélité ou de son infidélité à la Loi. Pour aller plus loin, le dialogue entre l’homme et sa conscience est en fait un dialogue entre l’homme et Dieu.
La conscience est ce qui permet à l’homme de passer de la loi abstraite mais universelle et atemporelle à son application pratique dans un cas particulier. La conscience est donc ce qui “en dernier recours” réalise “l’application de la loi objective à un cas particulier”.
Est ainsi manifesté le lien profond entre liberté et vérité. La conscience me permet de reconnaître la vérité et de la choisir librement pour aller vers le bien.
Chercher la vérité et le bien
Il existe des cas dans lesquels la conscience peut cependant rendre un jugement erroné. D’abord si elle est victime d’une « ignorance invincible », ensuite si elle est abimée par le péché. Il faut donc sans cesse travailler à chercher la vérité pour éviter ces deux écueils.
Une erreur qui s’est épandue assez largement est celle de l’option fondamentale désincarnée. Il s’agit de distinguer le choix fondamental intérieur pour ou contre Dieu et les actions concrètes qui ne sont que des biens ou des maux partiels, pré-moraux, que l’on peut séparer du choix fondamental. L’Eglise ne ie pas l’existence de ce choix fondamental, mais elle garde précieusement unis ce choix et son incarnation dans la vie morale. C’est le choix de la foi et de la fidélité à Dieu. Les péchés mortels montrent d’ailleurs avec une force particulière ce lien
Téléologie et téléologisme
Les actes de l’homme ont non seulement un impact sur le monde physique mais aussi sur le monde spirituel, dans la communion des saints, le combat spirituel et la prière.
On peut résumer ainsi tout ce qui a été dit : “La moralité des actes est définie par la relation entre la liberté de l’homme et le bien authentique. Ce bien est établi comme loi éternelle par la Sagesse de Dieu qui ordonne tout être à sa fin : cette Loi éternelle est connue autant grâce à la raison naturelle de l’homme (et ainsi elle est “Loi naturelle”), que, de manière intégrale et parfaite, grâce à la révélation surnaturelle de Dieu (elle est alors appelée “Loi divine”). L’agir est moralement bon quand les choix libres sont conformes au vrai bien de l’homme et manifestent ainsi l’orientation volontaire de la personne vers sa fin ultime à savoir Dieu Lui-même.”
L’objet de l’acte délibéré
Pour juger un acte, les intentions et les conséquences ont bien sûr un rôle important, mais ils ne peuvent être que des pondérateurs qui ne changent pas la valeur « bonne » ou « mauvaise » de l’acte.L’objet de l’acte est premier, car la loi de Dieu est absolue.
Le “mal intrinsèque”: il n’est pas licite de faire le mal en vue du bien
Par exemple tout ce qui s’oppose à la vie est mauvais, quelles que soient les intentions (euthanasie, avortement, homicide,…). Dans ces situations, les circonstances et l’intentions ne peuvent qu’atténuer la malice.
Le problème du monde moderne est qu’il a à la fois perdu ce lien fondamental vérité-bien-liberté et la notion d’absolu, en moral comme ailleurs. La liberté n’est pas absolue ou infinie : elle est celle d’une créature qui est soumise à un certain donné. Elle trahi une ouverture au Vrai et au Bien. C’est pourquoi le Christ est l’exemple parfait de la liberté, qui est à la fois liberté ultime et "esclavage" car c’est une obéissance sans limite.
En fait, les chrétiens doivent redécouvrir la force et la nouveauté de leur foi qui ne leur donne pas un ensemble de propositions à accueillir et ratifier mais une personne à suivre.
Le martyr est l’exaltation du caractère absolu puisque dans le respect du premier commandement jusqu’au bout, il témoigne de l’indépendance de l’objet de l’acte vis-à-vis des circonstances extérieures ou de l’intention et donc d’une authentique liberté.
Cette intransigeance n’est pas contraire à la liberté. A partir du moment où il n’y a ni bien ni liberté en dehors de la Loi, il est du devoir de l’Eglise de la réaffirmer sans cesse : Cependant l'Église doit être à l’image du Christ : intransigeante avec le mal et pleine de miséricorde pour les personnes. Affirmer le caractère inaliénable de ces exigences, c’est aussi se mettre au service de l’indestructible dignité de l’homme et de la société qui ne peut exister sans respecter les commandements divins. Nous ne devons pas être effrayés par l’exigence de ceux-ci et être tentés de les adapter mais plutôt demander la grâce de Dieu et sa miséricorde.
1.Le Salut de ceux qui ne connaissent pas Dieu: L'Église s’est particulièrement penchée sur cette question lors du Concile Vatican II. “Ceux qui sans qu’il y ait de leur faute, ignorent l’Evangile du Christ et de son Église mais cherchent pourtant Dieu d’un coeur sincère, et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce d’agir de façon à accomplit sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, ceux-là peuvent arriver au salut éternel.” (Gaudium et Spes, n.33) Ou encore : “A ceux là même qui, sans faute de leur part ne sont pas encore parvenue à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas le secours nécessaire à leur salut.” (Lumen Gentium, n.16)
2.Objet de l’encyclique (VS3): L’encyclique se veut une réponse (entre autres) à ces questions : “les commandements de Dieu, qui sont inscrits dans le coeur de l’homme et appartiennent à l’Alliance, ont-ils réellement la capacité d’éclairer les choix quotidiens de chaque personne et des sociétés entières ? Est-il possible d’obéir à Dieu, et donc d’aimer Dieu et son prochain, sans respecter ces commandements dans toutes les situations ?” Il s’agit donc de montrer que la morale est une, et tient d’un seul bloc avec la foi. Il ne peut y avoir une seule foi et une pluralité d’opinions divergentes en morale, “laissées au jugement de la conscience subjective individuelle.”
3.Rôle de l'Église dans le monde: “L'Église désire servir cet objectif unique : que tout homme puisse retrouver le Christ, afin que le Christ puisse parcourir la route de l’existence en compagnie de chacun.” (Redemptor Hominis, n.13)
4.La morale n’est pas un ensemble de préceptes (VS8): L'Église insiste pour dire que la morale, c’est-à-dire la recherche du bien, ne saurait se réduire à un simple ensemble de préceptes. C’est bien ce que traduit la question du jeune homme riche, puisque celui-ci connaît et respecte déjà les commandements. En contemplant la personne de Jésus il voit naître en lui de nouvelles questions et un désir fort. C’est pourquoi la question de la vie morale ne saurait être séparée de celle de la vie éternelle. Le Christ apparaît alors comme celui qui “enseigne la vérité sur l’agir moral” puisqu’il “révèle pleinement la volonté du Père”. Ainsi “l’homme qui veut se comprendre jusqu’au fond ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels, mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, sa vie et sa mort, s’approcher du Christ.” (Redemptor Hominis, n.10)
5.De la morale vers Dieu (VS9): Jésus montre que seul Dieu peut répondre à cette question existentielle du bien puisqu’Il en est l’essence. Plus encore, Dieu est bonté, Bien. C’est pourquoi tout homme le cherche et ne peut s’accomplir qu’en Lui. La demande de ce qui est bon est en fait une demande religieuse.
6.Nature et origine de la vie morale (VS10): La vie morale, ie la vie dans le bien et cherchant le bien est donc une réponse d’amour à la bonté gratuite de Dieu. C’est pourquoi ce commandement est le premier : “Tu aimeras ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force” (Lc10;27) La vie morale est donc la conformation à ce que Dieu propose et demande. C’est pourquoi seul Dieu est bon et c’est pourquoi c’est auprès de Lui qu’il faut chercher les réponses sur le bien.
7.Définition de la loi naturelle (VS12): La “loi naturelle” “n’est rien d’autre que la lumière de l’intelligence infusée en nous par Dieu. Grâce à elle nous connaissons ce que nous devons accomplir et ce que nous devons éviter. cette lumière et cette loi, Dieu les a donné dans la Création.” Puisqu’elle est présente dans la Création, cette loi naturelle est accessible à tout homme quel qu’il soit. C’est d’une certaine manière la conscience. Cette loi naturelle est même explicitée au Sinaï. Elle est exaltée depuis l’Alliance nouvelle et la Révélation. Ainsi Jérémie écrit : “Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes, je l’inscrirai sur leur coeur. Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère, car tous me connaîtront. Je pardonnerai leurs fautes.” (Jr31;31-34)
8.La “Loi nouvelle” (VS12): Le “Discours sur la Montagne” (Mt5;7) est le symétrique direct du don du Décalogue dans l’Exode (Ex20). Jésus nouveau Moïse y proclame dans sa pleine vigueur la Loi nouvelle, qui est un accomplissement des commandements de l’Ancienne Alliance. Dans la Nouvelle Alliance, l’objet de la promesse est le Royaume des Cieux. Cette Loi nouvelle vient par le Christ accomplir les Prophètes et les Écritures.
9.Des commandements à la liberté (VS13): Les commandements sont la première étape de la liberté, son commencement. “La première liberté c’est donc de ne pas commettre de péchés graves. Quand l’homme s’est mis à renoncer à les commettre, il commence à relever la tête vers la liberté, mais ce n’est qu’un commencement de la liberté.” (Saint Augustin)
10.Les Béatitudes comme exigence nouvelle (VS16): Jésus en accomplissant la Loi et les prophètes dépasse les commandements de l’Ancienne Alliance. Il en intériorise et en radicalise les exigences. Les commandements deviennent “une route ouverte pour un cheminement moral et spirituel vers la perfection.” (VS15) Ils sont un simple point de départ, ce que ressent le jeune homme riche qui est pris d’une “nostalgie et d’une plénitude qui dépasse l’interprétation légaliste des commandements.” Les Béatitudes sont ainsi une prolongation des commandements. Elles les portent vers l’exigence de l’Amour que le Christ incarne. C’est bien cette nouvelle exigence que traduit la suite du Discours : “Vous avez entendu qu’il a été dit : “Tu ne tueras point” ; et si quelqu’un tue il en répondra au tribunal. Eh bien ! Moi je vous dit : quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal” (Mt5;21-22.27-28.31-36.38-48) Il s’achève sur cette exhortation : “Vous donc soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait” (Mt5;48) Les commandements sont donc une indispensable étape, mais une simple étape.
11.La liberté pour passer des commandements aux béatitudes (VS17): Le lien entre la Loi et la liberté apparaît à nouveau dans cette dernière réponse du Christ. L’observation des commandements même stricte et entière ne permet pas de passer à l’étape qui suit. Il faut alors une liberté mûre, une véritable capacité de don. “Si tu veux” dit Jésus. La Loi, la vie morale ont pour but de nous faire grandir en liberté pour suivre le Christ, puisque Saint Paul proclame “vous avez été appelés à la liberté”.
12.Deux perceptions de la Loi : par la chair et par l'esprit (VS18): “Celui qui vit “selon la chair” ressent la Loi de Dieu comme un poids et même comme une négation ou, en tout cas, comme une restriction de sa propre liberté. Inversement, celui qui est animé par l’amour et désire servir les autres trouve dans la Loi de Dieu la voie fondamentale et nécessaire pour pratiquer l’amour librement choisi et vécu. Bien plus, il saisit l’urgence intérieure - une vraie nécessité et non pas une contrainte - de ne pas s’en tenir aux exigences minimales de la Loi, mais de les vivre dans leur plénitude.” Ce sont les Béatitudes. Ainsi nous tendons spontanément vers la perfection.
13.L’étape ultime de la vie morale: L’étape ultime de la vie morale vers laquelle nous devons tendre, c’est marcher à la suite du Christ. Cela signifie une adhésion pleine et entière, amoureuse et confiante à la personne de Jésus. Cette adhésion, c’est l’acceptation libre joyeuse et aimante de la volonté du Père. Ainsi suivre le Christ c’est se conformer à Lui. C’est pourquoi Jésus demande à de nombreuses reprises à ses apôtres de faire “comme lui”, non seulement par les gestes (ex: le lavement des pieds) mais aussi et surtout par une démarche intérieure (“comme je vous ai aimés”).
14.Nécessité de la Grâce face à l’exigence (VS24): Un tel degré d’exigence pourrait paraître désespérant, impossible à atteindre et effraye d’ailleurs les Apôtres (Mt19;25). En effet “l’homme ne peut pas imiter et revivre l’amour du Christ par ses seules forces. Il devient capable de cet amour seulement en vertu d’un don de Dieu.” (VS22) La grâce est un élément indispensable pour nous permettre de vivre cet idéal d’amour absolu vers lequel nous tendons de tout notre être. C’est pourquoi le Christ dit “car sans moi vous ne pouvez rien”. “Ainsi se révèle l’aspect principal et authentique du commandement de l’amour, et de la perfection à laquelle il est ordonné ; il s’agit d’une possibilité offerte à l’homme exclusivement par la Grâce, par le don de Dieu, par son amour.” En synthèse de ceci, Saint Augustin écrit dans la Somme théologique “la Loi nouvelle est la grâce de l’Esprit Saint donnée par la foi au Christ.”
15.L'Église garante des commandement du Christ: Depuis le départ du Christ c’est le rôle de l'Église et de ses pasteurs que de proclamer les commandements en les préservant de manière authentique et en les actualisant sans cesse. Les Apôtres et leurs successeurs en sont par l’Esprit Saint les garants : “Qui vous écoute m’écoute” (Lc10;16) Ils ont toujours rejeté avec force l’idée que l’on puisse dissocier l’engagement intérieur (la foi) et “les gestes qui l’expriment et la confirment” (la conduite morale). En effet, “voici comment nous savons que nous le connaissons : nous gardons ses commandements. Celui qui dit : “je le connais” et qui ne garde pas ses commandements est un menteur. Celui qui déclare demeurer en Lui doit marcher comme Jésus lui-même a marché.” (1Jn2;3-6) C’est avec l’Ecriture et la Tradition que le Magistère développe l’interprétation authentique de la Loi. C’est parce qu’elle continue par, avec et grâce à l’Esprit Saint la mission du Christ qu’à sa suit : “il [lui] appartient d’annoncer en tout temps et en tout lieu les principes de la morale, même en ce qui concerne l’ordre social, ainsi que de porter un jugement sur toute réalité humaine.” (Code de droit canonique, can.747)
16.Rôle du Magistère vis à vis des diverses doctrines (VS29): Une précision importante : “Il est évident que le Magistère de l'Église n’entend pas imposer aux fidèles un système théologique particulier, encore moins un système philosophique.” Il s’agit cependant de dénoncer ce qui est contraire ou incompatible à la “saine doctrine”. Pour ce faire, l'Église veut encore et toujours redonner la réponse du Maître.
17.Première erreur: la liberté vue comme un absolu (VS32): La pensée moderne voit cohabiter et s’entremêler deux courants totalement opposés sur la liberté de l’homme. Le premier “en est arrivé à exalter la liberté au point d’en faire un absolu, qui serait source des valeurs. On a attribué à la conscience individuelle des prérogatives d’instance suprême du jugement moral.” Dans cette logique “le jugement moral est vrai par le fait même qu’il vient de la conscience.” Ce que je veux pour moi est bon puisque c’est l’expression de ma liberté. Ainsi “la nécessaire exigence de la vérité a disparu au profit d’un critère de sincérité, d’authenticité, d’ “accord avec soi-même”.” C’est ce type de conception qui mène par exemple à l’euthanasie ou à l’avortement. cette évolution est intrinsèquement liée à la “crise au sujet de la vérité”. En effet, ‘la conscience [n’étant] plus considérée dans sa réalité originelle, d’appliquer la connaissance universelle du bien”, nous arrivons à une “éthique individualiste pour laquelle chacun se trouve confronté à sa vérité” et qui “poussé dans ses conséquences extrêmes, débouche sur la négation de l’idée même de nature humaine”. En effet, la liberté va jusqu’à remodeler mon identité même : c’est le gender ou le mouvement queer.
18.Deuxième erreur: La liberté niée (VS33): “Parallèlement et paradoxalement, la culture moderne remet en question cette même liberté.” En effet, les “sciences humaines ont attiré à juste titre l’attention sur les conditionnements d’ordre psychologique et social.” Ceci est bon et s’est avéré bénéfique dans de nombreux domaines (pédagogie, justice,...). “Mais certains, dépassant les conclusions que l’on peut légitimement tirer de ces observations en sont arrivés à mettre en doute ou à nier la réalité même de la liberté humaine.” On en arrive alors “sinon toujours par nier les valeurs humaines universelles, du moins par concevoir la morale d’une façon relativise”. On reconnaît par exemple les fondements du gender dans cette logique.
19.La recherche de la vérité (VS34): Il a été précédemment dit que la question de la liberté est au coeur de la question morale, c’est pourquoi il faut s’y intéresser, et réaffirmer les principes de la vérité. “S’il existe un droit à être respecté dans son propre itinéraire de recherche de la vérité, il existe encore antérieurement l’obligation morale grave pour tous de chercher la vérité et, une fois qu’elle est connue, d’y adhérer.”
1. “De l’arbre de la connaissance tu ne mangeras pas” (Gn2;17)
20.La loi fausse limitation de la liberté (VS35): “Tu peux manger de tous les arbres du jardin mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu n’en mangeras pas; car le jour ou tu en mangeras tu mourras.” Dieu signifie à l’Homme que sa liberté, bien que très considérable, n’est pas illimitée. Elle s’arrête à la Loi de Dieu qui seul sait ce qui est bon; Il le propose à l’Homme dans les commandements. Alors “la Loi de Dieu n’atténue pas la liberté de l’Homme ; elle la protège et la promeut”. En effet elle aide à aller vers le bien, ce qui nous rend capable d’un plus grand bien encore, alors que le mal aliène et réduit notre liberté (Si15;14).
21.Erreurs de la liberté absolue (VS37): L’exaltation de la liberté comme absolue et autonome, c’est-à-dire indépendante de la Loi divine et capable de déterminer elle-même les normes morales a poussé certains à introduire “une nette distinction entre un ordre éthique, qui n’aurait qu’une origine humaine et une valeur seulement terrestre, et un ordre du salut pour lequel n’auraient d’importances que certaines intentions et certaines attitudes intérieures envers Dieu et le prochain.” Cette vision est fondamentalement incompatible avec la doctrine catholique. Outre le fait qu’elle remette en cause la validité, la force et le caractère abolu, de la Loi divine, elle est évidemment la source de la séparation erronée qui a déjà été mentionnée entre la foi (unique) et la vie morale (avec de multiples positions possibles, selon chacun).
2. “Dieu a voulu laisser l’homme à son conseil” (Si 15;14)
22.Grandeur de la liberté de l’homme (VS38): “C’est le Seigneur qui au commencement a créé l’homme et l’a laissé à son libre arbitre. Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. La vie et la mort sont proposés aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix.” (Si15;14-14.17) Cette volonté de Dieu de laisser l’homme pleinement libre montre “à quelle admirable profondeur de participation à la seigneurie divine l’homme a été appelé.” Cette grande force et responsabilité apparaît donc comme une préparation à la vie du Royaume, car elle est un attribut proprement royal, capacité de l’homme à “être maître de son propre vouloir” (Grégoire de Nysse).
23.Rôle de la raison humaine : explicitation et discernement, non création (VS40): La raison humaine joue pour la vie morale un rôle très important “pour la détermination et l’application”. En effet, “la vie morale suppose de la part de la personne créativité et ingéniosité”. Autrement dit, il appartient à la raison humaine de discerner quelle est la Loi et de trouver les moyens concrets de son application pour un contexte, une situation donnés. Cependant “d’un autre côté, la raison puise sa part de vérité et son autorité dans la loi éternelle”, c’est-à-dire que si la raison doit chercher l’application et l’explicitation de la Loi, celle-ci est une donnée première. Il faut parfois la chercher, discerner, mais elle est un fondement extérieur à l’homme. En résumé “la loi morale vient de Dieu et trouve toujours en lui sa source [et] à cause de la raison naturelle qui découle de la sagesse divine elle est en même temps la loi propre de l’homme.” Finalement “la juste autonomie de la raison pratique signifie que l’homme possède en lui-même la loi reçue du Créateur.”
24.De l’hétéronomie à la théonomie participée : bilan (VS41): Reprécisons et synthétisons ce qui vient d’être dit. Il s’agissait dans un premier temps de s’opposer à une vision erronée de l’usage de la raison et de la liberté. “L’obéissance à Dieu n’est pas comme le croient certains une hétéronomie, comme si la vérité morale était soumise à la volonté d’une toute puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à la volonté d’une toute puissance absolue, extérieure à l’homme et contraire à l’affirmation de sa liberté.” En effet certains redoutent la Loi divine comme quelque chose d’extérieur, un joug que l’on imposerait sans respect de la liberté ou de la personne humaine. Mais ce n’est pas le cas, car cette loi se trouve au plus profond de son coeur, en lui-même, et il a la liberté avec sa raison d’y participer. C’est pourquoi “certains parlent de la théonomie participée, parce que l’obéissance libre de l’homme à la Loi de Dieu implique effectivement la participation de la raison et de la volonté humaines à la sagesse et à la providence de Dieu.”
3. “Heureux l’homme qui se plaît dans la Loi du Seigneur” (Ps1;1-2)
25.La liberté magnifiée par la Loi (VS42): Non seulement la liberté de l’homme n’est pas bridée par la Loi divine, mais elle est faite pour cette loi, de sorte qu’ “elle ne demeure dans la vérité et n’est conforme à la dignité de l’homme que par cette obéissance.” Ainsi le Concile affirme que “la dignité de l’homme exige de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d’une contrainte extérieure. L’homme parvient à cette dignité lorsqu’il [se délivre] de toute servitude des passions.” En effet, il est alors maître de sa propre volonté.
26.La personne humaine magnifiée par l’observation de la Loi (VS43):L’homme participe à cette loi naturelle par sa liberté et sa raison. Par là même il est associé à l’action de Dieu, c’est-à-dire à sa Providence. En effet Il veut “par l’Homme lui-même c’est-à-dire par son action responsable et raisonnable conduire le monde non seulement le monde de la nature mais encore celui des personnes humaines.” Cette association voulue par Dieu est une magnification de la personne humaine. C’est pourquoi Saint Thomas écrit : “la créature raisonnable (c’est-à-dire qui use de sa raison comme éclairée par la Loi divine) est soumise à la Providence divine d’une manière plus excellente par le fait qu’elle participe elle-même de cette Providence en pourvoyant à soi-même et aux autres.”
4. “Ils montrent la réalité de la loi inscrite en leur coeur” (Rm2;15)
27.Nature et liberté (VS46): Le “conflit” entre nature et liberté est aujourd’hui l’aspect sous lequel apparaît avec le plus de vigueur le questionnement sur le rapport entre loi et liberté auquel une réponse a té apportée. Certains conçoivent la nature comme supérieure à la liberté. Ainsi les comportements humains seraient tous explicables par des “mécanismes psychologiques et sociaux”, des conditionnements. D’autres conçoivent la liberté comme “en conflit avec la nature matérielle et biologique à laquelle elle devrait progressivement s’imposer”. La nature n’est alors “qu’un matériau de l’agir humain et de son pouvoir. [...] La nature humaine ainsi comprise pourrait être réduite à n’être qu’un matériau biologique ou social. [...] C’est ainsi qu’à la limité l’homme n’aurait pas de nature et qu’il serait lui-même son propre projet d’existence. L’homme ne serait rien d’autre que sa liberté.” (visionnaire hélas…)
28.Les objections physicistes et naturalistes (VS47): Apparaissent alors les objections du physicisme et du naturalisme qui affirment que la loi naturelle présent comme lois morales des lois qui ne seraient que biologiques. En attribuant “trop superficiellement à certains comportements un caractère permanent et immuable”, on aurait voulu à tort formuler “des normes universellement valables”. Ces objections sont particulièrement présentes dans le domaine de l’éthique sexuelle et matrimoniale. Les objecteurs affirment que l’on néglige trop “le caractère rationnel et libre de l’homme” en faisant ainsi, et que l’homme “non seulement peut, mais doit déterminer librement le sens de ses comportements”. Bien sûr cette détermination du sens a des limites : celles de l’homme, de la culture et du contexte dans lesquels ils se trouvent, et du sens qu’ils imposent à son geste. Enfin il faudrait bien sûr “respecter le commandement fondamental de l’amour de Dieu et du prochain”. Mais finalement, l’amour du prochain serait surtout “le respect pour la libre détermination de lui-même”. Ainsi “les mécanismes du comportement propre à l’homme, mais aussi ce que l’on appelle ses “inclinaisons naturelles” fonderaient tout au plus une orientation générale du comportement droit.”
29.Réponse à l’objection : unité du corps et de l’âme (VS48): Pour réfuter ceci il convient de resituer la place du corps. En érigeant la liberté en absolu supérieur aux valeurs morales, on considère le corps humain comme “un donné brut, dépourvu de signification et de valeur morales”, autrement dit comme un objet neutre “tant que la liberté ne l’a pas saisi dans son projet”. Ce n’est finalement qu’un matériau extrinsèque à la personne qui se réduit à sa liberté. Dès lors “les dynamismes [de la nature humaine et du corps] ne pourraient pas constituer des références pour le choix moral, parce que la finalité de ces inclinations ne serait autre que des biens “physiques”.” En faisant ainsi, on dénigre le corps et on introduit “une division à l’intérieur de l’homme lui-même”. L’homme est un tout, corps et âme, indivisible. N’oublions pas que “le corps, auquel est promise la résurrection, aura part à la gloire.” La personne est une, et c’est donc “dans l’unité de l’âme et du corps qu’elle est le sujet de ses actes moraux.” En aucun cas elle n’est “réductible à une liberté qui se projette elle-même.” Si l’on oublie ceci, “on tombe dans le relativisme et dans l’arbitraire”. En conclusion, “le corps et l’âme sont indissociables, ils demeurent ou se perdent ensemble” (VS49) (cf 1 Co 6;9-10)
30.Juste positionnement de la Loi naturelle (VS50): La loi naturelle est par excellence ce qui embrasse la personne “dans l’unité de l’âme et du corps, dans l’unité de ses inclinations d’ordre spirituel ou biologique et de tous les autres caractères spécifiques nécessaires à la poursuite de sa fin.” Elle est l'explicitation et l’ordonnancement de tout ce qui est déjà présent dans la personne, corps et âme. C’est pourquoi la Congrégation pour la Doctrine de la Foi affirme que “la Loi morale naturelle exprime et prescrit les finalités, les droits et les devoirs qui se fondent sur la nature corporelle et spirituelle de la personne humaine [...] Elle doit être définie comme l’ordre rationnel selon lequel l’homme est appelé par le Créateur à diriger et à régler sa vie et ses actes, et en particulier à user et à disposer de son propre corps.” On est donc bien au-delà du simple physique ou biologique. Par exemple le devoir absolu de respecter la vie humaine vient de son indissoluble dignité propre, et non seulement de l’inclinaison naturelle à préserver la vie physique.
5. “Mais dès l’origine il n’en fut pas ainsi” (Mt 19;18)
31.Universalité de la loi naturelle (VS51): Finalement la loi naturelle et divine est profondément liée à la nature de l’homme, à sa personne même. Elle exprime et explique la fin de cette nature, ce vers quoi elle doit tendre. Loi et nature “sont harmonieusement liées entre elles et intimement alliées l’une avec l’autre” (VS50). De ceci découle l’universalité de la loi naturelle, puisqu’elle est par essence propre à la nature humaine, faite et inscrite en elle. “Du fait qu’elle exprime la dignité de la personne humaine et établit le fondement de ses droits et de ses devoirs primordiaux, la loi naturelle est universelle dans ses prescriptions et son autorité s’étend à tous les hommes.”
32.Atemporalité de la Loi naturelle (VS53): La culture dans laquelle est plongée l’homme évolue au cours de l’Histoire. Cependant il existe quelque chose qui transcende toutes les cultures. C’est cela que l’on appelle “la nature humaine”. Il est nécessaire qu’elle existe pour que l’homme ne soit prisonnier d’aucune de ces cultures. La loi étant liée à la nature de l’homme, elle reste immuable dans son fondement, même si le progrès et l’évolution demande son interprétation sans cesse renouvelée et la recherche de “la formulation la plus appropriée.”
1. Le sanctuaire de l’homme
33.Critique du caractère trop catégorique des normes du Magistère (VS55): On s’intéresse à la conscience comme au lieu le plus intime de la personne, “le sanctuaire de l’homme, le lieu où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre.” C’est le lieu où est inscrite la Loi divine et où la liberté s’exerce. Certains donc affirment que les normes de la loi “sont moins un critère objectif et contraignant pour les jugements de la conscience qu’une perspective générale qui, en première approximation aide l’homme à ordonner avec cohérence sa vie personnelle et sa vie sociale.” En effet les situations concrètes sont extrêmement variées, et les contextes historiques, psychologiques ou affectifs diffèrent. Dès lors la conscience ne “juge” plus, elle “décide”. Ces théologiens pensent que “c’est seulement en prenant ses décisions de manière “autonome” que l’homme pourra atteindre sa maturité morale.” Ils accusent alors l'Église et son Magistère d’imposer des normes trop catégoriques.
34.Jusqu’au boutisme de la critique (VS56): Certains proposent alors un double statut de la vérité morale. Il y aurait un niveau doctrinal et abstrait, théorique, et un second niveau concret pratique. Celui-ci pourrait alors légitimement fonder des exceptions à la règle générale, ou même de véritables contradictions. La conscience déciderait en dernière instance du bien et du mal.
2. Le jugement de la conscience
35.La conscience est témoin (VS57): “Quand les païens privés de la Loi accomplissent naturellement les prescriptions de la Loi, ces hommes, sans posséder de Loi, se tiennent à eux-mêmes lieu de Loi ; ils montrent la réalité de cette Loi inscrite en leur coeur, à preuve de témoignage de leur conscience” (Rm2;14-15) Comme le dit Saint Paul, la conscience est pour l’homme un témoin, et même le témoin. Connaissant ce qui se passe à l’intérieur de la personne et qui est voilé à l’extérieur, elle témoigne pour lui-même de sa fidélité ou de son infidélité à la Loi.
36.La conscience est héraut divin (VS58): Ce dialogue est en fait un dialogue avec Dieu. La conscience est comme le héraut de Dieu (Saint Bonaventure), la voix par laquelle il s’adresse à l’homme et l’invite à l’obéissance.
37.De l’universel au concret par la conscience (VS59): La conscience permet un jugement pratique. “C’est un jugement qui applique à une situation concrète la conviction rationnelle que l’on doit aimer, faire le bien et éviter le mal.’ Ainsi, “tandis que la loi naturelle met en lumière les exigences objectives et universelles de la loi morale, la conscience applique la loi au cas particulier.” Par ce procédé la loi divine peut être appliquée par l’homme dans ce qui lui est donné “ici et maintenant”. La conscience est donc ce qui “en dernier recours” réalise “l’application de la loi objective à un cas par”. Elle est pour l’homme un lieu d’écoute vis à vis de la Loi divine, et non de prise de parole.
38.VBL: Vérité, Bien, Liberté (VS61): “Dans le jugement pratique de la conscience, qui impose à la personne l’obligation d’accomplir un acte déterminé, se révèle le lien entre la liberté et la vérité. C’est précisément pourquoi la conscience se manifeste par des actes de “jugement” qui reflètent la vérité sur le bien et non comme des “décisions” arbitraires.” Autrement dit la conscience me permet de reconnaître la vérité et de la choisir librement pour aller vers le bien.
3. Chercher la vérité et le bien
39.Conscience erronée (VS62): Il peut arriver cependant que la conscience donne un jugement erroné. Cela peut arriver dans deux situations. Premièrement si elle est victime d’une “ignorance invincible, c’est-à-dire d’une ignorance dont le sujet n’est pas conscient et dont il ne peut sortir par lui-même.” S’il n’est pas coupable de cette ignorance, le sujet ne peut alors être tenu responsable, car en écoutant sa conscience même faussée il cherche malgré tout sincèrement le bien. Le deuxième cas est celui d’une conscience abîmée par le mal, c’est-à-dire “que le péché rend peu à peu presque aveugle.” (Gaudium et spes, n.16 et 17)
40.Conscience et vérité (VS63): “Quoi qu’il en soit, c’est toujours de la vérité que découle la dignité de la conscience : dans le cas de la conscience droite, il s’agit de la vérité objective reçue par l’homme, et dans celui de la conscience erronée, il s’agit de ce que l’homme considère par erreur subjectivement vrai.” Remarquons cependant qu’on ne saurait valeur de bien à un mal accompli en suivant le jugement d’une conscience erronée. C’est pourquoi il faut sans cesse travailler à éclairer notre conscience.
1. “Que cette liberté ne donne pas prétexte à satisfaire la chair” (Ga 5;13)
41.L’erreur de l’option fondamentale désincarnée (VS65): Certains théologiens ont développé l’idée d’une liberté à deux niveaux. Il y aurait une liberté “fondamentale”, purement transcendantale, par laquelle l’homme choisit ou refuse Dieu. C’est “l’option fondamentale”. C’est à ce niveau et à celui-là seulement que la liberté a affaire aux notions de bien et de mal. Il y aurait ensuite un second niveau de liberté s’appliquant aux choix concrets. Ceux-ci ne concerneraient que des actes et des biens particuliers, et donc des biens “partiels par nature”. Pour cette raison ils ne peuvent permettre de juger le choix fondamental pour ou contre Dieu posé par la personne. On aboutit donc à une véritable scission morale de la personne humaine. Le caractère “juste” ou “fautif” (et non bon ou mauvais) des actes ne pourrait être jugé “qu’en fonction d’un calcul technique du rapport entre biens et maux “pré-moraux” ou “physiques”, conséquences effectives de l’action.” On a une séparation de la visée première et de la visée absolue de l’acte alors que tout choix “est une façon de conduire sa vie pour ou contre le Bien, pour ou contre la Vérité, en dernier ressort pour ou contre Dieu.”
42.Le choix incarné de la foi (VS66): L'Église ne nie pas l’existence d’un choix fondamental particulièrement profond, au contraire ! C’est le choix de la foi, “par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans un complet hommage d’intelligence et de volonté.” (Dei Verbum, n.5). Jésus ne cesse d’appeler “viens, suis moi”, et le premier commandement est “Je suis le Seigneur ton Dieu et tu n’auras pas d’autre Dieu que Moi”. Mais cet appel à un choix fort atteste aussi “la vérité et la nécessité des actes de foi et des décisions dont on peut dire qu’elles relèvent de l’option fondamentale”. C’est pourquoi Saint Paul écrit “Vous, mes frères, vous avez été appelés à la liberté. Seulement que cette liberté ne donne pas prétexte à satisfaire la chair.” (Ga 5;13) Transgresser la Loi, c’est faire ce qui déplaît à Dieu Lui-même. On ne peut à la fois Le choisir et Lui désobéir.
43.Péché mortel et péché véniel : Il convient alors de réaffirmer l’importance de la distinction que fait la Tradition de l'Église entre péchés mortels et péchés véniels, ainsi que la réalité des premiers. Ils sont “l’acte par lequel un homme librement et consciemment refuse Dieu, sa Loi, l’alliance d’amour que Dieu lui propose. [...] Cela peut se produire d’une manière directe et formelle [...] ou d’une manière qui revient au même, comme dans toutes les désobéissances aux commandements de Dieu.” (Reconciliatio et paenitentia, n.17) Ils montrent que les actes concrets sont en rapport direct avec l’option et le choix fondamental.
1. Téléologie et Téléologisme
44.Impact spirituel de l’acte (VS71): Les actes de l’homme, parce qu’ils sont moraux, n’ont pas seulement des conséquences physiques, mais expriment la “physionomie spirituelle profonde”. C’est pourquoi Saint Grégoire de Nysse écrit que “[les êtres] passent continuellement d’un état à l’autre par un changement qui opère toujours en bien ou en mal. [...] Or être sujet au changement c’est naître continuellement. [...] Cette naissance est le résultat d’un choix libre et nous sommes ainsi, en un sens, nos propres parents.”
45.Une admirable synthèse (VS72): On peut résumer ainsi tout ce qui a été dit : “La moralité des actes est définie par la relation entre la liberté de l’homme et le bien authentique. Ce bien est établi comme loi éternelle par la Sagesse de Dieu qui ordonne tout être à sa fin : cette Loi éternelle est connue autant grâce à la raison naturelle de l’homme (et ainsi elle est “Loi naturelle”), que, de manière intégrale et parfaite, grâce à la révélation surnaturelle de Dieu (elle est alors appelée “Loi divine”). L’agir est moralement bon quand les choix libres sont conformes au vrai bien de l’homme et manifestent ainsi l’orientation volontaire de la personne vers sa fin ultime à savoir Dieu Lui-même.”
46.Téléologie : Certaines théories morales, appelées téléologismes ou téléologies, insistent avec vigueur sur l’importance des conséquences physiques pour juger de la valeur d’un acte. Ainsi dans certaines situations, si la volonté profonde, intérieure de la personne reste de se conformer à la charité et à l’amour de Dieu, il pourrait être possible de transgresser la Loi sans que cela constitue “une malice morale objective”.
2. L’objet de l’acte délibéré
47.Importance et limites de l’intention et des conséquences (VS77): Il faut bien sûr garder à l’esprit l’importance de l’intention et des conséquences. Jésus lui-même le rappelle aux pharisiens “qui prescrivent minutieusement certaines oeuvres extérieures sans tenir compte du coeur.” (Mt 7;20-21 et Mt 15;19) Cependant cela n’est pas suffisant pour déterminer la valeur intrinsèque de l’acte. Ce sont des pondérateurs importants mais seulement des pondérateurs. Leur impact est d’ailleurs limité par leur incertitude propre, puisque “chacun connaît la difficulté d’apprécier toutes les conséquences et tous les effets bons ou mauvais de ses propres actes : faire un calcul rationnel exhaustif n’est pas possible.”
48.Rôle central de l’objet de l’acte (VS78): “La moralité de l’acte humain dépend avant tout et fondamentalement de l’objet raisonnablement choisi par la volonté délibérée.” (Note: par objet on entend l’action accomplie en elle-même) Tout est là. L’acte comme expression de la liberté détermine la qualification morale de la volonté de la personne. Pour cette raison, l’objet prime absolument sur le reste. C’est pourquoi Saint Thomas d’Aquin écrit : “la rectitude d’intention n’excuse jamais une mauvaise action”. La raison en est que la Loi a trait à la fin et à l’intention ultime, absolu, qui prime sur toutes les autres, c’est-à-dire Dieu.
3. Le “mal intrinsèque”: il n’est pas licite de faire le mal en vue du bien
49.Le “mal intrinsèque” (VS80): Certains actes, “en raison de leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances” sont “intrinsèquement mauvais”, car ils portent gravement atteinte à la vérité. Le Concile Vatican II (Gaudium et spes, n.27) détaille quelque peu : “Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie, [...] tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, [...] tout ce qui est offense à la dignité de l’homme.”
50.Intention et conséquences dans ce cadre (VS81): Comme dit précédemment, l’intention et les conséquences sont donc des pondérateurs : “si les actes sont intrinsèquement mauvais, une intention bonne ou des circonstances particulières peuvent en atténuer la malice, mais ne peuvent pas la supprimer. [...] Par eux-mêmes et en eux-mêmes, ils ne peuvent être ordonnés à Dieu et au bien de la personne.”
51.Erreurs et errements du monde moderne (VS84): Aujourd’hui le monde moderne a perdu le sens de ce lien essentiel vérité-bien-liberté, si bien que “l’homme ne sait plus qui il est, d’où il vient et où il va. Et alors nous assistons souvent à la chute effrayante de la personne humaine dans des situations d’autodestruction progressive. Il semblerait que l’on ne doive plus reconnaître le caractère absolu et indestructible d’aucune valeur morale. Tous ont sous les yeux le mépris pour la vie humaine déjà conçue et non encore née; la violation permanente des droits fondamentaux de la personne. Et même il est arrivé quelque chose de plus grave : l’homme n’est plus convaincu que c’est seulement dans la vérité qu’il peut trouver le salut.”
52.De la liberté et de son drame (VS86): La liberté de l’homme est “véritable mais finie : elle n’a pas sa source absolue et inconditionnée en elle-même. C’est la liberté d’une créature, c’est-à-dire un don, qu’il faut accueillir comme un germe et faire mûrir de manière responsable [...] Elle s’enracine donc dans la vérité de l’homme et elle a pour fin la communion.” Ce n’est pas tout, car “la raison et l’expérience ne disent pas seulement la faiblesse de la liberté humaine mais aussi son drame. L’homme découvre que la liberté est mystérieusement portée à trahir son ouverture au Vrai et au Bien. Plus encore, l’homme perçoit l’origine d’une révolte radicale qui le porte à refuser la Vérité et le Bien pour s’ériger en principe absolu de soi: “Vous serez comme des dieux” (Gn 3;5) La liberté a donc besoin d’être libérée. Le Christ en est le libérateur.”
53.La liberté dans l’obéissance (VS87): Le christ est l’exemple parfait de la liberté jusque dans la Croix. La liberté vécue dans la vérité est donc à la fois liberté ultime et “esclavage” nous dit Saint Augustin, puisque c’est une obéissance sans limité, toute donnée.
54.De la foi (VS88): Finalement les chrétiens doivent redécouvrir la force et la nouveauté de leur foi qui leur donne un regard renouvelé. en effet la foi “n’est pas seulement un ensemble de propositions à accueillir et à ratifier par l’intelligence. Au contraire c’est une connaissance et une expérience du Christ, une mémoire vivante de ses commandements, une vérité à vivre. [...] La foi est une décision qui engage toute l’existence. elle est une rencontre, un dialogue, une communion d’amour et de vie du croyant avec Jésus Christ. Elle implique un acte de confiance et d’abandon au Christ.”
55.Du martyr : Le martyr témoigne avec une force particulière du caractère absolu de la Loi divine, puisque de nombreux saints et saintes, de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance ont préféré mourir plutôt que de transgresser cette Loi. Ainsi, quelles que soient les circonstances extérieures, la valeur de ce que la Loi prescrit reste inchangée. De même les fidèles, sans aller jusqu’au martyr auquel peu sont appelés, doivent parfois rester fidèles à Dieu et à sa Loi au prix de certaines difficultés ou souffrances. C’est aussi le mystère de la Croix.
56.La Loi au service de l’homme: Cette intransigeance est parfois dénoncée comme contraire à la maternité de l'Église. Elle en est au contraire indissociable. A partir du moment où il n’y a pas de liberté ni de bien pour l’homme en dehors de cette Loi, c’est se mettre au service des hommes que de sans cesse la redonner. Cependant l'Église doit être à l’image du Christ : intransigeante avec le mal et pleine de miséricorde pour les personnes. Affirmer le caractère inaliénable de ces exigences, c’est aussi se mettre au service de l’indestructible dignité de l’homme et de la société qui ne peut exister sans respecter les commandements divins.
57.La grâce et l’obéissance à la Loi de Dieu: La disproportion entre la faiblesse de l’homme et l’exigence de la Loi divine ne doit pas nous pousser à modifier celle-ci pour “l’adapter” à nous. Ce doit être pour nous le signe que nous avons besoin de la Grâce et de la rédemption. Cela doit nous mettre dans l’attitude du publicain : “Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis”. (Lc 18;13)