[Cette réflexion forme le second moment d’un diptyque, faisant suite à un premier enseignement, intitulé : Cœur de Jésus, source de l'Église, disponible ici.]
On a donc compris hier que le côté transpercé du Christ à la Croix est l’ouverture de l’amour de Dieu au monde. Cet amour de Dieu ouvert au monde a un nom : c’est l’Église. L’Église est fondée dans le Cœur de Jésus ouvert au monde pour nous permettre de demeurer dans la Trinité.
Cela détermine non seulement l’être de l’Église – qui elle est – mais aussi son agir – ce qu’elle fait. Un agir qui correspond à un être, c’est ce qu’on appelle une vocation.
Comprendre que l’Église est née du Cœur ouvert du Christ pour répandre l’amour trinitaire dans le monde, c’est comprendre que l’unique vocation de l’Église, c’est l’amour.
On se rappelle ce que Marguerite-Marie nous disait hier (voir topo 1/2) « Que ce Cœur sacré soit la vie qui nous anime […] ». En montrant son Cœur à Marguerite-Marie, alors que le monde l’a bien oublié, le Christ appelle l’Église à « rendre amour pour amour » (cf. Message de Paray). C’est la vocation spirituelle de l’Église : l’Église est ce lieu où l’on est appelé ensemble pour accueillir l’Amour, en vivre et le répandre.
Évidemment ce thème est un énorme programme et nous n’avons pas la prétention d’être exhaustifs. Nous voulons contempler comment le fait que l’Église naisse du Cœur ouvert de Jésus éclaire ce qu’est notre vocation à l’amour.
Pour ça, il m’a semblé opportun de faire 2 étapes aujourd'hui (on pourra en rajouter plus tard).
D’abord, comprendre à nouveau notre propre cœur comme étant appelé à être la continuité du Cœur de Jésus dans le monde. Ensuite, comprendre la communion ecclésiale par le fait qu’elle est la figure de la communion trinitaire, et la vivre en fonction de cela.
Dilexit Nos, 104 : « À travers la blessure, le grand mystère de l’amour et de la miséricorde devient accessible et nous pouvons le faire nôtre »
Le Christ est venu pour nous apprendre à aimer et pour que, par l’Église, son œuvre d’amour soit continuée dans le monde.
Pour cela, « l’amour de Dieu a été répandu en nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous est donné » (Rm 5,5) lors de sa première effusion du Cœur du Christ ouvert sur la croix. Il s’agit de l’amour divin en lui-même : l’ES, que nous recevons par les sacrements de l’Église, fait battre en nous le Cœur de Dieu ; nous fait aimer de l’amour même de Dieu.
Nos petits cœurs sont appelés à devenir, si nous le voulons bien, la continuité de celui de Jésus. Ce que Thérèse a si bien compris : « dans le cœur de l’Église ma mère, je serai l’amour ». Et ce n’est pas notre pauvre petit amour que nos cœur sont appelés à répandre, mais l’amour même de Dieu Trinité, cet amour qui ne cesse de se donner et de se répandre – ex. de St Philippe Néri.
Le Seigneur ressuscité nous a vraiment demandé de participer à cette œuvre d’amour, et il a directement relié cette demande à notre lien avec son cœur :
Jn 20,19 Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
20 Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
21 Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
22 Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. »
La mission de l’Église, elle la reçoit directement de sa contemplation du Cœur de Jésus, et elle reçoit la force de la vivre par l’insufflation de l’ES – qui va avec cette contemplation comme on l’a dit hier. « Grâce à l’immense source qui jaillit du côté ouvert du Christ, l’Église, Marie et tous les croyants, deviennent de diverses manières des canaux d’eau vive. Le Christ déploie, de cette manière, sa gloire dans notre petitesse » (Dilexit nos 176)
Puisqu’on parle de Dilexit nos, Il est intéressant de constater que François ouvre cette encyclique précisément non pas sur une parole de Jésus, par exemple « comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés » (Jn 15,9) – qui aurait largement pu faire l’affaire. Non, François décide de commencer avec un témoignage, une expérience fondatrice de l’Église, celle de Paul. François, ouvre Dilexit nos avec un témoignage, un accès comme indirect au Cœur de Jésus : (DN 1) « "Il nous a aimés" dit saint Paul, en parlant du Christ (Rm 8,37), nous faisant découvrir que rien "ne pourra nous séparer" (Rm 8,39) de son amour ». En fait, ce n’est pas étonnant. C’est le travail de l’Église : répandre l’amour du Cœur de Jésus en étendant le Cœur de Jésus dans et par celui de tous les baptisés. C’est précisément l’expérience de Paul, celui qui s’est tellement laissé infuser par l’amour du Christ qu’il peut dire « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Celui qui a le culot de dire – et ses paroles sont canonisées, elles sont reconnues comme étant paroles de Dieu – « imitez-moi, comme moi aussi j’imite le Christ » (1 Co11,1). Paul est une colonne de l’Église précisément pour cela. Parce qu’il a compris que l’Église était une extension de l’amour de Dieu au monde à travers le cœur des fidèles.
Nous devons faire redécouvrir au monde que le cœur de l’homme est dépositaire de l’Amour du cœur de Jésus, et donc comme succursale n°1 de l’Église.
L’Église, épouse du Christ, est celle qu’il féconde et par qui il enfante son amour dans le monde.
Des cœurs dispersés
Or elle a la liberté de mener à bien ou pas, le fruit qu’il dépose en elle, et souvent elle se détourne de sa vocation :
Is 26, 17 Nous étions devant toi, Seigneur, comme la femme enceinte sur le point d’enfanter, qui se tord et crie dans les douleurs.
18 Nous avons conçu, nous avons été dans les douleurs, mais nous n’avons enfanté que du vent : nous n’apportons pas le salut à la terre, nul habitant du monde ne vient à la vie.
Baptisés, membre de l’Église, membre de l’Emmanuel, nous pouvons tout à fait n’enfanter que du vent, si nous ne laissons pas nos cœurs être le continuum du Cœur de Jésus. Quand le Cœur ouvert de Jésus donne naissance à l’Église, elle lui reste en même temps intimement liée, et en même temps elle est remise à son autonomie et à sa liberté. Elle peut se détourner de son Époux, ne pas se préoccuper de sa croissance et de l’extension de l’amour dans le monde. Le Seigneur ne cesse de nous mettre en garde :
Ag 1, 02 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Ces gens-là disent : « Le temps n’est pas encore venu de rebâtir la Maison du Seigneur ! »
03 Or, voilà ce que dit le Seigneur par l’intermédiaire d’Aggée, le prophète :
04 Et pour vous, est-ce bien le temps d’être installés dans vos maisons luxueuses, alors que ma Maison est en ruine ?
05 Et maintenant, ainsi parle le Seigneur de l’univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins :
06 Vous avez semé beaucoup, mais récolté peu ; vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer ; et le salarié met son salaire dans une bourse trouée.
07 Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins :
08 Allez dans la montagne, rapportez du bois pour rebâtir la maison de Dieu. Je prendrai plaisir à y demeurer, et j’y serai glorifié – déclare le Seigneur.
09 On attendait beaucoup, et voici qu’il y a peu ; ce que vous avez rapporté à la maison, j’ai soufflé dessus. À cause de quoi ? – oracle du Seigneur de l’univers. À cause de ma Maison qui est en ruine, quand chacun de vous s’agite pour sa propre maison.
Dans ces quelques lignes du prophète Aggée, on peut comprendre que le peuple se désintéresse de la maison du Seigneur, et qu’en fait pourtant la maison du Seigneur est précisément le cœur de chacun : « rendez vos cœurs attentifs »… Hier, on a dit que l’Église était la continuité du Cœur de Jésus, qui est notre demeure aujourd’hui, on dit que ce sont, encore plus précisément, nos cœurs qui forment cette continuité du Cœur de Jésus, demeure de tous les hommes.
Le Cœur de Jésus source de l’Église, cela veut dire que mon cœur est l’Église, mon cœur est demeure de tous les hommes… c’est immense.
Mais avant d’approfondir ce point, ne passons pas trop vite sur ce que nous disent Isaïe et Aggée, et que Zacharie nous disait déjà hier : nos cœurs ont besoin de se convertir pour vivre cette vocation. Et à quoi se convertir avant tout ?
Retrouver l’Hôte intérieur
Il est essentiel de voir les obstacles qui encombrent notre cœur et l’empêchent de vivre sa vocation. Hier nous avons déjà souligné que nous ne contemplions pas du tout assez le Cœur de Jésus et qu’il était urgent de répondre à nouveau rigoureusement à cet appel. Aujourd’hui, Isaïe et Aggée nous mettent en garde : nous « n’enfantons que du vent », nous construisons des maisons luxueuses sans prendre garde à la maison du Seigneur – dans laquelle pourtant il prendrait plaisir à demeurer. Nous nous dispersons, nous courons, nous vivons à l’extérieur de nous-mêmes, et en même temps seulement pour nous-mêmes.
Ça peut être intéressant de se demander (ce) qui habite notre intérieur aujourd'hui, qui nous honorons en vérité, (ce) qui est le cœur de notre être. Il y a des risques que nous comprenions qu’il s’agit d’éléments qui nous sont en fait extérieurs. Il est bon d’en prendre conscience pour nous convertir et être instruments de l’extension du Cœur de Jésus. Devant la « liquidité » du monde et son urgence perpétuelle, revenons à un impondérable de la Tradition chrétienne : l’intériorité. Demandons la grâce, pourquoi pas avec ces mots sublimes d’Augustin, de retrouver le chemin de notre intériorité, afin que l’Église vive pleinement sa mission de répandre l’amour dans le monde.
Augustin d’Hippone, Confessions X, 27
Bien tard, je t’ai aimée,ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard,je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans,et moi au-dehors,et c’est là que je te cherchais,et sur la grâce de ces chosesque tu as faites,pauvre disgracié,je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;elles me retenaient loin de toi,ces choses qui pourtant,si elles n’existaient pas en toi,n’existeraient pas ! Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ; tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ; tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ; j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ; tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix.
Demandons-en la grâce.
Des cœurs restaurés
Dans sa magnifique catéchèse du 1er octobre 2025, le Pape Léon insistait sur un point : l’Église qui est investie de répandre l’amour de Jésus est une église qui se reconnait faible et pécheresse. Donc c’est bon, frères et sœurs, vous et moi pouvons participer .
Léon donc, dans cette catéchèse, médite sur le fait que le Ressuscité ne cache pas ses plaies, au contraire. Il les montres de façon ostentatoires, surtout son côté. Léon XIV se dit : ça devrait être écrasant de culpabilité, pétrifier les disciples… Mais en fait Jésus "offre ses blessures comme une garantie de pardon.[…] Ensuite, le Seigneur répète : « La paix soit avec vous ! » Et il ajoute : « Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (v. 21). Par ces paroles, il confie aux apôtres une tâche qui n'est pas tant un pouvoir qu'une responsabilité : être dans le monde des instruments de réconciliation. Comme s'il disait : "Qui pourra annoncer le visage miséricordieux du Père, sinon vous, qui avez fait l'expérience de l'échec et du pardon. Dès lors, les apôtres ne pourront plus taire ce qu'ils ont vu et entendu : Dieu pardonne, relève, redonne confiance."
Tel est le cœur de la mission de l'Église : non pas administrer un pouvoir sur les autres, mais communiquer la joie de qui a été aimé alors qu'il ne le méritait pas. Communiquer la joie de qui a été aimé alors qu’il ne le méritait pas…
En communiquant la joie de qui a été aimé alors qu’il ne le méritait pas, l’Église sera fidèle à sa vocation.
Comprendre ainsi le Cœur de Jésus comme source de l’Église et donc nos cœurs comme le lit par lequel cette source s’écoulera, c’est nous sortir absolument de toute logique d’extériorité, de clivage et de conflit quand nous pensons ou parlons de l’Église. Combien de fois ai-je entendu « dans l’Église… alors que nous… » ou bien (encore pire) « il faut qu’on aide l’Église à comprendre que »… au secours !!!!
Les péchés de l’Église sont avant tout nos péchés. Si je veux convertir l’Église, je dois commencer à me convertir.
Encore au-delà : si je veux convertir l’Église, je dois consentir à ce que mon cœur, en continuité du Cœur de Jésus, lui aussi, soit ouvert et saigne pour elle. Ce sang la vivifie, comme le sang de Jésus. Georges Bernanos a écrit un très beau texte à ce sujet. Il compare la révolte – justifiée – de Luther et celle de François d’Assise, et la fécondité de chacun en matière de construction de l’Église… Morceaux choisis :
Georges Bernanos, Frère Martin
On ne saurait nier, dans l'Église, l'existence d'une certaine espèce de médiocrité [...] Il y a des pharisiens dans l'Église, le pharisaïsme continue à circuler dans les veines de ce grand corps et chaque fois que la charité s'y affaiblit, l'affection chronique aboutit à une crise aiguë.
[…Mais devant cette médiocrité], je me méfie de mon indignation, de ma révolte, l'indignation n'a jamais racheté personne, mais elle a probablement perdu beaucoup d'âmes. […] Luther et les siens ont désespéré de l'Église, et qui désespère de l'Église, c'est curieux, risque tôt ou tard de désespérer de l'homme […].
Lorsque je parle du mystère de l'Église, je veux dire qu'il y a certaines particularités dans la vie intérieure de ce grand corps que croyants ou incroyants peuvent interpréter de manière différente, mais qui sont des faits d'expérience. C'est, par exemple, un fait d'expérience qu'on ne réforme rien dans l'Église par les moyens ordinaires. Qui prétend réformer l'Église par ces moyens, par les mêmes moyens qu'on réforme une société temporelle, non seulement échoue dans son entreprise, mais finit infailliblement par se trouver hors de l'Église […] Il s'en exclut lui-même, par une sorte de fatalité tragique. On ne réforme l'Église qu'en souffrant pour elle, on ne réforme l'Église visible qu'en souffrant pour l'Église invisible. On ne réforme les vices de l'Église qu'en prodiguant l'exemple de ses vertus les plus héroïques.
Il est possible que saint François d'Assise n'ait pas été moins révolté que Luther par la débauche et la simonie des prélats. Il est même certain qu'il en a plus cruellement souffert, car sa nature était bien différente de celle du moine de Weimar. Mais […] au lieu d'essayer d'arracher à l'Église les biens mal acquis, il l'a comblée de trésors invisibles. […] Les trésors de son propre cœur, tout soumis au Cœur de Jésus.
Pour sanctifier l’Église, la faire renaître toujours de l’Esprit Saint, travaillons, comme le dit François (DN 17, Heidegger) à faire de nos cœurs des maisons d’hôtes. Parce que revenir à mon intériorité pour que mon propre cœur soit pleinement siège et canal de la vie et de la fécondité de l’Église dans la continuité de celui du Christ, cela dépasse évidemment ma petite intériorité subjective, personnelle et égocentrée.
Recevoir l’amour comme vocation, c’est être responsables de la communion ecclésiale. Néanmoins, en comprenant que l’Église est, via le Cœur de Jésus, l’expression de l’amour trinitaire dans le monde, c’est comprendre un peu différemment ce qu’est l’unité que doit vivre l’Église.
La prière de Jésus en Jn 17 aide à comprendre ce qu’est l’unité de l’Église.
Jn 17,20 : Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi.
21 Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé.
22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, pour qu’ils soient un comme nous sommes UN :
23 moi en eux, et toi en moi. Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu m’as aimé.
24 Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu’ils contemplent ma gloire, celle que tu m’as donnée parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde.
Dans ce texte, l’unité des croyants est très clairement corrélée à la diffusion de la foi (v.20) dans le monde, par l’amour. Dans un très beau texte, Jean-Paul II commente cette prière pour l’unité :
Jean-Paul II, Homélie pour la canonisation de Claude La Colombière, 31 mai 1992
« Que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux » (Jean 17,26)
1. Le Christ prie au cénacle. Il prie le soir, jour où il a institué l’Eucharistie. Il prie pour les Apôtres et pour tous ceux « qui, par leur parole, croiront » (Ibid. 17, 20) à travers les générations et les siècles. Il demande au Père que tous « soient un », comme le Père est avec le Fils et le Fils avec le Père : « Qu’eux aussi soient un en nous » (Ibid. 17, 21). […] Le Christ prie pour l’amour : « Qu’il soit en eux l’amour dont tu m’as aimé, et moi en eux » (Ibid. 7, 26). Le Christ révèle le secret de son Cœur. Ce Cœur très humain du Fils de Dieu est un sanctuaire ineffable qui contient tous les trésors de l’amour […].
2. La prière prononcée par le Christ au Cénacle se perpétue dans l’Église : de siècle en siècle, de génération en génération, elle constitue une source pérenne de vie et de sainteté.
On n’aime pas en dehors du Cœur de Jésus.
« Qu’ils soient un, comme nous sommes un », est très clair aussi : la communion ecclésiale doit se faire à l’image de la Trinité sainte. Ce n’est donc pas la fusion consensuelle ou l’uniformité. C’est la communion des altérités, le dialogue d’amour de ceux qui ne sont pas identiques. Tout comme la Trinité est diverse, l’Église jaillie du Cœur du Christ est diverse. C’est l’identité de l’Église, et c’est très précieux.
Dans notre réalité, cette diversité peut s’exprimer sous forme de conflit : nous ne devons pas en avoir peur. Dans l’Église primitive, ils se disputaient violemment, et cela donnait des conciles qui faisaient énormément avancer l’Église (Ac 15 ou Nicée). La communion ne consiste pas à viser l’identique, à être toujours d’accord, mais à perpétuellement être ouvert à l’autre et à réciproquement donner perpétuellement. François, dans Un temps pour changer a appelé cela « la contraposition ». Refuser la contradiction ne peut construire l’unité. D’ailleurs, observons l’attitude de Jésus dans les nombreuses controverses avec les Pharisiens (Jn 9). S’il avait voulu être anticonflictuel, ça ne se serait pas passé comme ça. Il n’aurait sans doute pas fini sa vie terrestre sur la croix – et nous n’aurions pas été sauvés du péché. Ne construisons pas une Église consensuelle : ce n’est pas l’Église, ce n’est pas la communion. C’est important pour nous qui recherchons la communion – ce qui est très important – mais la confondons trop souvent avec le consensus, par peur des désaccords.
Engageons-nous courageusement dans les désaccords, en y recherchant la contraposition.
Car le compromis ou le consensus étouffent la créativité (leitmotiv de François), et la créativité est le jaillissement de l’Esprit. François l’explique bien dans Un temps pour changer : si on endure courageusement un conflit, jaillit un « débordement », c’est-à-dire la vérité inclusive des différentes faces du polyèdre. « Dans ces moments-là, la solution à un problème se présente de façon inattendue, imprévue, résultat d’une créativité nouvelle et plus grande, libérée, pour ainsi dire, de l’extérieur » (p. 129) Autrement dit, c'est la nouveauté jamais vieillie de l’Esprit, dont parlait Origène. « Débordement est une traduction possible du grec perisseuo, qui est le mot utilisé par le psalmiste dont la coupe déborde de la grâce de Dieu (Ps 23) ». Nous avons tous vécu ça en communauté, ces moments où devant une tension, bien au courant des principes indiscutables, nous ne savons pas où aller. Et on se met à prier, on a confiance aussi dans les frères, on n’est pas arc-boutés sur ce qu’on pense savoir.
Et là jaillit toujours une solution folle, et on ne sait jamais qui y a pensé… parce que c’est tous.
C’est exactement comme au sein de la Trinité Sainte : de l’amour du Père et du Fils, qui les unit dans leur altérité, dans leur irréductible différence, procède l’Esprit Saint.
De la même façon, de nos différence reçues, consenties, travaillées, dialoguées, dépassées en Église, jaillit la nouveauté de l’Esprit.