« Il n’y a sans doute pas pour l’homme de question plus angoissante que celle de savoir comment un Dieu, s’il existe, peut permettre l’atroce souffrance du monde et tolérer qu’elle ne cesse de se propager à travers les millénaires. L’humanité s’est vu répéter toutes les réponses possibles, et toujours, face à la gravité de la question, elle les a jugées insuffisantes et les a rejetées. Car cette question est comme une blessure béante, mortelle, à laquelle il n’y a pas de remède. Mais ne devrait-on pas, à défaut de remède, chercher au moins des calmants ? Nous le faisons tous sans désemparer. Beaucoup sont offerts de-ci, de-là, et saisis par certains avec avidité, et puisqu’il n’y a pas de guérison globale, on les retient au moins comme solutions intérimaires. Nous aurons à faire l’inventaire détaillé de cette pharmacie humaine. Nous aurons à faire l’inventaire détaillé de cette pharmacie humaine.
Au-delà de tous les remèdes humains, Dieu offre en Jésus-Christ son remède à lui, différent de tous les autres. Et supposé même qu’il soit le plus acceptable, ne reste-t-il pas toujours la question initiale : comment un Dieu – et précisément ce Dieu, soi-disant bon, de Jésus-Christ – peut-il s’accommoder de cette massez énorme de la souffrance des hommes et du monde ? N’en est-il pas écrasé ? Cette question crie vers le ciel, n’est-elle pas plus puissante que toute réponse venant de là-haut ? »
« La plupart de ces chemins inventés par les hommes et qualifiés de "mystiques" », parmi lesquels le bouddhisme, « vont dans cette direction » d’un abandon du monde. « ils tendent vers la spiritualisation radicale, en se détournant de toute la problématique de la douloureuse sphère matérielle, et en dépassant en plus ce « Moi » emprisonné en lui-même pour entrer en union, par-delà la conscience limitée, avec un univers qui n’a pas de conscience. »
« Toutes ces tentatives de fuite devant la souffrance ne sont-elles pas lâches ? On devrait tout de même essayer de mettre la main à la pâte et d’améliorer tout ce qui peut être amélioré. »
C’est la solution marxiste, communiste ou encore transhumaniste. « La véritable problématique de ces systèmes se pose moins dans la lutte unanime contre le mal – cette lutte semble être le vrai devoir de l’humanité – que dans le mépris de l’individu souffrant, qui, par sa ruine, aide à paver la route du progrès de l’espèce. »
« Les sources bibliques de l’ancienne et de la nouvelle alliance n’offrent curieusement pas de théories sur la souffrance du monde. » Il y a bien le deuxième récit de la création, qui permet notamment de « [relier] la souffrance au détournement de Dieu », mais « d’autres parties de ce problème sont laissées dans l’obscurité : l’existence d’une nature déjà accablée par la souffrance des milliards d’années avant l’apparition de l’homme, le fait aussi que l’homme entre dans l’histoire du monde comme un être fini, limité par la durée de son existence terrestre. Le péché peut avoir transformé, assombri, le caractère de cette finitude, mais il ne l’a pas causée. »
De la suite de l’Ecriture, notamment des récits d’épreuve, il ressort que « la souffrance peut avoir parfois un sens positif ».
« Si l’on pénètre assez profondément dans la foi chrétienne, qui s’exprime déjà avec toute la clarté souhaitable chez les auteurs du Nouveau Testament, on découvre que Dieu, dans la croix de Jésus et dans sa résurrection, n’offre pas une théorie sur l’existence de la souffrance du monde, mais qu’il exerce une pratique, en vertu de laquelle la souffrance – on peut bien dire dans sa totalité – est placée dans une cohérence lumineuse. »
« La Passion de Jésus-Christ reste un mystère qu’on ne peut approcher que dans un profond respect. Jésus lui-même ne l’a pas seulement connue par avance, il en a aussi distribué le fruit par avance. "Prenez et mangez, ceci est mon corps… Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés." (Mt26,27s). Il dispose de sa souffrance. »
La souffrance de Jésus « n’est pas d’abord une torture physique, qu’à l’époque des milliers d’hommes eurent à endurer comme lui, mais, si nous faisons foi au textes, en quelque chose de bien plus profond : dans le fait qu’il soit délaissé par ce Dieu qu’il appelle de manière toute particulière son Père, avec qui il était lié comme nul autre et dans le "sein" duquel il reposait depuis toujours. Nul ne peut vivre une telle déréliction de Dieu sinon le Fils. C’est la souffrance la plus profonde qui puisse exister : savoir, par expérience, qui est Dieu, et avoir perdu ce Dieu (apparemment pour toujours). »
Dans la Passion, Jésus-Christ œuvre par substitution : « un seul [expie] pour les fautes des multitudes », et une substitution par le Fils du Père lui-même. Cela signifie que « sa Passion est non seulement la souffrance la plus intense qui soit, mais elle peut être aussi expiation pour tous, parce qu’elle a le pouvoir de descendre plus profondément encore que tous les péchés et même toute la souffrance du monde et de la transformer en une œuvre d’amour suprême. »
Par ailleurs, le Christ n’a pas seulement vécu la Passion, il a aussi vécu avec nous, et donc « le christianisme n’est pas une religion de la seule souffrance, celle-ci est précédée par le travail dans le monde et pour le monde, et elle est suivie d’une vie auprès de Dieu où toutes les épreuves et toutes les souffrances passées trouvent leur refuge. »
Enfin la souffrance du Christ est « inclusive » c’est-à-dire qu’elle accueille en elle toutes les autres souffrances, qui là aussi y trouvent leur refuge.
Toutes les méthodes humaines visent de façon variées à échapper à la souffrance. « Jésus ne met pas le sens de sa vie dans l’abolition de la souffrance, mais de la descente en son fond le plus bas : il boit la "coupe" jusqu’à la lie, et cela explicitement "pour nous". Non pas pour que nous n’ayons plus à souffrir, mais pour que cette souffrance dépourvue d’un sens ultime reçoive en lui un sens suprême : celui d’aider à expier pour le monde. »
Si toutes les philosophies donnent un certain sens à une certaine souffrance qui éduque et fait gagner en maturité, quand elle se déchaine à un tel point, toutes deviennent silencieuses. « Il existe un seul ici qui, au-delà de toute théorie, garde encore une parole, une parole qui ne parle plus, mais qui endure et souffre. »
Sur le rapport entre passivité et activité dans la Passion : « Pour le Crucifié l’exigence démesurée, douloureuse et passive, imposée à sa nature humaine et l’acceptation active et libre de cette exigence, sont également une. »
Ce qui est propre et unique au christianisme, c’est de dire non seulement que la souffrance trouve un sens dans cette union au mystère du Christ, mais encore que ceux qui souffrent « peuvent par leur souffrance transformer sérieusement le monde dans les petites choses (c’est-à-dire chez les individus connus et inconnus) et dans les grandes (en politique, en économie et dans d’autres domaines d’intérêt mondial. Ils apportent probablement bien plus à l’humanité que les actifs et les affairés ». Ce que l’on dit en somme c’est que « la souffrance représente une valeur, possède un prix qui peut être évalué spirituellement », et c’est le sens de la notion de « récompense ».
Jésus a sur la Croix porté la souffrance jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’interrogation vide et sans réponse. « Mais celui qui pousse ce cri, cette interrogation est en même temps celui qui remet son esprit entre les mains du Père (disparu), l’enfant qui avec sa question fait malgré tout confiance au Père qui se détourne. Le silence sans réponse ne détruit pas la foi du Fils dans le Père.
Ainsi tout ce problème inextricable est finalement transposé à l’intérieur de Dieu. Car la scène qui se passe à la Croix, se joue entre le Père divin et son Fils fait homme. Et leur Esprit commun qui assiste, qui est médiateur du détournement silencieux de l’un et de la confiance silencieuse de l’autre, montre qu’il y a accord entre eux. » En Jésus crucifié, c’est le monde qui souffre, et ce monde « est en Dieu ».
« Cela [le fait qu’en Jésus crucifié, ce soit le monde qui souffre, et donc que la souffrance du monde soit en Dieu] veut donc bien dire que la souffrance de ce monde se trouve tout près du cœur de Dieu, que ce soit celle de la nature, ou celle qui, plus grave, provient de la liberté humaine et que les hommes s’infligent entre eux, celle que Dieu ne peut pas simplement laisser passer, mais qu’il doit juger. Tout cela est en Dieu. C’est une illusion d’optique de l’homme "philosophe" de penser que la souffrance se passe "ici-bas", et que "là-haut" un Dieu dans sa béatitude la regarde, désintéressé. Tous les points de l’homme révolté levés vers le ciel pointent dans la mauvaise direction. »
Il y a en Dieu « un amour divin trinitaire, dont personne, ni dans le temps ni dans l’éternité, ne pourra sonder les dimensions, dont nous saurons seulement dire qu’il dépasse toute forme de souffrance qi n’aurait pas de réponse, non pas en l’excluant mais en l’incluant. Un amour qui peut prendre le risque de toutes les folies et crimes de la liberté humaine – mais qui n’en a nullement besoin pour être amour, tout au plus pour prouver au monde entier que "l’amour est plus fort que la mort et le shéol" (Ct8,6). »